Repli sur soi et multiplication des « safe space » : « Beaucoup ressentent le besoin de se lover dans un lieu où se couper du monde »
Dans une société anxiogène, la recherche d’un « espace sûr » traverse toutes les générations, tous les milieux. Au risque d’un repli sur des communautés miroirs, estime Vincent Cocquebert, auteur de « La Civilisation du cocon ».
Propos recueillis par Célia Laborie Publié le 19 février 2021 à 17h00 – Mis à jour le 20 février 2021 à 05h21
Temps de Lecture 4 min.

La tendance est au repli sur soi, et pas seulement au sein d’une jeunesse militante –féministe, LGBT+ ou décoloniale. Pour le journaliste Vincent Cocquebert, auteur de l’essai La Civilisation du cocon (à paraître le 18 mars chez Arkhê), c’est notre société tout entière qui serait tentée depuis des années par l’isolement dans un « safe space », un « espace sûr », social et physique.
Concrètement, qu’est-ce qu’un « safe space » ?
Le concept tel que nous l’avons découvert au milieu des années 2010 depuis les campus anglo-saxons désigne des espaces où les individus, souvent issus de minorités ethniques ou sexuelles, peuvent évoluer sans avoir à craindre des jugements ou des comportements considérés comme offensants. Aujourd’hui, le terme est devenu plus englobant : il permet de désigner tout discours, pratique ou comportement réconfortant ou sécurisant.
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Dans votre essai, vous expliquez qu’avant d’être militant le concept de « safe space » trouve ses origines dans le monde de l’entreprise…
Les premiers cercles pouvant s’affilier à des « safe spaces », ce sont les « groupes de sensibilité », des rassemblements de chefs d’entreprise créés par le psychologue américain Kurt Lewin dans les années 1940. Son objectif était d’inviter les dirigeants à partager leurs expériences pour les aider à créer des relations plus harmonieuses avec leurs employés.
Ce concept d’un lieu où l’on peut échanger avec une communauté miroir en toute sécurité est repris par la psychologie positive, puis, dans les années 1960, par les communautés LGBT+ californiennes qui se retrouvaient dans des bars à une époque où les relations homosexuelles étaient interdites par la loi.
« Depuis quarante ans, la quête du grand frisson semble dévalorisée au profit d’un fantasme de repli dans une ambiance ouatée. »
Dans les années 1990, on voit apparaître une conceptualisation plus large de la notion de « safe space » – notamment dans les milieux où se développe la pensée intersectionnelle, qui vise à mesurer comment les différentes discriminations s’entrecroisent et s’accumulent.
De nouvelles pratiques viennent s’inviter dans les espaces de militantisme : les toilettes de genre neutre, le fait de prévenir quand on aborde un sujet potentiellement traumatique avec les trigger warnings… Ces usages se sont « mainstreamisés » ces dernières années, notamment dans les univers étudiants.
A partir de là, comment la philosophie du « safe space » s’est-elle étendue au reste de notre société ?
Depuis la France, beaucoup d’observateurs ont vu ce phénomène sous un prisme générationnel, pointant du doigt cette jeunesse qui voudrait se barricader derrière des forteresses de coussins. Mais l’attrait pour le « safe » s’inscrit dans une dynamique collective, celle d’une demande de confort et de sécurité qui touche toutes les classes d’âge à différents niveaux. Depuis quarante ans, la quête du grand frisson semble dévalorisée au profit d’un fantasme de repli dans une ambiance ouatée.
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Serions-nous devenus phobiques du risque ?
Ulrich Beck l’explique bien, en 1986, dans son ouvrage La Société du risque : nous sommes entrés, à la fin des années 1980, dans une « risquophobie » généralisée. Dans les débuts de cette ère sécuritaire, il n’est pas rare de retrouver dans les maisons des familles américaines les plus aisées une safe room, pièce où se protéger en cas d’agression.
« Loin de nous procurer le sentiment de sécurité que nous venons y chercher, le cocon fabrique de l’anxiété. »
Aujourd’hui, le principe de précaution prévaut dans tous les domaines de la vie : l’éducation, la socialisation, la consommation… Le sentiment d’insécurité augmente depuis des années chez les Français, alors même que nos environnements sont de moins en moins violents.
Résultat : nous percevons l’extérieur comme une menace, et passons de plus en plus de temps à la maison, et c’était le cas même avant les confinements. Une enquête YouGov menée en 2018 en Europe et en Amérique du Nord parle de la première « génération indoor ».
On peut imaginer que le numérique a accentué ce phénomène…
Oui, le développement du numérique s’est doublé d’une domiciliation de nos loisirs, de la nourriture, de la culture, des rencontres. Les Français se passionnent pour la décoration d’intérieur et adhèrent à des concepts de socio-marketing qui marquent l’avènement d’un nouveau sédentarisme cool, comme le « hygge », le « cocooning » et le « self care ».
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Selon vous, d’où vient cette envie de s’isoler dans des bulles ?
Pour la première fois, en partie à cause de la crise climatique et de la stagnation du niveau de vie, les parents pensent que leurs enfants vivront moins bien qu’eux. On croit de moins en moins à la religion du progrès.
Dès lors, beaucoup ressentent le besoin de se lover dans leur propre « safe space », qui n’est plus un espace politique pour mettre en place des leviers vers l’action, mais plutôt un lieu où se couper du monde. Le concept est d’ailleurs récupéré jusque dans l’alt-right française, la droite alternative dont les militants organisent des migrations vers les pays de l’Est en quête d’espaces sûrs pour Blancs « éveillés ».
N’y a-t-il pas un risque de repli sur soi, d’autant plus dans une période où l’attrait pour le cocon est renforcé par le confinement ?
Cette domiciliation forcée vient, selon moi, répondre à une aspiration profonde qui traversait déjà la société française. Ces temps d’enfermement généralisé l’ont par ailleurs démontré : le repli sur soi crée beaucoup de solitude et de syndromes dépressifs. Loin de nous procurer le sentiment de sécurité que nous venons y chercher, le cocon fabrique de l’anxiété.
Au-delà de la crise sanitaire, cette quête de confort, ce refus de l’altérité peut surtout amener à se désolidariser de la société dans son ensemble. La culture du cocon est née dans un monde en voie de pacification, elle ne peut que se radicaliser dans une ère de fin du progrès, où notre « safe space » commun, la Terre, semble de moins en moins sûr.
Célia Laborie
Dans l’est parisien, un « safe space » au féminin
Prenant le relais de l’initiative lancée en 2017 par une jeune femme victime d’agression sexuelle, l’association Safe Place organise, dans le 20e arrondissement de Paris, tables rondes et groupes de parole sur des questions liées au féminisme et aux communautés LGBT+.
Par Célia Laborie Publié le 19 février 2021 à 18h30 – Mis à jour le 23 février 2021 à 18h36
Temps de Lecture 3 min.

Sorcières de Mona Chollet (La Découverte), Bad Feminist de Roxane Gay (Denoël), L’Origine du monde de Liv Strömquist (Rackham)… La bibliothèque qui trône au-dessus de leurs bureaux donne d’emblée la couleur : féministe. Dans leurs petits locaux partagés du 20e arrondissement de Paris, Thaïs Klapisch, Lisa Dayan et Giulietta Canzani Mora s’échangent des livres, débattent de l’actualité des droits des femmes… Et œuvrent ensemble à matérialiser le concept de « safe space ».
Si l’association Safe Place a officiellement vu le jour en septembre 2020, tout a commencé avec une conversation entre adolescentes, en 2017. « A 17 ans, j’ai subi une agression sexuelle. A l’époque, en en parlant à mes meilleures amies, j’ai réalisé qu’on avait toutes subi des violences de ce type-là », témoigne Thaïs Klapisch, agent d’image pour artistes aujourd’hui âgée de 20 ans. « Aucune de nous ne voulait se confier à ses parents ni aux institutions. Alors on a lancé un appel à témoins sur Instagram : on demandait aux femmes ayant subi des agressions de toutes sortes de nous écrire. Le soir même, on a reçu plus de 150 mails. »
« Moments entre femmes »
Les quatre lycéennes nomment leur projet Safe Place, en référence au dialogue bienveillant qu’elles aimeraient instaurer, sans connaître le concept militant de ces espaces où les individus, souvent issus de minorités ethniques ou sexuelles, peuvent évoluer sans avoir à craindre des jugements ou des comportements considérés comme offensants. Leur espace prend d’abord la forme d’un compte Instagram où s’accumulent des témoignages vidéo de victimes de harcèlement, de « revenge porn », de viol. Au cours de l’année 2019, Thaïs est rejointe par Lisa Dayan, scénographe de 35 ans, et Giulietta Canzani Mora, 32 ans, connue comme DJ sous le nom de Piu Piu. Ensemble, elles organisent des événements publics à Paris, avec des tables rondes sur des questions liées au féminisme et aux communautés LGBT +. « A chaque fois, on a reçu près de cent personnes d’âges très différents, qui manifestaient toutes l’envie d’apprendre à vivre ensemble sans violence », s’enthousiasme Giulietta Canzani Mora.
« L’idée, c’est de leur parler de confiance en soi et de sororité, pour progressivement leur donner des clés d’“empouvoirement”. » Giulietta Canzani Mora membre de Safe Place.
Dès que les conditions sanitaires le permettront, elles doivent aussi organiser des ateliers dans des écoles et des groupes de parole dans des centres sociaux parisiens. « On prévoit de se réunir un jour par mois avec des petits groupes d’adolescentes. Si nos événements publics sont ouverts aux hommes, ces moments-là auront lieu entre femmes, pour aborder des sujets plus intimes. L’idée, c’est de leur parler de confiance en soi et de sororité, pour progressivement leur donner des clés d’“empouvoirement” », précise Giulietta.
Concrètement, comment Lisa, Thaïs et Giulietta fabriquent-elles les conditions de la sécurité psychique et physique de leurs interlocutrices ? « Au début des ateliers, on va poser les bases d’une discussion “safe” : toujours attendre qu’une personne ait fini de parler avant de prendre la parole, écouter l’opinion des autres sans émettre de jugement, même si on n’est pas d’accord », explique la DJ trentenaire. Pendant les tables rondes en public, elle a aussi pris l’habitude de prévenir son audience quand elle aborde des sujets potentiellement douloureux.
Accusation de communautarisme
Autre réflexe : demander aux intervenants qu’elle ne connaît pas avec quels pronoms elle peut s’adresser à eux. Les trois associées, qui sont aussi amies, essayent d’incarner cette bienveillance jusque dans leurs relations interpersonnelles : « On fait souvent des mises au point pour parler de nos ressentis, se mettre à la place les unes des autres, et expliquer quand on a pu se sentir blessées », insiste Lisa Dayan. A terme, elles aimeraient surtout créer un lieu d’accueil permanent, avec une programmation culturelle, des ateliers et une salle de consultations avec une sexologue.A
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Lorsqu’elles évoquent leur projet autour d’elles, ces militantes bénévoles, qui ne bénéficient d’aucune subvention, sont souvent accusées d’adopter une posture victimaire, voire communautariste. « Le problème de base, c’est que le monde n’est pas safe. Les femmes se font agresser dans la rue, au sein de leur famille, au travail. C’est la raison pour laquelle nous avons besoin de créer un espace où nous reposer et reprendre de l’énergie », se défend Giulietta Canzani Mora. Un lieu pour changer de regard sur leurs propres traumatismes, aussi. Quatre ans après, Thaïs Klapisch dit voir Safe Place comme « une forme de revanche » face à l’agression qu’elle a subie adolescente.
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Célia Laborie