Covid-19 : les pics de pollution de l’air aux particules fines soupçonnés de faire augmenter les contaminations au Covid-19
Pour l’épidémiologiste Antoine Flahault, les épisodes de pollution pourraient « être l’un des facteurs déterminants majeurs tant de la transmission que de la gravité du Covid-19 ».
Par Stéphane MandardPublié aujourd’hui à 10h49, mis à jour à 13h09
Temps de Lecture 4 min.

Dans son dernier point épidémiologique du jeudi 4 mars, Santé publique France constate pour la deuxième semaine d’affilée que les contaminations et les hospitalisations liées au Covid-19 sont reparties à la hausse entre le 22 et le 28 février. Et si ce rebond n’était pas seulement dû à la diffusion croissante de variants plus transmissibles mais aussi à un autre phénomène passé sous les radars : les pics de pollution de l’air aux particules fines ?
« C’est tout à fait possible, indique au Monde Antoine Flahault, professeur de santé publique et directeur de l’Institut de santé globale (université de Genève). Il se peut que la pollution atmosphérique par des particules fines soit responsable d’aggravations de l’épidémie tant dans le nombre de nouvelles contaminations que d’hospitalisations de cas de Covid-19. »
De la Corse aux Hauts-de-France, en passant par le Grand-Est, Rhônes-Alpes-Auvergne, la Nouvelle-Aquitaine ou l’Ile-de-France, de nombreuses régions ont été touchées par trois épisodes de pollution liés à des remontées de poussières de sable en provenance du Sahara. Le dernier vient de se terminer.
Les deux précédents sont intervenus début février et la semaine du 22 février. Combiné à des conditions météorologiques favorables (anticyclone et inversion des températures) et à d’autres sources d’émission de particules fines (chauffage domestique, trafic routier, épandages agricoles), le phénomène a généré d’importants pics de pollution aux particules fines.
« Le rôle des concentrations élevées en particules fines dans l’air pourrait être l’un des facteurs déterminants tant de la transmission que de la gravité du Covid-19 »
« Le rôle des concentrations élevées en particules fines dans l’air pourrait être l’un des facteurs déterminants majeurs tant de la transmission que de la gravité du Covid-19, estime même le professeur Flahault. Qu’elles soient d’origine naturelle comme le sable du désert ou anthropiques, les particules fines sont associées à des rebonds épidémiques de maladies respiratoires transmissibles, et notamment de Covid-19. »
Dans un article publié en novembre 2020 dans la revue Earth Systems and Environment, l’épidémiologiste et ses collègues de l’université de Genève montrent une corrélation entre la survenue de ces pics de pollution et des brusques poussées de contaminations. A partir de l’analyse des relevés journaliers des concentrations de polluants à Paris, Londres et dans le canton suisse du Tessin, ils ont observé que « les tempêtes épidémiques » (en mars à Paris) ont coïncidé ou se sont produites juste après des pics de particules fines PM 2,5 (de taille inférieure à 2,5 micromètres), les plus dangereuses pour la santé car elles pénètrent profondément dans l’organisme.

Pour Antoine Flahaut, le cas du « patient zéro » italien, Mattia Maestri, 38 ans, habitant de Codogno (au sud de Milan), sportif accompli et en parfaite de santé, intubé pendant dix-huit jours en février 2020, s’explique « possiblement » par « les concentrations extrêmement élevées en particules fines en Lombardie » à cette époque.
Vecteur de transmission
L’étude conclut que la saturation des hôpitaux ainsi que la surmortalité observée dans diverses régions d’Europe au printemps 2020 peuvent être liées aux pics de PM 2,5. Elle s’est particulièrement intéressée à une importante tempête de sable en provenance du Sahara qui a touché les îles Canaries, en Espagne, le 23 février 2020. Le lendemain, un touriste italien originaire d’une zone à risque du nord de l’Italie tombe sévèrement malade. Il est testé positif à l’hôpital de Ténérife.
Les jours suivants, plusieurs touristes du même hôtel puis d’autres établissements sont à leur tour contaminés. Les chercheurs de l’université de Genève émettent l’hypothèse que les particules de sable ont pu servir de vecteur de transmission de la même manière que la littérature scientifique l’a établi avec les spores d’un champignon pathogène (Aspergillus).
« En voyageant sur des centaines voire des milliers de kilomètres, les particules de sable vont transporter tout un tas de polluants et d’agents pathogènes » Thomas Bourdrel, radiologue
Les particules de sable sont en effet un redoutable cheval de Troie. Les recherches ont montré qu’elles pouvaient véhiculer des composés chimiques (métaux lourds, phtalates, pesticides…) potentiellement dangereux ou des pollens, des bactéries et des virus. « En voyageant sur des centaines voire des milliers de kilomètres, elles vont transporter tout un tas de polluants et d’agents pathogènes qu’elles croisent en chemin », explique le radiologue Thomas Bourdrel, coauteur d’un article de synthèse sur les liens entre pollution de l’air et Covid-19, publié en février, dans la revue European Respiratory.
De son côté, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) reste prudente sur le lien entre particules fines et propagation du virus. Elle doit boucler d’ici la fin de l’année une première étude d’envergure sur les effets sanitaires des poussières du désert et les inclure dans ses lignes directrices sur la qualité de l’air. « Les études épidémiologiques ont mis en évidence un risque accru de mortalité cardiovasculaire due à des problèmes respiratoires, ainsi que d’asthme chez l’enfant. Mais ce risque a été identifié dans les effets à court terme et il y a un déficit d’études sur les effets à long terme », relève Pierpaolo Mudu, statisticien et spécialiste des questions de pollution de l’air à l’OMS.
L’enjeu est de taille : entre 1 milliard et 3 milliards de tonnes de poussière de sable sont rejetées chaque année dans l’atmosphère à l’échelle de la planète, selon les estimations de l’Organisation météorologique mondiale. Et le phénomène des brumes de sable − qui touche régulièrement les Canaries comme les Antilles sous l’influence des alizés − risque de s’aggraver et de s’intensifier sous l’effet du réchauffement climatique et de la désertification galopante.Des niveaux élevés de césium retrouvés dans les particules désertiques
Potentiels vecteurs de bactéries et de virus, les particules désertiques peuvent cacher d’autres mauvaises surprises. En analysant la composition de prélèvements de sable effectués dans le Jura, fin février, l’Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest (ACRO) a retrouvé du césium 137. Un héritage, selon l’ACRO, des essais nucléaires menés par la France en Algérie, au début des années 1960.
L’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) a confirmé jeudi 4 mars que l’épisode de sable saharien qui a touché la France en février s’était traduit par des niveaux de césium jusqu’à 11 fois supérieurs aux moyennes de février 2019 et 2020 sur certaines de ses stations de mesures. Ainsi de celle du pic du Midi, où la neige s’était couverte d’une pellicule ocre. L’IRSN précise que les sables du Sahara, comme tous les sols de l’hémisphère nord, sont marqués par les retombées issues de l’ensemble des essais nucléaires atmosphériques des années 1960. Et que les concentrations en Cs-137 relevés, de l’ordre de 0,1 µBq/m3, sont bien inférieures aux valeurs maximales observées en France à la suite de la catastrophe de Fukushima (de l’ordre de 100 à 200 μBq/m3) ou de Tchernobyl (7 Bq/m3).
Quand les poussières de sable du Sahara arrivent en France, ce n’est pas sans conséquences sur la santé
Ce phénomène se produit pour la troisième fois en moins d’un mois. Les particules transportent notamment virus et autres agents pathogènes.
Par Stéphane MandardPublié le 03 mars 2021 à 20h48 – Mis à jour le 04 mars 2021 à 08h28
Temps de Lecture 4 min.

Des ciels orange façon sépia, des sommets enneigés qui virent au jaune… Ces dernières heures, la France offre des images de paysages insolites qui se répandent sur les réseaux sociaux. Ils sont la manifestation la plus spectaculaire d’un phénomène encore méconnu : le passage au-dessus du pays d’un nuage de poussières de sable en provenance du Sahara. Surtout, c’est la troisième fois qu’il se produit en moins d’un mois, après un premier épisode début février et un deuxième en fin de semaine dernière.
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Combiné à des conditions météorologiques favorables (anticyclone et inversion des températures) et à d’autres sources d’émission de particules fines (chauffage domestique, trafic routier, début des épandages agricoles), le phénomène a généré d’importants pics de pollution dans plusieurs régions, de la Corse à l’Ile-de-France en passant par la Bourgogne, les Alpes ou le Grand-Est. Une alerte à la pollution de l’air aux particules fines a ainsi été déclenchée mercredi 3 mars et pour deux jours dans trois départements du Sud-Ouest, les Pyrénées-Atlantiques, les Landes et la Gironde, ont annoncé les préfectures.
Phénomène en constante augmentation
« Ce phénomène est assez habituel en hiver mais cette fois, il a été particulièrement remarquable et remarqué », commente Vincent Guidard, responsable de l’équipe « pollution atmosphérique » au Centre national de recherches météorologiques (CNRS/Météo-France). Mais comment ces poussières issues du Sahara ont-elles pu retomber en France ?
Entre 1 et 3 milliards de tonnes de poussières sont rejetées chaque année dans l’atmosphère à l’échelle de la planète
Les mécanismes de formation sont bien connus : un vent fort en surface va soulever les poussières de sable dans le désert ; les particules capturées vont ensuite monter à des altitudes troposphériques (entre 3 000 et 4 000 mètres) par des régimes de fortes convections qui se développent à travers le Sahara ; enfin, les flux de masse d’air orientés du sud vers le nord vont les transporter sur des milliers de kilomètres, puis, les particules vont se déposer. Plus elles montent haut, plus elles vont être transportées loin. Lors de l’épisode de la semaine dernière, les poussières du Sahara ont voyagé jusqu’en Angleterre et dans le sud de la Scandinavie.
Selon les estimations de l’Organisation météorologique mondiale (OMM), entre1 milliard et 3 milliards de tonnes de poussières sont rejetées chaque année dans l’atmosphère à l’échelle de la planète. Une grande partie – entre 500 millions et 1 milliard de tonnes – provient du Sahara. Mais ces tempêtes de sable peuvent aussi trouver leur source dans la mer de Salton (Californie), la Patagonie (Argentine, Chili), l’Altiplano (cordillère des Andes), le bassin du lac Eyre (Australie), le désert du Namib (Afrique australe), la vallée de l’Indus (Pakistan, Inde), le désert de Gobi (Mongolie, Chine) ou encore le désert du Taklamakan (au Xinjiang, en Chine).
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La part des poussières émises en Asie est en constante augmentation depuis vingt ans, en raison du changement climatique et de la désertification croissante, relèvent plusieurs études. Le réchauffement climatique pourrait encore augmenter la fréquence et l’intensité de ces phénomènes, selon le Centre de prévision de la poussière atmosphérique de Barcelone, qui supervise avec des supercalculateurs la survenue de tempêtes de sable et de poussière en Afrique du Nord, au Moyen-Orient et en Europe.
« Risque accru de mortalité »
En collaboration avec l’OMM, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) doit boucler d’ici à la fin de l’année une première étude d’envergure sur les effets sanitaires des poussières du désert et les inclure dans ses lignes directrices sur la qualité de l’air. « Les études épidémiologiques ont mis en évidence un risque accru de mortalité cardiovasculaire due à des problèmes respiratoires, ainsi que d’asthme chez l’enfant. Mais ce risque a été identifié dans les effets à court terme et il y a un déficit d’études sur les effets à long terme », relève Pierpaolo Mudu, statisticien et spécialiste des questions de pollution de l’air à l’OMS.

Les particules de sable sont dites « grossières », de diamètre situé essentiellement entre 2,5 micromètres et 10 micromètres (µm). Elles sont donc généralement stoppées par les voies respiratoires, à la différence des particules fines (inférieures à 2,5 µm) et ultrafines (moins de moins de 0,1 µm). « Leur composition initiale est également moins toxique que celle des particules issues de la combustion d’énergie fossile, précise Thomas Bourdrel, radiologue et membre du collectif Air Santé Climat. Le problème est qu’en voyageant sur des centaines voire des milliers de kilomètres, elles vont transporter tout un tas de polluants et d’agents pathogènes qu’elles croisent en chemin. »
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Une étude menée en Guadeloupe et publiée en 2019 dans la revue Occupational and Environmental Medicine a mis en évidence que l’exposition aux particules en provenance du Sahara pendant la grossesse multipliait par trois le risque de naissance prématurée. D’avril à octobre, les alizés ramènent sur les Antilles des nuages de poussières du Sahara. Des épisodes à l’origine de fréquentes et sévères alertes à la pollution atmosphérique : en juin 2020, la Guadeloupe et la Martinique ont notamment été placées en alerte rouge pendant plusieurs jours.
Redoutable cheval de Troie
Les recherches ont également montré que les particules de sable pouvaient agir en redoutable cheval de Troie et être elles-mêmes contaminées par des composés chimiques (métaux lourds, phtalates, pesticides…) potentiellement dangereux ou transporter des pollens, des bactéries et des virus.
« Cela a été démontré, par exemple, pour la grippe aviaire, pour laquelle on a pu mettre en évidence une transmission du virus entre deux poulaillers distants de plusieurs centaines de mètres », rappelle Thomas Bourdrel, coauteur d’un article de synthèse sur les liens entre pollution de l’air et Covid-19, publié en février, dans la revue European Respiratory.
Les particules qui nous arrivent du désert sont aussi des marqueurs de l’histoire : en analysant la composition de prélèvements de sable effectués lors d’une balade en raquettes dans le Jura, fin février, l’Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest (ACRO) a retrouvé des traces de césium 137. Héritage, selon l’ACRO, des essais nucléaires menés par la France en Algérie, au début des années 1960.