Comment les commandes de vaccins illustrent la nouvelle géopolitique mondiale de la santé
Par Pierre Breteau
Publié aujourd’hui à 15h46, mis à jour à 16h43
DÉCRYPTAGES
Visualisez en cartes et graphiques comment la diplomatie mondiale des vaccins se développe depuis l’été dernier.
Depuis un an et le début de la pandémie de Covid-19, la géopolitique mondiale compte un nouvel objet d’influence et de négociation : le vaccin, devenu aujourd’hui l’arme géopolitique la plus disputée. La course au vaccin a démarré dès l’été 2020 dans certains pays, la Russie en tête avec Spoutnik V autorisé dans le pays en août (même si Moscou a peiné à en produire en masse depuis) et n’a pas cessé depuis ; jeudi 11 mars, l’agence européenne des médicaments a autorisé l’utilisation d’un quatrième vaccin au sein de l’Union européenne, celui de l’américain Johnson & Johnson.
Entre temps, avaient émergé les vaccins occidentaux Pfizer-BioNTech (Etats-Unis et Allemagne) et Moderna (Etats-Unis), autorisés dans certains pays dès décembre. Puis celui du britannico-suédois AstraZeneca, approuvé le 30 décembre au Royaume-Uni et le 29 janvier dans l’Union européenne (UE). Deux des trois vaccins chinois sont également aujourd’hui autorisés sur le territoire de la République populaire de Chine et distribués sur tous les continents : ceux de Sinovacet de Sinopharm sont à destination du grand public tandis que celui de CanSino Biologics reste, pour le moment, restreint à un usage militaire.

Après les autorisations, l’enjeu s’est, désormais, déplacé sur la production en masse et les livraisons. Les tensions, particulièrement fortes concernant l’approvisionnement du vaccin AstraZeneca, entre le Royaume-Uni et l’Union européenne illustrent les crispations qui existent autour des vaccins en général et de l’approvisionnement en particulier. Et les nouveaux retards annoncés par le laboratoire ne vont pas arranger la situation.
Un arrière-goût de « guerre froide »
Si les cartes des commandes et précommandes de vaccin par groupe de pays ne permettent pas de représenter la quantité des livraisons, elles suggèrent toutefois une ambiance de « guerre froide » exacerbée par la pandémie. A un détail près, cependant : les Etats-Unis ont une stratégie légèrement différente de la Chine ou de la Russie, en faisant le choix de réserver leurs vaccins à leur population, avant d’en faire une arme d’influence extérieure, tandis que Moscou et Pékin cherchent déjà à exporter massivement.
Dans ce registre, les deux pays se concurrencent et le duel semble s’équilibrer entre les deux, selon les données de l’université Duke à Durham (Caroline du Nord), qui a recensé, semaine après semaine, commandes et précommandes des différents vaccins sur le marché. Plus de 720 millions de doses de vaccin chinois ont déjà été commandées ou précommandées – contre environ 815 millions pour le russe –, particulièrement par des pays stratégiques tels que le Brésil, la Turquie, l’Indonésie, l’Ukraine ou même la Hongrie, pourtant membre de l’UE.


Par ailleurs, la Chine a déjà annoncé distribuer sous forme de dons plusieurs millions de doses, essentiellement à des pays à revenu intermédiaire ou faible en Asie et en Afrique : 1 million pour le Cambodge, 500 000 pour les Philippines et autant pour le Pakistan, 300 000 pour la Birmanie ou pour l’Egypte, 200 000 pour le Zimbabwe, autant pour l’Algérie et le Sénégal, 100 000 pour la Guinée équatoriale ou encore 50 000 pour les Seychelles.
A chaque fois, les communiqués de presse chinois insistent sur la politique chinoise en la matière, revenant sur le fait que « les vaccins chinois sont un bien public mondial » ou que ces dons « constituent une nouvelle preuve de la solide amitié et l’étroite coopération entre les peuples », citant les réactions des chancelleries cambodgienne, pakistanaise, péruvienne ou guinéenne dans la presse officielle. Ce faisant, la Chine cherche à apparaître davantage comme le pays qui vient en aide aux laissés-pour-compte de la diplomatie vaccinale mondiale.
En effet, la Chine n’a aucun intérêt à entrer en concurrence avec les grandes entreprises pharmaceutiques occidentales, ni même à cibler les marchés européens ou nord-américains. Malgré leurs facilités de stockage ou leur faible prix, les vaccins n’ont globalement été que très peu commandés.
Sur la question des commandes et des précommandes, les vaccins américains ont déjà été achetés dix fois plus que ceux des Chinois, et les vaccins mis au point en Europe l’ont été cinq fois plus. Le graphique suivant présente les quantités commandées par pays et par groupe de pays, chaque carré équivaut à un million de doses et la couleur dépend du niveau de revenu.
Ces graphiques représentent toutes les commandes et les précommandes par pays ou groupe de pays : chaque carré représente un million de doses, sélectionnez un carré pour afficher le détail.
Vaccins commandés aux Etats-Unis
Ici, les commandes de vaccins mis au point par six laboratoires américains, soit au moins 8,1 milliards de doses : Pfizer (avec l’allemand BioNTech), Moderna, Janssen (filiale de J&J), Novavax, Arcturus Therapeutics et United Biomedical (Covax).pays richespays intermédiairespays pauvresdispositif covax

Vaccins commandés aux Européens
Ce graphique représente les commandes des quatre vaccins mis au point par des pays européens, soit au moins 4,1 milliards de doses : le suédo-britannique AstraZeneca, le franco-britannique Sanofi-GSK, l’allemand Curevac et le français Valneva.pays richespays intermédiairespays pauvresdispositif covax

Doses de vaccins commandés à la Russie
Les commandes pour le vaccin russe Spoutnik V de l’institut de recherche d’épidémiologie et de microbiologie Gamaleya, soit au moins 815 millions de doses.pays richespays intermédiairespays pauvresdispositif covax

Vaccins commandés aux Chinois
Ce graphique présente les commandes des trois vaccins chinois, soit au moins 728,9 millions de doses : ceux de CanSino Biologics, de Sinopharm et de Sinovac.pays richespays intermédiairespays pauvresdispositif covax

Sources : Duke University, Banque mondiale