Dénonçant une « culture de l’intolérance », Boris Johnson veut préserver la « liberté de parole » dans les universités
Le gouvernement dénonce la « censure » sur les campus britanniques ; l’opposition y voit une « politique identitaire », alors que la plupart des campus du pays restent fermés.
Par Cécile Ducourtieux(Londres, correspondante)Publié le 25 février 2021 à 23h18 – Mis à jour le 26 février 2021 à 10h12
LETTRE DE LONDRES
Le gouvernement de Boris Johnson s’intéresse de près à la circulation des idées sur les campus britanniques ; un peu comme en France, mais sans l’hystérie contre un supposé « islamo-gauchisme » rampant ou les menaces à la liberté d’enseigner.
A la mi-février, Gavin Williamson, le ministre de l’éducation, a présenté un projet de loi visant à contrer l’effet « épouvantable » de la « censure et de la mise au silence » des professeurs et des étudiants sur les campus du pays, semblant considérer qu’il y a urgence à y assurer la liberté d’expression.Lire aussi Dans les universités américaines, la liberté d’expression devient un combat
Son texte veut obliger les universités à promouvoir « activement » ce droit et donne à l’Office for Students (OfS, le régulateur de l’enseignement supérieur en Angleterre) le pouvoir d’imposer des sanctions aux institutions ne protégeant pas suffisamment la liberté de parole. Laquelle « est au cœur de notre démocratie. Il est parfaitement juste de la renforcer dans les universités, les centres historiques de production des idées et de la libre pensée », insistait Boris Johnson dans un tweet, le 16 février.
« Malaise » et autocensure
« Il y a des preuves de l’émergence d’une culture de l’intolérance concernant la liberté d’expression au sein de minorités particulièrement actives sur les campus »,précise le gouvernement britannique dans un document accompagnant son projet de loi, déposé au Parlement de Westminster. Il appuie sa démonstration essentiellement sur deux études : l’une publiée en 2019 par le King’s College London, l’autre menée la même année par le Policy Exchange, un think tank notoirement conservateur.
A en croire le Policy Exchange, quatre étudiants sur dix ayant voté pour que le Royaume-Uni quitte l’Union européenne lors du référendum de 2016, se sentent « mal à l’aise » quand il s’agit d’en parler en classe, « bien que le rapport ne soit pas clair sur les raisons de ce malaise », précise le document gouvernemental. Même angoisse dans le corps professoral, à en croire l’étude : 32 % des enseignants s’identifiant « plutôt à droite » ou « à droite » ont évité d’exprimer tout haut leurs opinions dans le cadre de leurs cours ou de leurs recherches. L’autocensure concernerait aussi 15 % de ceux s’estimant « au centre » ou « à gauche ».Lire la plus récente tribune d’Olivier Beaud : « La liberté académique est de plus en plus menacée en France »
Selon le rapport du King’s College, 59 % des étudiants conservateurs expliquent que ceux qui partagent leurs opinions politiques sont plus réticents à en parler ouvertement à l’université. Le problème ne se limite pas aux opinions de droite, précise quand même le texte gouvernemental : 24 % des étudiants travaillistes, 22 % des libéraux démocrates et 20 % de ceux votant pour le parti vert se sentent également incapables d’exprimer leurs opinions politiques selon l’étude.
Quelques tentatives médiatisées de « déprogrammations » sur des campus prestigieux du pays ont défrayé la chronique. En 2019, l’université de Cambridge a annulé l’invitation faite au controversé professeur de psychologie canadien Jordan Peterson, de venir dispenser quelques conférences, à la suite de protestations d’étudiants dénonçant ses positions sur les personnes transgenres ou le réchauffement climatique.
Diversion
En 2020, Amber Rudd, l’ex-ministre de l’intérieur du gouvernement de Theresa May, a été interdite d’accès à Oxford ; les étudiants lui reprochaient d’avoir participé au climat « hostile » mis en place par son ministère pour décourager les Britanniques d’origine caribéenne de rester dans le pays.
A Oxford, toujours en 2020, l’historienne des mouvements féministes Selina Todd a été menacée et privée de parole lors d’une conférence sur l’histoire du féminisme par des activistes en faveur des droits des personnes transgenres.
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L’opposition travailliste s’est empressée de minimiser le sujet. « ll y a un problème, mais il est circonscrit, et nous devrions laisser les universités et les syndicats étudiants le résoudre eux-mêmes, affirme David Blunkett, ex-ministre de l’éducation du gouvernement travailliste de Tony Blair (1997-2001), dans les colonnes du Guardian. Tout cela, c’est de la politique identitaire. Les conservateurs ont identifié un sujet qui résonne dans leur électorat et ont décidé de l’exploiter. »
Chez les Tories, l’activisme du gouvernement Johnson en met cependant quelques-uns mal à l’aise : « la liberté de parole est vitale, mais selon mon expérience, les universités jouent déjà un rôle vital en la promouvant », souligne toujours dans le Guardian Justine Greening, ex-ministre de l’éducation entre 2016 et 2018.
Les étudiants ont bien d’autres soucis
Le projet de loi, qui a toutes les chances d’être voté – Boris Johnson et son camp conservateur disposent d’une confortable majorité à la Chambre des communes –, est surtout destiné à faire diversion, insistent les élus à gauche de l’échiquier politique britannique. Car alors que la plupart des campus du pays restent fermés en raison de la crise sanitaire, les enseignants et surtout les étudiants ont bien d’autres priorités et soucis en tête.
Dans une situation financière très délicate, ces derniers sont en grève un peu partout (à Bristol et à Manchester notamment), pour obtenir des baisses de loyers (une chambre d’étudiant coûte au moins 4 000 livres sterling par an, soit 4 600 euros), et de leurs frais de scolarité (9 250 livres par an, 10 700 euros).
« Quand Boris Johnson a annoncé le troisième confinement, début janvier, il n’a même pas eu un mot pour nous, on se sent délaissés », témoigne Orla Webb-Lamb, étudiante en deuxième année de langues étrangères à l’Université de Sheffield, jointe par Zoom.
« Les frais de scolarité sont vraiment frustrants, on a l’impression qu’on n’en a pas pour notre argent avec les cours en ligne, et de nombreux étudiants sont en grande détresse morale », ajoute la jeune fille qui a réalisé une enquête auprès de 500 étudiants sur le campus depuis début 2021 ; ils témoignent tous de ce sentiment.
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