« Covid-19 : « Bamlanivimab », un traitement qui enthousiasme Véran mais divise les experts »

Anaïs Moran note en effet dans Libération que « présentés par le gouvernement comme des «espoirs nouveaux» dans cette crise sanitaire qui empire et s’éternise, les traitements à base d’anticorps monoclonaux pour lutter contre le Covid-19 ont officiellement fait leur entrée en France. […] L’ANSM a délivré le 12 février une autorisation temporaire d’utilisation dite «de cohorte» pour l’un d’entre eux, le bamlanivimab ».
La journaliste explique qu’« «à titre exceptionnel», cet anticorps monoclonal très coûteux peut désormais être administré aux patients ayant un déficit de l’immunité ou âgés de plus de 80 ans, «au tout début de leur maladie, afin de limiter le risque d’évolution vers une forme grave», écrit l’ANSM ».
« Les malades doivent être «non hospitalisés» et pouvoir le recevoir «dans un délai maximal de 5 jours après le début des symptômes», a précisé la Direction générale de la santé. […] Seuls les centres hospitaliers sont actuellement habilités à le délivrer. Quelque 83 d’entre eux «ont déjà reçu des milliers de doses de ce traitement», a indiqué Olivier Véran jeudi. Dans le message de la DGS, il est question «d’une première livraison de 4500 doses, réparties dans 60 établissements de santé» », résume Anaïs Moran.
Elle rappelle que « le principe du bamlanivimab, qui doit être administré par perfusion durant 60 minutes, est de fonctionner comme un neutralisant : en imitant l’action des anticorps naturels que notre corps fabriquerait en cas d’infection, ses molécules vont se fixer sur la protéine S (la couronne à la surface du Sars-CoV-2) et pouvoir ainsi empêcher la pénétration du virus dans les cellules ».
« Problème : les données cliniques actuellement disponibles sont très préliminaires et ne dépassent pas les résultats d’essai de phase 2. Surtout, elles ne sont pas encore probantes quant à la véritable efficacité du bamlanivimab chez les patients infectés », observe la journaliste.
Anaïs Moran relève ainsi qu’« une étude randomisée en double-aveugle, baptisée «BLAZE-1» et menée chez 577 patients ayant une forme légère à modérée de Covid-19, a comparé l’effet avec trois dosages différents de bamlanivimab […] sur la décroissance virale ».
« Publiés le 21 janvier dans le JAMA, les résultats définitifs de cet essai en phase 2 indiquent qu’il n’y a «aucune différence significative dans le changement de la charge virale avec les trois doses différentes de monothérapie de bamlanivimab comparées au placebo» », constate la journaliste.
Elle note par ailleurs que « la Société française de pharmacologie et de thérapeutique s’alarme du choix de la France d’utiliser «un traitement dont le bénéfice n’est pas connu» ».
Le Pr Mathieu Molimard, chef de Service de Pharmacologie Médicale du CHU de Bordeaux, déclare ainsi : « Ce qui m’embête beaucoup, c’est qu’on a l’impression d’assister à la mort de l’évaluation clinique. Le politique demande ce traitement, donc go, on y va, sans qu’aucune démonstration clinique ne le justifie et sans attendre les résultats de phase 3. Je comprends l’urgence, mais ce n’est scientifiquement pas sérieux ».
Anaïs Moran note que de son côté, « Brigitte Autran, experte en immunologie et responsable du groupe anticorps monoclonaux à la nouvelle Agence des maladies infectieuses émergentes (ARNS), reconnaît que le bamlanivimab «n’a pas fait la preuve totale de son efficacité» mais rappelle que l’autorisation temporaire d’utilisation «reste un cadre très strict» et ne doit pas être confondue avec une autorisation de mise sur le marché ».
La spécialiste souligne : « C’est comme une sorte de prolongement de l’essai clinique. On peut se le permettre car on sait que les anticorps monoclonaux sont bien tolérés. Il n’y a pas d’effets secondaires. Le pire qu’il puisse arriver, c’est que ça ne marche pas. Pour des patients vulnérables, à qui on ne proposait rien jusqu’alors pour leur éviter une forme grave, le rapport bénéfice /risque est en faveur du bamlanivimab ».
Anaïs Moran cite en outre Pierre Tattevin, président de la Société de pathologie infectieuse de langue française, qui « qualifie de son côté l’autorisation temporaire de l’ANSM de «prématurée» et «surprenante». Selon lui, ce feu vert va surtout permettre «d’anticiper la logistique» pour l’arrivée des anticorps monoclonaux en bithérapie (deux molécules associées) ».
La journaliste explique que « d’ici quelques semaines, le cocktail de Regeneron (casirivimab et imdevimab) […] ne devrait pas non plus tarder à débarquer dans les hôpitaux français. Tout comme la bithérapie d’Eli Lilly, soit le combo du bamlanivimab avec l’etesevimab, qui a montré des résultats prometteurs lors de la phase 2 de «BLAZE-1» ».
Elle précise que « les chercheurs parlent d’une «réduction de la charge virale au jour 11», ainsi que d’une «proportion significative et numériquement inférieure de patients nécessitant une hospitalisation ou un passage aux urgences». Dès que cette combinaison sera accessible en France, elle «remplacera tout de suite le bamlanivimab par monothérapie», précise Brigitte Autran ».
Anaïs Moran remarque cependant que le Pr Molimard « s’inquiète du potentiel risque de résistance du virus face au traitement par une seule molécule ».
Le chef de service relève qu’« avec un seul anticorps monoclonal, logiquement moins efficace que s’ils étaient deux, il peut y avoir un processus de sélection. Des virus vont être tués par le traitement, mais d’autres vont tenir le coup. Cela peut créer des variants plus forts, de type sud-africain. Je ne comprends pas pourquoi on s’est lancés là-dedans ».
La journaliste observe que « la Direction générale de la santé s’est vue obligée d’envoyer le 27 février un second message «urgent», en guise d’erratum, pour souligner que l’utilisation de bamlanivimab «peut favoriser la sélection des mutations de résistance» et «nécessite d’être pesée au cas par cas dans l’attente de l’accessibilité d’association d’anticorps monoclonaux». Et de demander «l’hospitalisation du patient, en fonction de la durée de l’excrétion, pour assurer la mise en œuvre de ces modalités de suivi» ».
Pierre Tattevin réagit : « On ne va pas hospitaliser des malades pour leur administrer un traitement dont le seul intérêt plausible est d’éviter une hospitalisation. Quand on y pense, avec nos services surmenés et quasi déjà pleins, ce n’est pas raisonnable ».
Date de publication : 3 mars 2021