Chlordécone: la lenteur des tribunaux face au désastre environnemental provoque l’exaspération croissante des Antillais

Scandale du chlordécone : les Antilles en colère contre une possible prescription du dossier

La lenteur des tribunaux face à ce désastre environnemental provoque l’exaspération croissante des Antillais. Le plan présenté mercredi par le gouvernement suscite des réactions mitigées en Guadeloupe et en Martinique. 

Par Jean-Michel HautevillePublié hier à 17h51, mis à jour à 05h28  

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/02/26/scandale-du-chlordecone-les-antilles-en-colere-contre-une-possible-prescription-du-dossier_6071345_3244.html

Temps de Lecture 4 min. 

Manifestations contre le chlordécone devant le palais de justice, à Fort-de-France, en Martinique, le 13 janvier 2020.
Manifestations contre le chlordécone devant le palais de justice, à Fort-de-France, en Martinique, le 13 janvier 2020. LIONEL CHAMOISEAU / AFP

Plusieurs milliers de manifestants sont attendus, samedi 27 février, à Fort-de-France, en Martinique, et à Capesterre-Belle-Eau, haut lieu de la production bananière en Guadeloupe. A l’appel d’une quarantaine d’organisations – partis politiques, syndicats, associations – sur les deux « îles sœurs », ils souhaitent protester contre la possible prescription du dossier du chlordécone, un insecticide organochloré à forte toxicité qui avait été abondamment épandu dans les plantations bananières de Guadeloupe et de Martinique entre 1972 et 1993.

L’annonce, faite le 21 janvier par le tribunal de grande instance de Paris, lors d’une audition en visioconférence des représentants de plusieurs organisations qui avaient déposé plainte pour « mise en danger de la vie d’autrui » en 2006, a semé la consternation aux Antilles.

« Exaspération »

« Quinze ans après le dépôt de notre plainte, le tribunal auditionne les parties civiles pour la première fois, et on nous dit qu’il y aura prescription. Mais c’est du mépris ! » s’insurge Jean-Marie Nomertin, secrétaire général du syndicat guadeloupéen CGTG, qui figure parmi les plaignants. « La justice ne nous laisse pas le choix, il va falloir multiplier les actions », avertit le syndicaliste.

Cette lenteur des tribunaux exacerbe la défiance de la population antillaise et nourrit un sentiment diffus de déni de justice. Une frange radicale de l’opinion ne recule plus devant la violence : en juillet 2020, des manifestations anti-chlordécone avaient tourné à l’émeute à Fort-de-France deux nuits durant, donnant lieu à des interpellations.

Lire aussi  Qu’est-ce que le scandale du chlordécone, ce pesticide ultratoxique ?

Cette situation inquiète les responsables politiques. « Oui, nous comprenons la colère, l’exaspération du peuple », concède Justine Benin, députée (Mouvement démocrate) de la Guadeloupe. « Mais le volet judiciaire doit pouvoir se dérouler de façon transparente, en toute sérénité. Prenons garde à ces accès de véhémence, et veillons plutôt à rester sur le chemin de la responsabilité », exhorte l’élue guadeloupéenne.

Un quatrième plan chlordécone a été présenté, mercredi 24 février, au cours d’une réunion virtuelle par le préfet de Guadeloupe, Alexandre Rochatte. Promis en octobre 2019 par Agnès Buzyn, alors ministre de la santé, il fait suite aux plans chlordécone I à III qui avaient été mis en œuvre successivement entre 2008 et 2020. Il vise à « protéger les populations » des effets d’une pollution à grande échelle, mais aussi à prendre en charge les impacts « sanitaires, environnementaux ou économiques » d’une catastrophe écologique invisible à l’œil nu. Pas moins de huit ministères se sont impliqués dans l’élaboration de ce programme, doté d’un budget prévisionnel de 92 millions d’euros sur la période allant de 2021 à 2027.

Classée cancérogène probable dès 1979

Cette fois-ci, les collectivités locales, dans les deux départements, mais aussi des associations, des scientifiques ou des organisations professionnelles ont été associés aux travaux. Autre nouveauté : en novembre et décembre 2020, une consultation publique a permis aux Martiniquais et aux Guadeloupéens de donner leur avis sur les grandes orientations de ce plan encore en gestation.

Au final, un fascicule gouvernemental énonce 47 mesures, regroupées en six stratégies – parmi lesquelles la recherche scientifique, la promotion d’une production alimentaire locale saine, ou encore l’accompagnement des professionnels affectés, en premier lieu les cultivateurs et les marins pêcheurs. Objectif : atteindre le « zéro chlordécone ».

Lire aussi  L’Etat, « premier responsable » du scandale du chlordécone aux Antilles selon la commission d’enquête parlementaire

Aux Antilles, après une longue attente, les réactions sont mitigées. « Ce plan chlordécone IV s’inspire largement des recommandations de la commission d’enquête parlementaire. Son financement est trois fois plus important que celui du plan chlordécone III », se félicite Justine Benin, qui avait été la rapporteuse de la commission d’enquête parlementaire mise en place en 2019 pour faire la lumière sur ce scandale. Si elle reconnaît, à demi-mot, quelques insuffisances au plan annoncé par le gouvernement, l’élue préfère insister sur sa volonté de « voir le verre à moitié plein ».

Adopté par l’Assemblée nationale en novembre 2019, le rapport de la commission parlementaire avait désigné l’Etat « premier responsable » du scandale, pour avoir autorisé l’emploi de cette substance pendant deux décennies, alors que l’Organisation mondiale de la santé l’avait classée cancérogène possible dès 1979. Paris avait attendu 1990 pour interdire cet insecticide, et accordé des dérogations aux producteurs bananiers des Antilles pendant les trois années suivantes.

« Pas à la hauteur »

Sur les deux îles, la molécule du chlordécone, très persistante, est désormais présente partout : dans les sols – sur 20 000 à 30 000 hectares de terres potentiellement polluées –, les cours d’eau, et même en milieu marin. La production alimentaire locale est largement contaminée, et avec elle, plus de 90 % de la population antillaise, qui présente un taux d’incidence du cancer de la prostate parmi les plus élevés au monde.

« Ces plans chlordécone ne sont pas à la hauteur de la situation », regrette le député (apparenté PS) martiniquais Serge Letchimy, qui avait présidé la commission d’enquête parlementaire. « La philosophie qu’a installée l’Etat, c’est que les Antillais devraient apprendre à vivre avec le chlordécone. Or, on ne peut pas vivre avec ce poison : on doit sortir du chlordécone », martèle l’élu. Pour lui, la solution passe par une loi d’orientation et de programmation – réclamée par le rapport parlementaire de 2019 – afin de guider la gestion du dossier et d’assurer des financements adéquats.

Lire notre enquête : Les Antilles empoisonnées pour des générations

Les députés antillais sont unanimes : le budget du quatrième plan de lutte contre ce polluant ne suffira pas. « Rien que pour tester tous les sols, en Guadeloupe et en Martinique, il faudrait 25 à 30 millions d’euros, estime M. Letchimy, je suis très déçu. »

Les élus sont loin d’être les seuls à s’émouvoir de la réponse de l’Etat. Les défenseurs de l’environnement déplorent, entre autres, le manque de progrès en matière de traçabilité. Résultat, pour les consommateurs antillais, il est encore difficile de savoir si les produits locaux dans leurs assiettes sont sains ou non.

« Après toutes ces années, il y a encore un flou autour de la présence de la molécule dans les fruits et légumes. Les produits maraîchers ont été déclarés conformes, mais en fait, ça signifie qu’ils peuvent contenir du chlordécone en dessous d’un certain seuil », explique Laetitia Privat, dirigeante d’entreprise et porte-parole du « Lyannaj pou dépolyé Matinik » (« collectif pour la dépollution de la Martinique »), fondé en 2018.

Jean-Michel Hauteville

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire