La nouvelle « fracture sociale » au sein du parti Les Républicains
La jeune garde du parti de droite s’empare des problématiques économiques et s’oppose aux plus anciens.
Publié aujourd’hui à 10h10, mis à jour à 10h49
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Mercredi 10 février, plusieurs députés montent sur la tribune dans la salle des conférences de presse de l’Assemblée nationale pour présenter un plan contre la pauvreté. Parmi les mesures présentées ce jour-là, les élus ont proposé notamment la création d’une aide alimentaire d’urgence de 150 euros par mois, mais aussi et surtout 300 000 « jobs pour la nation », sorte de nouveaux emplois aidés. Pourtant, à la tribune ce jour-là, ce ne sont pas des députés socialistes ou « insoumis », mais bel et bien des membres du parti Les Républicains (LR), inquiets de la crise sociale qui, selon eux, va s’abattre sur la France bien avant la fin de la pandémie
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Ces postes subventionnés par le gouvernement, François Fillon, le candidat LR à la dernière présidentielle, les avait pourtant fustigés, qualifiés même « d’erreur ».
De l’histoire ancienne. Aurélien Pradié, député du Lot et numéro trois du parti, Julien Dive, élu de l’Aisne, mais aussi Damien Abad, le patron du groupe, assument ces propositions. C’est que, à droite, l’ambiance a bien changé depuis la défaite sanglante et cinglante à la présidentielle de 2017. C’était, en effet, la première fois que le parti n’était pas au second tour de ce scrutin si déterminant pour la vie politique française.
« Une forme d’audace »
Pour certains, souvent des jeunes primo-élus, la victoire a été arrachée aux législatives à la sueur de leur front. Leurs circonscriptions emportées dans l’adversité, en dépit d’un candidat dont ils jugeaient déjà le programme « excessif » en matière économique. François Fillon n’avait-il pas préconisé des suppressions massives de fonctionnaires tous azimuts ? Des déremboursements en matière de santé ? Ceux-là considèrent d’ailleurs que ce ne sont pas les affaires qui ont perdu l’ancien premier ministre, mais son programme, qui, d’après eux, relevait « du sang et des larmes ».
« Notre différence sera de sortir de l’injustice qu’incarne Emmanuel Macron », martèle ainsi M. Pradié, qui prône une ligne résolument sociale. Habitué des sorties tonitruantes sur ces questions-là, ce dernier revendique un discours offensif qui ferait revenir les classes populaires au sein du parti. Pour lui, ce sont à elles qu’il faut penser en permanence, de surcroît à l’aube d’une crise sociale potentiellement dévastatrice, causée par une pandémie inédite.
« On s’est tellement éloignés du regard des Français que, si on ne secoue pas le cocotier, ils ne nous regarderont plus. J’assume totalement qu’il y ait une forme d’audace dans la construction d’un nouveau projet pour Les Républicains », confie M. Pradié au Monde. C’est ainsi que le député s’est intéressé aux questions de rallongement de durée de la dette, ou même de revenu universel.
Guillaume Peltier, numéro deux du parti, a, lui aussi, des propositions « sociales »plein sa besace. L’élu du Loir-et-Cher voulait faire de son livre intitulé Milieu de cordée (Plon) une « ode à la France du milieu, ni privilégiée, ni assistée », comme l’explique la quatrième de couverture. Il avait ainsi étonné, en 2018, en proposant une augmentation du smic et, plus tard, une hausse de 5 % de tous les salaires nets.
« De vieilles idées »
Si ces positionnements trouvent un écho au sein d’une jeune garde désireuse de renouer avec ce qu’elle conçoit comme « le gaullisme social » – qui, selon elle, a fait la victoire de Jacques Chirac en 1995 avec « la fracture sociale » et celle de Nicolas Sarkozy en 2007 –, ils irritent aussi beaucoup en interne. Et ce, malgré le soutien que leur apporte Christian Jacob, le patron du parti.
Au sein de LR existent aujourd’hui, l’air de rien, plusieurs fractures, économique sûrement, générationnelle aussi, peut-être : sociaux contre libéraux, plus jeunes contre plus anciens. Pour ces derniers, la droite se doit, plus que tout autre parti, d’être « crédible » sur les questions économiques.
Ceux-là, comme le député de l’Oise Eric Woerth ou le sénateur de Vendée Bruno Retailleau, refusent ces clivages, qu’ils jugent simplistes. Mais ils reconnaissent pourtant une nette différence dans leurs convictions, et donc leurs propositions, avec leurs collègues plus jeunes. « Sur le grand champ économique et social, chacun y va de sa petite idée, en imaginant qu’elle sera révolutionnaire », juge ainsi M. Woerth, qui regrette qu’il n’y ait pas, d’après lui, de débats sur ces questions-là au sein de LR. « De vieilles idées sont ressorties et repeintes, je suis triste de voir qu’il n’y a rien de nouveau », poursuit l’ancien ministre du budget, qui estime qu’il « n’y a pas d’aile sociale ni d’aile libérale » chez LR. Seulement « une vision de long terme qui affronte des conceptions plus court-termistes ».
Pour lui, aider les plus précaires passe d’abord par une augmentation de la production, l’amélioration des compétences des actifs, mais aussi la baisse du coût du travail. « Voulons-nous tirer sans cesse des chèques en blanc sur l’avenir ? Seule notre capacité à réduire durablement la dépense et à augmenter notre production de valeurs sont des réponses sérieuses », écrivait récemment M. Woerth dans une tribune publiée par Le Journal du dimanche.
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De son côté, Bruno Retailleau estime que « la droite n’a pas à choisir entre l’efficacité économique et la générosité sociale ». Recul de l’âge de la retraite, coupes dans la dépense publique, l’élu vendéen, proche de François Fillon à la dernière présidentielle, estime que seule une politique de gestion qu’il juge « responsable » pourra permettre d’assurer la pérennité du système social français. « Une crise comme celle que nous vivons appelle des idées audacieuses qu’en réalité nous n’avons jamais appliquées, pas le recyclage des idées de gauche », clame-t-il.
« Des courbettes devant Montebourg »
Laurent Wauquiez, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, se dit, en privé, « atterré » par les propositions des responsables du parti qu’il a dirigé par le passé. A ses proches, l’ancien ministre de Nicolas Sarkozy qui dénonçait « le cancer de l’assistanat » confie, cinglant, qu’« on ne peut pas espérer présenter le moment venu une offre de droite en parlant de l’annulation de la dette comme des altermondialistes, en ressuscitant les emplois jeunes de Martine Aubry et en faisant des courbettes devant Arnaud Montebourg ».
Les tensions atteignent parfois un tel niveau qu’une proposition d’entretien croisé du Figaro à Aurélien Pradié et Eric Woerth afin de confronter les points de vue a été refusée par M. Woerth. « Je ne méprise personne, se défend l’ancien ministre. La priorité est de débattre au sein du parti plutôt que devant la presse. »En décembre, le député de l’Oise, en désaccord, a refusé d’être présent pour la présentation des propositions économiques de son parti.
A ses aînés, Aurélien Pradié répond qu’il y a, derrière les propositions des membres de la direction, « un message politique » : « Nous ne sommes pas béats devant les déviances du modèle économique actuel. L’ubérisation, ce n’est pas nous, la spéculation boursière, ce n’est pas nous, il faut redonner du sens à la production de valeur, à l’économie. »
Au milieu du gué, Damien Abad nuance. Pour lui, « tout le monde a un peu raison dans cette affaire : la droite se doit de faire valoir une économie sociale de marché sans avoir recours à des solutions miracles ». Des propositions multiples, pas de ligne déterminée. Finalement, comme souvent à droite, ce sera le candidat à la présidentielle que le parti se choisira qui tranchera. Problème : même là-dessus, LR semble avoir du mal à se décider.Article réservé à nos abonnés Lire aussi La pandémie de Covid-19 relance le débat sur la taxation des plus riches