« L’éthique de la recherche, c’est la capacité à distinguer les enjeux, à ne pas glisser de la théorie vers l’idéologie »
TRIBUNE
Jacques Lévy – géographe
Face au mélange entre science et politique, au refus du pluralisme, les chercheurs doivent pouvoir échanger de façon argumentée et réfutée, en s’employant à « éviter les fractures et les enclaves », explique le géographe Jacques Lévy dans une tribune au « Monde ».
Publié le 02 mars 2021 à 06h45 Temps de Lecture 4 min.
Tribune. Une des effets dommageables de la prise de position de Frédérique Vidal sur l’« islamo-gauchisme » à l’université a été de permettre à ses détracteurs d’inverser son propos et de porter la charge sur les lanceurs d’alerte. Pourtant, il existe bien des motifs d’inquiétude sur la relation entre la société et ses chercheurs, et pas seulement en sciences sociales. Pour y voir plus clair, distinguons trois plans : celui des théories, celui du mélange des genres et celui du pluralisme.
Les théories qui cherchent à expliquer le monde sont nombreuses et tant mieux ! L’une d’elles se fonde sur une vision communautaire du social : elle se représente la société comme une constellation de groupes aux appartenances non choisies et irréversibles. La fameuse « intersectionnalité » consiste en une essentialisation des identités, qu’on peut éventuellement croiser, mais sans les remettre en question.
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Cette école de pensée tente de sauver le structuralisme marxiste, dans lequel la communauté de classe était centrale, en ajoutant de nouvelles « structures » à un édifice qui se lézarde, pris à contre-pied par l’irruption des singularités individuelles. On peut préférer, dans le sillage de Norbert Elias (1897-1990), le paradigme de la « société des individus », qui décrit un monde où les individus acteurs et une société postcommunautaire prospèrent de conserve. La différence entre ces deux conceptions est patente, mais on ne peut s’en plaindre. Cela, c’est le débat, sain parce que libre et transparent, qui caractérise la démarche scientifique.
La création de monstres
Le danger apparaît avec le mélange des genres entre science et politique. Roger Pielke (The Honest Broker, Cambridge University Press, 2007, non traduit) a montré, à propos des débats sur le climat, que lorsqu’un sujet est marqué à la fois par des controverses scientifiques et des oppositions politiques fortes, les deux dissensus peuvent s’épauler et créer des monstres : le militant choisit l’hypothèse qui l’arrange pour se parer de la légitimité scientifique, tandis que le chercheur se mue subrepticement en un politicien sans scrupule. Les chercheurs sont aussi des citoyens et ils ont bien le droit de l’être. Leurs expériences personnelles peuvent être des ressources pour la connaissance.
Si la conscience que les registres ne doivent pas se fondre les uns dans les autres fait défaut, les savants se muent tout bonnement en idéologues d’autant plus déplaisants qu’ils s’abritent derrière leur statut. On voit fleurir des novlanguesdignes du 1984 de George Orwell, lorsque, au nom de la science, l’« antiracisme » couvre un nouveau type de racisme, ou lorsque la « démocratie écologique » vise une dictature des écologistes intégristes. L’enquête qu’ont menée les chercheurs britannique et américain Helen Pluckrose et James Lindsay (Cynical Theories,Pitchstone Publishing 2020, non traduit) montre que des revues universitaires prestigieuses acceptent aisément de publier des textes délirants dont on aimerait pouvoir rire mais qui sont animés par une idéologie de la haine intercommunautaire et n’hésitent pas à traiter de « négationniste » toute prise de position divergente.
Discréditer les travaux qui dérangent
Le troisième plan est sans doute le plus grave. Il s’y déroule une attaque frontale contre la démarche scientifique et un refus du pluralisme des idées. De la « positionalité » (l’autoanalyse par le chercheur de biais liés à sa position sociale) déjà ambiguë, on est passé à la standpoint theory, un oxymore qu’on peut traduire par la « théorie-point de vue », qui décrète que l’« objectivité forte » ne peut être atteinte que si le chercheur s’appuie sur sa propre expérience. Seules les femmes peuvent parler des femmes, seuls les Noirs peuvent parler des Noirs, et c’est ainsi que les women studies ou les black studies désignent, par défaut, à la fois l’objet d’études et l’identité du chercheur. Une épistémologie ubuesque dans laquelle l’histoire des temps reculés devient impossible – même si l’on s’intéresse aux dominés – et où le travail de terrain et l’observation participante sont bannis. C’est une technique pour discréditer les travaux qui dérangent, rappelant la stalinienne opposition entre « science bourgeoise » et « science prolétarienne ».
Risque de glissement de la théorie vers l’idéologie
Cette fois, c’est l’appartenance ou non à une communauté définie par un principe biologique, le sexe ou la race, qui arme les censeurs. La cancel culture, cette posture de l’annulation et de l’annihilation, s’appuie sur la tradition puritaine américaine qui, en dénonçant des blasphèmes, cherche à intimider, parfois à brutaliser les récalcitrants.
Il y a donc plusieurs dangers, qu’il ne faut pas confondre. C’est justement cela le principal risque : le glissement, de la théorie vers l’idéologie et de la désinvolture vers la négation de l’autre. L’éthique de la recherche réside au contraire dans la capacité à distinguer les enjeux différents. Le contrat que les chercheurs signent avec la société en s’engageant à construire autant qu’il est possible, par leur observation et par leur raison, des vérités objectives est exigeant. Ceux qui le déchirent minent la confiance de nos concitoyens. Ce contrat est subtil et il ne peut être vérifié que dans la pratique incessante d’échanges argumentés et réfutés, dans le monde de la recherche, mais dans l’ensemble de la société qui, elle aussi, nous écoute, nous lit et nous évalue.
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Le tournant éthique que nous vivons se manifeste à chaque fois qu’on peut imaginer une proportionnalité entre liberté et responsabilité. Ce tournant concerne les puissants et les puissances, mais tout autant chaque individu. Face à une société états-unienne tristement clivée, l’Europe peut montrer l’exemple en s’employant à éviter les fractures et les enclaves de manière que tous puissent continuer à parler à tous. De ce nécessaire dialogue les sciences du social comme celles du monde biophysique ou les mathématiques ne peuvent
s’affranchir.
Jacques Lévy est directeur de la chaire Intelligence spatiale à l’université polytechnique Hauts-de-France et membre du rhizome de recherche Chôros.
Jacques Lévy(géographe)
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