« Islamo-gauchisme » : Emmanuel Macron passe du « en même temps » à l’« attrape-tout »
Qui faut-il croire : le président qui admet que l’histoire coloniale de la France a ses parts d’ombre ? Ou celui qui laisse la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, accuser sans nuance ceux qui les étudient ?
Par Philippe BernardPublié aujourd’hui à 06h00
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Analyse. Emmanuel Macron n’a pas recadré Frédérique Vidal et ses élucubrations sur « l’islamo-gauchisme », pas plus qu’il n’était sorti de son silence lorsque Gérald Darmanin a reproché à Marine Le Pen d’être « quasiment un peu dans la mollesse ». La fable d’un dérapage de la ministre de l’enseignement supérieur en réponse à une question pour le moins orientée de Jean-Pierre Elkabbach, sur CNews, chaîne préférée de la droite et de l’extrême droite, a vécu. Il est vrai que l’ancien présentateur vedette avait fait assaut de subtilité en introduisant MmeVidal par l’évocation d’« universités sous l’emprise croissante des indigénistes et des islamo-gauchistes qui gagnent du terrain ».
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En récidivant dans Le Journal du dimanche du 21 février, puis sur RTL le lendemain, Frédérique Vidal prouve que sa demande au CNRS d’une enquête visant à distinguer « ce qui relève de la recherche académique et ce qui relève du militantisme et de l’opinion » en matière d’« islamo-gauchisme » n’était pas uniquement destinée à dissimuler ses deux grosses déconvenues du moment : la paupérisation des étudiants en temps de Covid-19 et l’absence de la recherche française des découvertes vaccinales. Visiblement autorisée au plus haut niveau de l’Etat, sa sortie répétée et maladroite a l’onction implicite du président de la République. Même si ce dernier a rappelé son « attachement absolu à l’indépendance des enseignants-chercheurs » par la voix du porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, il n’a pas critiqué sur le fond l’initiative de sa ministre.
Une pensée pas très claire
L’intention semble claire : mobiliser la droite et l’extrême droite derrière le président pour siphonner l’électorat des Républicains et du Rassemblement national. Une « triangulation », autrement dit une incursion sur le terrain de l’adversaire en vue de conforter l’hypothèse d’un deuxième tour favorable face à Marine Le Pen à la présidentielle de 2022. Une manœuvre analogue à celle du ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, se posant en champion de la fermeté face à la cheffe du RN, lors de leur duel télévisé.
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L’ennui est que la dénonciation par Mme Vidal de l’« islamo-gauchisme » ne peut relever uniquement de calculs préélectoraux, mais soulève des problèmes cruciaux de la société française : la lutte contre l’islamisme, les relations entre les Français de différentes origines, le combat contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations. Or, sur ces questions, qui divisent aussi bien la gauche que la droite, la « pensée Macron » n’est pas beaucoup plus claire que celle de sa ministre. Celle-ci dit viser rien moins que « l’ensemble des radicalités qui traversent notre société ». Dans ce fatras, elle mêle « l’islamo-gauchisme » et le « postcolonialisme ».
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Même si les contours des deux notions sont flous, elles recoupent des tendances à l’œuvre dans les débats académique et politique français. La première renvoie à la tentation d’une partie de l’extrême gauche d’une alliance tactique avec l’islamisme et d’une substitution des musulmans au prolétariat comme force révolutionnaire. Elle s’est manifestée notamment avec la présence conjointe d’organisations de gauche et de militants de l’islam politique à la manifestation parisienne « contre l’islamophobie » du 10 novembre 2019.
Le « post-colonialisme », qui inquiète aussi la ministre, représente un autre courant de pensée : celui qui étudie et dénonce la prégnance du passé colonial dans la société française et son influence sur le statut social des descendants d’immigrés venus d’anciennes possessions françaises. Des liens peuvent exister entre les deux tendances : certains chercheurs militants soutiennent l’absurdité historique selon laquelle l’Etat français serait intrinsèquement raciste, car il ne serait jamais sorti de son fonctionnement colonial. D’où l’idée selon laquelle les politiques d’Etat cibleraient par principe les musulmans, toujours considérés comme des indigènes.
Perte de repères
Ces dérives, tout comme la tendance inquiétante à « racialiser » les rapports sociaux et à assigner les individus à des « identités » figées, relèvent de la controverse intellectuelle et politique, voire, le cas échéant, de la législation contre la provocation à la haine, mais pas de la régulation par la ministre de l’enseignement supérieur.
D’ailleurs, pourquoi sonner indistinctement la chasse aux sorcières « postcoloniales », alors qu’il s’agit d’un domaine de recherche tout à fait légitime, où la France accuse un retard certain. Des pans entiers de l’histoire coloniale restent à explorer et à élucider, de même que les liens entre décolonisation et immigration. Qui n’admet qu’un Français d’origine algérienne n’est pas perçu de la même façon que son compatriote d’origine portugaise ou pakistanaise ?
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Pour sortir de ces impasses dommageables, encore faudrait-il que le président de la République clarifie lui-même sa position. Faut-il croire l’Emmanuel Macron proclamant en décembre, dans L’Express, que « la République est plurielle », que chacun doit « pouvoir être pleinement français et cultiver une autre appartenance » et qu’il faut « savoir regarder en face notre histoire dans sa pluralité et ses parts d’ombre » ? Ou celui qui laisse sa ministre accuser sans nuance les études postcoloniales d’extrémisme, alors qu’elles visent précisément à lever ces parts d’ombre ? Le Macron qui admet qu’« être un homme blanc peut être vécu comme un privilège » ? Ou celui qui, par ses silences, donne des gages à ceux qui refusent d’admettre la réalité des discriminations ?
A force d’afficher ses ambiguïtés, l’exécutif donne l’impression d’une pure instrumentalisation politique et d’une perte de repères sur des sujets inflammables, non seulement dans les amphithéâtres universitaires mais dans la société. Le « en même temps », dépassement pragmatique des clivages droite-gauche, laisse la place à un « attrape-tout » délétère.