Vaccins: L’Union européenne paie ses lenteurs et son aversion au risque – Slovaques, Tchèques et Hongrois se la jouent perso !

« En termes de soft power, le rendez-vous de l’Europe et du vaccin est un fiasco géant »

CHRONIQUE

Sylvie Kauffmannéditorialiste

Incapable d’aider ses voisins et de maintenir l’unité de sa stratégie vaccinale, l’Union européenne paie ses lenteurs et son aversion au risque. L’exécution n’a pas été à la hauteur du grand dessein, analyse Sylvie Kauffmann, éditorialiste au « Monde ».

Publié aujourd’hui à 05h36, mis à jour à 18h55    Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/03/03/en-termes-de-soft-power-le-rendez-vous-de-l-europe-et-du-vaccin-est-un-fiasco-geant_6071766_3210.html

Un militaire ukrainien reçoit une dose du vaccin d’AstraZeneca, commercialisé sous le nom de CoviShield, à Kramatorsk, le 2 mars.
Un militaire ukrainien reçoit une dose du vaccin d’AstraZeneca, commercialisé sous le nom de CoviShield, à Kramatorsk, le 2 mars. EVGENIY MALOLETKA / AP

Chronique. Alors que ses voisins européens commençaient à prendre livraison des vaccins anti-Covid-19 commandés par Bruxelles, l’Ukraine, seule au monde, cherchait frénétiquement un moyen de se procurer les précieuses doses. Pour des raisons assez compréhensibles, l’option Spoutnik V, disponible chez le voisin de l’Est un brin envahissant, était exclue. Kiev s’est donc tourné vers son soutien le plus sûr dans l’Union européenne (UE) : la Pologne.

Varsovie, nous a expliqué le ministre ukrainien des affaires étrangères, Dmytro Kuleba, a généreusement offert 1,2 million de son contingent de doses, livrables en avril. Mais confrontée au ralentissement des livraisons de vaccins dans l’UE et aux révisions à la baisse des engagements des laboratoires pharmaceutiques, la Pologne, craignant de ne pouvoir vacciner sa propre population, a reporté son offre à plus tard.

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Le 23 février, Kiev a réceptionné ses premiers vaccins : un demi-million de doses génériques du vaccin AstraZeneca, produites par l’Inde. Pas de quoi lancer une campagne massive pour 44 millions d’habitants, mais l’Ukraine est reconnaissante. « Il nous reste toujours l’humour », commente M. Kuleba. Plus au sud, la Serbie, inondée de vaccins chinois, s’est livrée à Xi Jinping. En termes de soft power, cela s’appelle un fiasco géant.

Incapable de répondre aux espoirs de solidarité de populations qui se sentent profondément européennes même si elles ne font pas partie du club des Vingt-Sept, l’Europe a manqué une belle occasion de promouvoir son modèle dans son voisinage. Elle a offert un boulevard à la Russie et à la Chine. L’Europe, son modèle social, sa science, ses valeurs n’ont pas été au rendez-vous.

Situation sanitaire désespérée

A cette défaillance à l’extérieur s’ajoutent les fractures internes. L’unité façonnée par la formidable initiative, prise en juin 2020, de mutualiser les commandes de vaccins à l’échelle de l’UE pour éviter des inégalités dévastatrices est en train de se fissurer.

Le premier à s’en affranchir aura été Viktor Orban, le premier ministre hongrois, qui ne saurait manquer une occasion de défier l’UE sans pour autant souhaiter la quitter. Après avoir accueilli des stocks de vaccins russes et chinois, non homologués par l’Agence européenne du médicament (EMA), M. Orban a poussé l’originalité jusqu’à se faire inoculer personnellement un vaccin chinois, plutôt que l’AstraZeneca ou le Pfizer-BioNtech livrés par l’UE à la Hongrie. Jusqu’ici, pas de surprise.

La décision de la Slovaquie puis de la République tchèque, le 1er mars, de commander à leur tour des doses de Spoutnik V est plus significative. Ces deux pays sont plutôt de « bons européens », surtout la Slovaquie, où le recours au vaccin russe provoque d’ailleurs de gros remous politiques ; c’est leur situation sanitaire désespérée qui les a poussés à cette décision. Foncièrement anti-russe, la Pologne préfère assurer ses arrières, elles, auprès de Pékin : la possibilité d’une commande de doses chinoises a été évoquée lundi au cours d’un entretien téléphonique du président Andrzej Duda avec son homologue Xi Jinping. Le groupe de Visegrad, qui rassemble ces quatre pays d’Europe centrale, est donc le premier à rompre la stratégie européenne de l’unité vaccinale.

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Si cela vous rappelle quelque chose, c’est normal : la crise des réfugiés, en 2015, avait dessiné la même ligne de fracture. Six ans après, cette fragilité dans la cohésion de l’UE ressurgit sur un sujet totalement différent.

On retrouve d’ailleurs une autre ligne de fracture, celle des « frugaux », dans l’annonce par le Danemark et l’Autriche du voyage, jeudi à Jérusalem, des premiers ministres Mette Frederiksen et Sebastian Kurz pour négocier avec Israël, champion mondial de la vaccination anti-Covid-19, une coopération dans la production de vaccins. Là aussi, l’unité est rompue. Vienne et Copenhague ont choisi le chacun pour soi. C’est rude.

Que s’est-il passé ? L’Europe et le vaccin étaient pourtant faits l’un pour l’autre – une façon de sortir par le haut de cette épreuve qui avait si durement frappé le continent en 2020. La mutualisation des commandes de doses aux laboratoires s’annonçait aussi vertueuse que le plan de relance économique mis sur pied par l’UE en juillet. L’exécution n’a pas été à la hauteur.

Principe de précaution

Il y a, d’abord, la lenteur de la négociation des contrats par une Commission qui s’attelait là, en pleine crise, à une tâche inédite, sous le regard d’Etats membres aux priorités diverses.

Là où le premier ministre britannique Boris Johnson jouait son va-tout, misant sur le vaccin pour sauver son désastre sanitaire et panser les blessures du Brexit, les Européens ont redoublé de prudence, soucieux de ne pas brusquer des opinions méfiantes qui pensaient sortir doucement d’une deuxième et dernière vague du coronavirus. Allergique à la culture du risque, l’Europe est restée dans sa zone de confort : le principe de précaution et la bureaucratie.

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Résultat : « L’EMA est trop lente à approuver les vaccins, et il y a des goulots d’étranglement dans la livraison par les compagnies pharmaceutiques », juge le chancelier autrichien pour justifier son échappée israélienne.

Puis sont venus les failles de l’organisation de la vaccination et le doute sur l’efficacité du vaccin AstraZeneca, alimenté par les dirigeants eux-mêmes, Emmanuel Macron en tête. Frappés par le syndrome de l’enfant gâté, les Allemands font la fine bouche sur le choix des vaccins. « Un problème de riches », s’est emporté le président Frank-Walter Steinmeier. Le 1er mars, sur 43 millions de doses distribuées dans l’UE, seulement 30 millions avaient été inoculées.

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Tout n’est pas perdu. La France et l’Allemagne vont puiser dans leurs doses pour secourir les Tchèques. L’UE et les Etats membres appuient, enfin, sur l’accélérateur. Leurs habitants ouvrent les yeux. On y arrivera. Mais quel dommage.

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Sur l’épidémie :

Sylvie Kauffmann(éditorialiste)

Covid-19 : débordés par le variant britannique, les Slovaques et les Tchèques font appel au vaccin russe

Alors que la République tchèque affiche lundi le pire taux d’incidence de l’UE, Prague et Bratislava se tournent vers le vaccin Spoutnik V sans attendre d’autorisation européenne. 

Par Jean-Baptiste Chastand(Vienne, correspondant régional)Publié le 01 mars 2021 à 19h47, mis à jour hier à 09h10  

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/03/01/debordees-par-le-variant-britannique-tchequie-et-slovaquie-font-appel-au-vaccin-russe_6071609_3210.html

Temps de Lecture 4 min. 

Campagne de vaccination à Bratislava, le 27 janvier.
Campagne de vaccination à Bratislava, le 27 janvier. DANO VESELSKY / AP

Après l’Irlande ou le Portugal, c’est au tour de la République tchèque et de la Slovaquie de découvrir comment le variant britannique peut faire flamber l’épidémie de Covid-19 en quelques semaines. Presque totalement préservés lors de la première vague au printemps 2020, les deux pays d’Europe centrale sont désormais les plus touchés de l’Union européenne (UE).

Selon les statistiques du Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC), la République tchèque affiche, lundi 1er mars, le pire taux d’incidence de toute l’UE, avec 1 120 cas pour 100 000 habitants sur quatorze jours, et la Slovaquie le pire taux de mortalité, avec près de 240 morts par million d’habitants. En comparaison, sur la même période (deux semaines), la France est à un taux d’incidence de près de 400 et de mortalité inférieure à 80.

« Il n’y a pas assez de lits de soins intensifs pour tous ceux que nous voudrions y mettre », a expliqué le médecin Martin Straka

Dans les deux pays, les témoignages alarmistes de professionnels hospitaliers se multiplient, notamment dans l’ouest de la République tchèque où la situation est la plus dramatique. « Nous sommes vraiment à 500 % depuis quelques semaines maintenant. Il n’y a pas assez de lits de soins intensifs pour tous ceux que nous voudrions y mettre », a expliqué Martin Straka, chef du service de médecine interne de l’hôpital de Sokolov, qui a tiré la sonnette d’alarme dès début février.

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« La situation est très critique dans la plupart des hôpitaux slovaques, presque toutes les places sont prises et le gouvernement a admis qu’il y avait du triage des malades », assure le mathématicien slovaque Robert Kollar, qui fait figure d’expert le plus reconnu sur l’évolution de l’épidémie dans ce pays de 5,5 millions d’habitants dont le système hospitalier est en mauvais état et souffre d’un manque de personnel récurrent.

Le premier ministre tchèque, Andrej Babis, a décidé de réintroduire, à partir du 1er mars, des mesures restreignant les déplacements privés, comme au printemps 2020. Les Tchèques ont besoin d’une attestation pour pouvoir sortir de leur commune et un couvre-feu s’applique à partir de 21 heures. « Sans ces mesures, on pourrait voir en République tchèque les mêmes images qu’à Bergame [en Italie]l’année dernière », a reconnu M. Babis.

La Slovaquie voisine a décidé d’appliquer un couvre-feu similaire après 20 heures, mais n’a, pour l’instant, pas autant restreint les déplacements le reste de la journée. « La situation est extrêmement grave », a déclaré le premier ministre, Igor Matovic.

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Le premier ministre tchèque, Andrej Babis, à Bruxelles, en juillet 2020. POOL / REUTERS

De vives critiques pour leur gestion de la crise

Les deux chefs de gouvernement font l’objet de vives critiques pour leur gestion de la crise. Tous deux sont de riches hommes d’affaires entrés en politique sur le tard après avoir créé des partis politiques dits « antisystème » difficilement classables.

MM. Babis et Matovic ont usé d’une communication pour le moins erratique ces derniers mois. Le premier a ainsi reconnu « des erreurs » pour avoir décidé de lever trop largement les restrictions en décembre 2020, et la politique du second, consistant à tester l’ensemble de la population sur plusieurs week-ends en novembre 2020, a fait long feu. « Nos dirigeants pensaient que les tests de masse allaient résoudre la situation, mais cela n’a pas marché », constate le mathématicien Robert Kollar.

Les deux pays ont surtout tardé à mettre en place des efforts de séquençage du virus qui auraient pu permettre de tirer la sonnette d’alarme plus tôt. La Slovaquie a par exemple subitement découvert, début février, que le variant britannique était présent dans plus de 70 % d’un échantillon de tests positifs choisis au hasard. Dans la foulée, Prague et Bratislava ont brutalement refermé leurs frontières. Mais de nombreux travailleurs revenus du Royaume-Uni étaient déjà rentrés au pays avec le variant.Lire aussi  Les frontières au sein de l’UE, autre enjeu du Covid

Le premier ministre slovaque, Igor Matovic, à Cracovie (Pologne), en février 2021. CZAREK SOKOLOWSKI / AP

L’aide internationale

Désemparées, les deux capitales font désormais appel à l’aide internationale. Des renforts médicaux ponctuels sont venus d’Allemagne ou d’Autriche et les deux pays négocient pour y transférer des patients. Ils devraient aussi obtenir chacun 100 000 doses de vaccin Pfizer supplémentaires dans le cadre de la prochaine livraison européenne.

Contrairement à ce que M. Babis a annoncé jeudi 25 février, ces doses supplémentaires ne devraient toutefois pas provenir uniquement des quotas français, alors que la campagne de vaccination hexagonale patine également.« On veut les aider, mais on veut une aide européenne », explique une source gouvernementale française.

MM. Babis et Matovic ont par ailleurs brusquement tourné le regard vers Moscou pour commander en urgence des doses de Spoutnik V. Le vaccin russe n’a toujours pas déposé de demandes d’autorisation auprès de l’Agence européenne du médicament (AEM) mais les deux dirigeants comptent désormais l’autoriser sur leur territoire de manière unilatérale, comme l’a déjà fait la Hongrie de Viktor Orban. Igor Matovic a accueilli une première livraison de 200 000 doses par avion militaire lundi soir en promettant que la Slovaquie recevrait deux millions de doses en tout, au prix de 19,95 dollars (16,60 euros) pour deux doses.

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« Nous ne pouvons plus attendre [la décision de] l’AEM alors que la Russie n’a toujours pas déposé de dossier. Un vaccin russe ou chinois, ce n’est pas une centrale nucléaire », a expliqué son homologue M. Babis pour écarter les critiques. Début février, le Tchèque avait pourtant fermement écarté cette possibilité après un voyage à Budapest, d’où son conseiller médical était revenu en estimant que les Russes et les Chinois n’étaient pas en mesure d’apporter une documentation aux standards européens. Mais dimanche, M. Babis a subitement estimé que l’avis de l’autorité médicale tchèque serait suffisant. Cette dernière a toutefois renvoyé la responsabilité d’un feu vert au ministère de la santé. Lundi, on apprenait par ailleurs que la Pologne voisine avait ouvert des négociations avec Xi Jinping pour se procurer des vaccins chinois.Notre sélection d’articles sur le Covid-19

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Sur l’épidémie :

Jean-Baptiste Chastand(Vienne, correspondant régional)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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