« Il est nécessaire de faire enfin évoluer la situation dans nos maternités »
TRIBUNE
Anne-Marie Curat – Présidente du Conseil national de l’ordre des sages-femmes
Publié aujourd’hui à 15h30, mis à jour à 15h33 Temps de Lecture 3 min.
Manque de personnel et de temps pour accompagner les patientes, épuisement des soignants conduisant à de la maltraitance… Face à un système archaïque, Anne-Marie Curat, présidente du Conseil national de l’ordre des sages-femmes, appelle dans une tribune au « Monde » à un renforcement des moyens humains et à une nouvelle organisation de la périnatalité.
Tribune. La crise sanitaire due au coronavirus que nous traversons a révélé au grand jour les insuffisances de notre système de santé et leur impact sur les patients, notamment les femmes.
Les femmes et les professionnels de la périnatalité partagent aujourd’hui un même constat : manque de personnel, manque de temps pour accompagner les patientes, ruptures de parcours, épuisement des professionnels… Ce constat conduit usagers et professionnels à dénoncer un modèle de périnatalité archaïque, limité et trop calqué sur le modèle de la prise en charge de la pathologie.
De très nombreuses femmes dénoncent une protocolisation de la prise en charge avec peu de place pour les choix personnels et une négation de la dimension psychique. Les mouvements des usagers, ces dernières années, ont mis en évidence ces nombreux problèmes. Ainsi, à travers le hashtag #monpostpartum lancé en février 2020, les femmes ont témoigné de toutes les difficultés vécues lors de la période post-accouchement et dont on ne parle encore que trop peu.
La France en retard
Plus récemment, le mouvement Une femme, une sage-femme, lancé le 11 novembre 2020, a rassemblé professionnels et usagers pour dénoncer la maltraitance dont peuvent être victimes les femmes, conséquence des effectifs insuffisants, notamment en salle de naissance. Ces mouvements très larges révèlent des attentes sociétales fortes. A l’heure où le rôle des patients s’amplifie, il est nécessaire de faire enfin évoluer la situation actuelle dans nos maternités.
Les arguments scientifiques et médicaux sont également très nombreux et édifiants : les indicateurs de périnatalité sont décevants et sont au cœur du rapport sur les mille premiers jours de la vie (Les 1 000 Premiers Jours. Là où tout commence, ministère des solidarités et de la santé, septembre 2020).
La France occupe uniquement le 21e rang européen pour la mortinatalité et le 23erang pour la mortalité néonatale dans le dernier rapport d’Euro-Peristat. La dépression post-partum touche aujourd’hui de 10 % à 20 % des femmes et le suicide est la deuxième cause de mortalité maternelle. Dans le même temps, la prise en charge est marquée par une surmédicalisation.
D’autre part, les mouvements sociaux actuels illustrent parfaitement la colère et le malaise des sages-femmes qui luttent quotidiennement contre les nombreux freins à leur exercice et un manque criant de reconnaissance. Depuis de nombreux mois, le Conseil national de l’ordre des sages-femmes se mobilise et alerte les pouvoirs publics : 55 % des sages-femmes estiment ne pas avoir le temps de prodiguer des soins de qualité et envisagent de quitter le métier (2020 : 20 propositions pour la santé des femmes, Ségur de la santé, juillet 2020, Conseil national de l’ordre des sages-femmes).
Les attentes des professionnels mais aussi celles de la société ne peuvent plus être ignorées car il est urgent d’améliorer la santé des femmes et le respect de leurs droits. La France doit faire évoluer son modèle vers une prise en charge plus globale et coordonnée afin de répondre aux différents aspects de la naissance, qu’ils soient physiques, médicaux ou émotionnels, renforçant ainsi la prévention. La coordination ville-maternité doit être notamment améliorée par la création de la sage-femme référente (proposition du rapport Les 1 000 Premiers Jours).
Une sage-femme par parturiente
L’organisation des naissances au sein des maternités doit elle aussi évoluer pour tendre vers le modèle « une sage-femme par parturiente », qui est celui des pays reconnus pour avoir les meilleurs indicateurs de périnatalité. Aujourd’hui, une sage-femme en salle de naissance peut avoir à gérer plusieurs parturientes, mais aussi les urgences gynécologiques et obstétricales.
Les sociétés savantes des professionnels de santé de la périnatalité ont unanimement formulé des propositions au ministère des solidarités et de la santé en ce sens. Celles-ci sont restées lettre morte car elles impliqueraient un coût en matière de ressources humaines sans que soient pour autant étudiés les bénéfices qu’elles présenteraient, tant pour la santé que pour la diminution des dépenses de santé.
C’est pourquoi le Conseil national, pour faire face aux absences de données socio-économiques, mal récurrent des politiques de santé en France, lance une étude sur le sujet.
C’est uniquement en renforçant les moyens humains et l’organisation de la périnatalité que nous pourrons respecter la liberté et les droits génésiques des femmes, tout en luttant efficacement contre les inégalités de santé.
Anne-Marie Curat (Présidente du Conseil national de l’ordre des sages-femmes)