Islamo-gauchisme : bêtise politicienne et aveuglement universitaire
Mal poser un débat
Par Natacha Polony
Publié le 25/02/2021 à 13:58
Ne tournons pas autour du pot, un mal ronge nos facultés : la complaisance à l’égard de l’islamisme au nom de la défense des musulmans. Osons nommer les choses !
Mal poser un débat peut ajouter au malheur du monde. Quand Nicolas Sarkozy avait préempté le débat sur l’identité nationale en l’organisant – comble de l’absurdité – dans les préfectures, il avait vitrifié pour des années toute possibilité de réfléchir à ce qui nous rassemble en tant que Français, par-delà les origines et les croyances. Aujourd’hui, la ministre de l’Enseignement supérieur, qu’on attendait en vain depuis des mois sur la paupérisation des universités, la misère sociale des étudiants et la détresse d’une génération confinée, croit jeter un pavé dans la mare quand elle ne fait qu’offrir à ceux qu’elle prétend combattre une occasion inespérée de se draper dans la vertu universitaire.
« Islamo-gauchisme ». Une notion sans valeur scientifique, comme l’assène le CNRS ? C’est confondre à dessein l’insulte brandie par les justiciers de réseaux sociaux (au même titre que « bobo parisien », d’un côté, « populiste », de l’autre) et un concept parfaitement défini et documenté, notamment par Pierre-André Taguieff, qui l’a popularisé. On n’a pas vu le CNRS s’inquiéter du flou existant autour de notions telles que « fragilité blanche », « racisme d’État », ou « male gaze »(puisque certains de ces concepts importés des sciences sociales américaines ne sont même pas encore traduits en français).
BÊTISE POLITICIENNE
Pour le dire simplement, cette expression désigne quelque chose de précis – la complaisance, jusqu’à l’alliance objective, de nombre de militants gauchistes pour l’islamisme au nom de la défense des musulmans comme minorité opprimée et de la détestation de l’Occident – mais devrait être bannie par quiconque, ministre comprise, ne la définit pas clairement. En l’occurrence, la faute de Frédérique Vidal est de l’avoir employée comme un stigmate pour désigner l’activisme qui se déploie dans les universités, les syndicats étudiants et les associations, et dont l’islamo-gauchisme n’est qu’une des dimensions. Sa plus grande faute est d’avoir imaginé que le pouvoir politique pouvait prétendre contrôler le savoir universitaire, déchaînant les appels à la résistance des Jean Moulin d’amphi.
Mais ne tournons pas autour du pot. Les vierges effarouchées qui crient au scandale depuis dix jours savent pertinemment de quoi il est question et que Marianne avait décrit en avril 2019 comme l’offensive des « obsédés de la race, du genre et de l’identité ». Et nombre de chercheurs insoupçonnables de tentation réactionnaire ont identifié le mal. Sur France Inter, lundi 22 février, Olivier Roy décrivait une « nouvelle génération de jeunes chercheurs fascinée par ces thèmes » et « un effet de mode, d’autant plus qu’ils sont en compétition pour les postes ». Même Pascal Blanchard, au cours de la même émission, finissait par admettre que nombre d’étudiants n’ont que cette grille de lecture obsessionnelle. Et les chercheurs Gérard Noiriel et Olivier Beaud s’en sont inquiétés dans un livre, Race et sciences sociales. Mais, une fois de plus, la bêtise politicienne risque de faire rentrer dans le rang les quelques esprits lucides qui commençaient à faire entendre une autre musique.
Idées
Entretien avec Pierre-André Taguieff, première partie : qu’est-ce que l’islamo-gauchisme ?
Propos recueillis par Hadrien Brachet
Publié le 19/02/2021 à 17:02
Les déclarations de Frédérique Vidal sur l' »islamo-gauchisme » à l’université ont créé la polémique. À travers un entretien en trois parties, « Marianne » donne la parole à Pierre-André Taguieff qui a travaillé à forger le terme au début des années 2000. Dans cette première partie, le philosophe et politologue analyse l’initiative de la ministre de l’enseignement supérieur et revient aux sources du concept d' »islamo-gauchisme ».
Plutôt discrète sur la gestion de la crise sanitaire, Frédérique Vidal s’est offert un moment d’exposition médiatique en dénonçant la montée de l’« islamo-gauchisme » à l’université. En proposant, le 16 février, de confier au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) une enquête sur « l’ensemble des recherches » qui se déroulent en France, la ministre de l’enseignement supérieure s’est attiré les foudres d’une partie du monde universitaire. Au premier rang desquels le CNRS lui-même, assurant dans un communiqué que, « s’il pourra participer à la production de l’étude », l’islamo-gauchisme « ne correspond à aucune réalité scientifique. »
Mais la ministre n’est pas la première à s’inquiéter d’un tel phénomène. En octobre dernier, dans le sillage de l’attentat contre Samuel Paty, Jean-Michel Blanquer avait déclaré sur Europe 1 que « l’islamo-gauchisme » faisait « des ravages à l’université. » Dans la foulée, une centaine d’universitaires le soutenaient et alertaient dans Le Monde : « Il serait temps de nommer les choses et aussi de prendre conscience de la responsabilité, dans la situation actuelle, d’idéologies qui ont pris naissance et se diffusent dans l’université et au-delà. »
Marianne se propose de revenir aux sources de ce débat à travers un entretien fleuve avec Pierre-André Taguieff qui publie le 17 mars Liaisons dangereuses: islamo-nazisme, islamo-gauchisme (Paris, Éditions Hermann). Au début des années 2000, alors que la deuxième Intifada éclatait, le philosophe s’est attelé à conceptualiser « l’islamo-gauchisme. » Dans cette première partie, il analyse la proposition de Frédérique Vidal de confier une enquête au CNRS et donne sa définition de « l’islamo-gauchisme. »
Marianne :Quel regard portez-vous sur l’initiative de Frédérique Vidal de demander une enquête au CNRS sur les études menées en France ? Est-ce bienvenu que les politiques se saisissent de cet enjeu ?
Pierre-André Taguieff : Je ne peux que saluer cette prise de conscience et cette initiative, non sans cependant exprimer ma surprise devant le total revirement de Frédérique Vidal qui rejoint ainsi, quatre mois plus tard, les analyses, les positions et les inquiétudes justifiées de Jean-Michel Blanquer. Quant au moment choisi par la ministre pour faire cette déclaration inattendue, il est à l’évidence contestable. Mais l’on sait que l’argument douteux du « bon moment » permet de repousser indéfiniment la position des problèmes qu’on ne veut pas voir poser. La crise sanitaire et sociale ne doit pas interrompre la vie politique et les débats qui l’animent.
La question reste de savoir comment, dans quel cadre et par qui l’enquête sera réalisée. Pourquoi choisir l’alliance Athéna [l’alliance thématique nationale des sciences humaines et sociales censée mener l’étude mais qui s’en éloigne dans un communiqué du 18 février, N.D.L.R.] plutôt que, par exemple, le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) ? Quoi qu’il en soit, c’est dans le cadre de l’alliance Athena que Lionel Obadia a rédigé récemment un rapport sur le statut des « sciences participatives », et qu’en 2016 a été réalisé le rapport « Recherches sur les radicalisations… ». Pourquoi pas, dès lors, un rapport dans le même cadre, mais dans une perspective tout autre, sur le statut des fausses sciences sociales calquées sur l’idéologie décoloniale, la « théorie critique de la race » et l’intersectionnalisme ? L’enquête et l’évaluation critique sur les dérives militantes et les impostures intellectuelles dans les milieux académiques rempliraient une fonction démystificatrice et contribueraient à la lutte contre le nouvel obscurantisme.« La direction du CNRS, choisit clairement son camp idéologique. »
Mais le P.-D.G. du CNRS, Antoine Petit, protecteur des études postcoloniales et défenseur de la « théorie critique de la race », paraît fort mal placé pour favoriser une telle enquête et en garantir l’impartialité. Rappelons les positions qu’il a prises en novembre 2019 dans l’avant-propos qu’il a rédigé, en écriture inclusive, pour un méchant ouvrage collectif rassemblant des auteurs postcoloniaux et décoloniaux : « La “race” devient la nouvelle grille de lecture du monde sur laquelle s’intègre la grille du genre, et qui s’articule à la hiérarchie homme/femme (…). Dans une société non métissée, le social et le genre dominent, mais dans l’espace interracial, le social s’efface derrière le racial. »
On comprend dès lors que, dans un étrange communiqué publié le 17 février, titré « L’“islamogauchisme” n’est pas une réalité scientifique », la direction du CNRS, choisissant clairement son camp idéologique, puisse condamner « les tentatives de délégitimation de différents champs de la recherche, comme les études postcoloniales, les études intersectionnelles ou les travaux sur le terme de “race” ». Mais, par une flagrante inconséquence, la direction du CNRS donne son accord pour réaliser une enquête sur un phénomène qu’elle dit inexistant.
On peut s’étonner par ailleurs que, par ce communiqué illustrant maladroitement le recours à l’argument d’autorité, la direction du CNRS « condamne » l’emploi du terme « islamo-gauchisme » au nom de la défense de la « liberté académique » ! Pourquoi ne pas condamner aussi l’usage des termes politiques comme « néonazisme », « néofascisme », « extrême droite » ou « islamisme », voire « diversité » ou « universalisme », en tant que « slogans politiques » ne renvoyant à aucune « réalité scientifique » ? Le mot « racisme » est-il une insulte, un « slogan politique » ou un « concept scientifique » ? Est-ce à la direction du CNRS, par un communiqué de presse, de trancher ? Un tel parti pris témoigne surtout d’une affligeante ignorance de ces questions et d’une grande perméabilité aux modes intellectuelles. Mais surtout, on ne saurait être juge et partie. Dans ces conditions, l’impartialité de l’enquête ne saurait être considérée comme garantie.« Il importe de faire une cartographie des secteurs de l’enseignement supérieur touchés par l’endoctrinement décolonial et islamo-gauchiste. »
Ayant moi-même publié en 2018 un ouvrage savant, chez CNRS Éditions, intitulé « Race » : un mot de trop ? Science, politique et morale, précédé de nombreuses publications sur la question depuis les années 1980, je crois savoir de quoi je parle, contrairement à bien d’autres. Il ne s’agit pas bien sûr de délégitimer globalement les études sur les questions de race et les formes de racisme, mais d’expertiser sérieusement les travaux réalisés dans ce domaine. Or, en langue française, la plupart d’entre eux se présentent comme des catéchismes ou des bréviaires idéologiques, fabriqués paresseusement à coups d’emprunts aux publications militantes étasuniennes, et appliquant mécaniquement à la société française des outils conceptuels forgés pour analyser l’ordre social-racial américain, tel le « racisme systémique » (dit auparavant « institutionnel » ou « structurel »). Transposé par les activistes académiques à la française, cela donne le « racisme d’État », pur fantasme, alors que ce qui caractérise la France, c’est son antiracisme d’État.
Ce projet d’enquête et d’évaluation critique répond d’une certaine manière à la demande faite début novembre 2020 par le Manifeste des cent ainsi que par l’Observatoire du décolonialisme, lancé en janvier 2021, deux initiatives dues à des chercheurs et à des universitaires décidés à porter dans le débat public les interrogations sur le malaise profond suscité dans le monde universitaire par l’irruption de l’activisme décolonial, sous diverses étiquettes aussi floues qu’attrape-tout (« études postcoloniales », « études de genre », « recherches sur le racisme », sur « les discriminations », « l’intersectionnalité », « la diversité », la « théorie critique de la race », etc.). Il importe de dresser un état des lieux concernant les travaux supposés scientifiques réalisés par les enseignants-chercheurs dans les universités, de faire une cartographie des secteurs de l’enseignement supérieur touchés par la propagande et l’endoctrinement décolonial et islamo-gauchiste ainsi qu’une évaluation critique de la qualité scientifique des travaux réalisés dans un certain nombre de laboratoires. Il ne faut pas négliger non plus l’action de divers groupes de pression (associations, etc.), ni le rôle joué par certains syndicats étudiants qui apportent leur pierre à la construction d’une machine à normaliser la nouvelle pensée « radicale » unique, dénonçant la laïcité comme un masque de l’islamophobie et l’universalisme républicain comme un héritier de l’impérialisme français, et plus largement occidental. Comment, par exemple, ne pas s’interroger sur les conditions de possibilité de cet événement inédit : l’avènement d’une vice-présidente de l’Unef voilée ?« Les convergences idéologiques et les alliances militantes entre islamistes et gauchistes dérivaient d’un commun antisionisme radical. »
Fournir des informations vérifiées sur l’occupation du terrain universitaire par des activistes ayant obtenu des titres ou des postes grâce à une discrimination positive dissimulée (favorisant les « minorités ») avec l’aide de réseaux militants actifs (dont les membres interviennent systématiquement dans les jurys de thèses des candidats affidés) et sur certaines pratiques relevant de l’esprit de censure et de la violation des libertés académiques (par l’exclusion et la criminalisation des contradicteurs, en tant que « dominants », « racisants » ou « mâles blancs hétéros »), c’est le premier pas dans une nécessaire contre-offensive intellectuelle. Dans l’enseignement supérieur, trop de laboratoires ou d’UMR sont sous l’emprise de diverses mouvances de la gauche radicale converties au décolonialisme et à l’indigénisme, qui font passer subrepticement dans les matières enseignées et les sujets de recherche des thèmes empruntés à la propagande et à l’endoctrinement islamistes, à commencer par celui de « l’islamophobie d’État », couplé avec la dénonciation litanique du « racisme systémique », formule magique mais concept vide sur lequel s’appuie la littérature pseudo-sociologique sur les « discriminations systémiques ».
Comment définissez-vous l’« islamo-gauchisme » ?
J’ai forgé l’expression « islamo-gauchisme » au début des années 2000 pour désigner une alliance militante de fait entre des milieux islamistes et des milieux d’extrême gauche (que je qualifie de « gauchistes »), au nom de la cause palestinienne, érigée en nouvelle grande cause révolutionnaire à vocation universelle. C’est en observant, à partir de l’automne 2000 alors que débutait la seconde Intifada, un certain nombre de manifestations dites propalestiniennes où des activistes du Hamas, du Jihad islamique et du Hezbollah côtoyaient des militants gauchistes, notamment les trotskistes de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, devenue en 2009 le NPA) ou des anarchistes, que j’ai commencé à employer l’expression « islamo-gauchisme ». Au cours de ces mobilisations, les « Allahou akbar » qui fusaient ne gênaient nullement les militants gauchistes présents, pas plus que les appels à la destruction d’Israël sur l’air de « sionistes = nazis » ou « sionisme = racisme ». Le 7 octobre 2000, au cours d’une manifestation propalestinienne organisée à Paris, le cri « Mort aux Juifs » fut lancé, tandis qu’une femme voilée arborait une pancarte où on lisait, autour d’un dessin représentant une étoile de David et une croix gammée liées par un signe d’égalité : « Stop au terrorisme juif hitlérien ! 1 Palestinien mort = 1 000 inhumains (Juifs) morts ».
La dimension antijuive de ces manifestations était frappante, ainsi que l’importance prise par la nazification des « sionistes » et plus largement des Juifs, destinée à faire entendre ce message résumant l’inversion victimaire en cours : les Juifs-sionistes sont les nouveaux nazis, tandis que les Palestiniens sont les nouveaux Juifs. L’instrumentalisation et le dévoiement de l’antiracisme consistaient alors à lui donner le visage de l’antisionisme, fondé sur l’image du Palestinien victime d’un « sionisme » fantasmé, celle d’un Palestinien non pas acteur mais victime absolument innocente d’un conflit dû à l’existence même de l’État d’Israël (« colonialiste », « impérialiste », « raciste »). Ces thèmes de la propagande palestinienne étaient intériorisés par toute l’extrême gauche et une partie de la gauche.
C’est donc l’analyse des particularités de la vague antijuive commencée en octobre 2000 qui m’a conduit à caractériser le premier moment de l’islamo-gauchisme contemporain : les convergences idéologiques et les alliances militantes entre islamistes et gauchistes dérivaient d’un commun antisionisme radical, c’est-à-dire de la forme contemporaine de la judéophobie. L’extrême gauche n’était pas encore convertie à l’islamophilie inconditionnelle et la « lutte contre l’islamophobie » – slogan du fréro-salafisme – n’était pas encore le grand thème mobilisateur. Par ailleurs, j’ai rapidement compris que ces convergences n’avaient pas surgi soudainement en 2000 et que la seconde Intifada n’avait fait que leur donner une visibilité plus grande. Le second moment de l’islamo-gauchisme, centré sur l’image du musulman victime du racisme, s’illustre précisément par les appels à « lutter contre l’islamophobie », qui se multiplient à partir du milieu des années 2000.« L’emprise islamo-communautariste, favorisée par le ralliement des mouvances d’extrême gauche à la « lutte contre l’islamophobie », s’est considérablement accrue. »
Quel est le présupposé idéologique commun des islamistes et des gauchistes ? La thèse selon laquelle l’islamophobie constitue la principale forme de racisme et celle selon laquelle l’antiracisme dit « politique » est le combat des combats. Il s’ensuit que l’ennemi commun est caractérisable soit comme « raciste », soit comme « islamophobe ». À l’extrême gauche, cet antiracisme islamisé tend à remplacer le vieil antifascisme communiste. On peut voir dans ces attitudes et ces comportements le résultat de la stratégie des Frères musulmans qui jouent sur la culpabilisation et le victimisme pour conquérir l’opinion occidentale. Bref, l’Occident « mécréant-islamophobe » (pour les islamistes) ou « capitaliste-raciste » (pour les gauchistes) est toujours le seul coupable.
Au moment où je l’ai forgée, en 2001-2002, l’expression « islamo-gauchisme » avait donc à mes yeux une valeur descriptive, en ce qu’elle désignait une alliance militante observable entre des milieux islamistes et des milieux d’extrême gauche, au nom de la cause palestinienne, érigée en nouvelle cause révolutionnaire supposée « universelle », comme certains marxistes, tel Étienne Balibar, le claironnaient. C’est par la suite, notamment lorsque l’islamo-gauchisme est entré dans les universités et dans certains syndicats étudiants tandis que le mouvement des Indigènes de la République (lancé début 2005) lui conférait un visage, que je me suis efforcé de donner à l’expression un contenu conceptuel.
La menace islamo-communautariste avait été signalée en 2003-2004 par Michel Laurent, alors premier vice-président de la Conférence des présidents d’université (CPU) et président de l’université d’Aix-Marseille II, qui s’inquiétait de la poussée de « tendances communautaristes, le plus souvent à caractère religieux », et précisait que ce phénomène « constitue à la fois une réalité que certains d’entre nous vivent au quotidien, et, plus largement, un sujet de crispation politique et de revendication dans notre société ». Depuis, l’emprise islamo-communautariste, favorisée par le ralliement des mouvances d’extrême gauche à la « lutte contre l’islamophobie », arme idéologique principale des stratèges islamistes, s’est considérablement accrue.
Parallèlement, la CPU a perdu sa lucidité, comme en témoigne son communiqué stupéfiant publié le 16 février, « “Islamo-gauchisme” : stopper la confusion et les polémiques stériles », qui constitue un singulier mélange de corporatisme aveugle, de mauvaise foi dans le déni, d’ignorance volontaire et d’arrogance. Il met en œuvre la stratégie des yeux grands fermés, celle qui consiste à mettre la poussière sous le tapis. Une fois de plus, on entend le « rien à signaler » des ronronneurs, le « circulez, il n’y a rien à voir » des partisans du statu quo, le « tout va bien » des grands féodaux pratiquant l’entre-soi. Et ce, sous les applaudissements des médias de gauche et d’extrême gauche, qu’ils soient, face à l’emprise islamo-gauchiste croissante, simplement complaisants ou activement complices.
Les heureux dormeurs de la CPU ne veulent pas voir ni savoir ce qui se passe sous leurs yeux. Pourquoi donc s’indignent-ils pompeusement devant une légitime demande d’enquête objective sur des dérives idéologiques et des pratiques douteuses observables dans certaines universités devenues des temples du décolonialisme et des territoires conquis de l’islamo-gauchisme alors que nombre d’enquêtes journalistiques, ces dernières années, ont mis en évidence le phénomène ? Comment ces indignés peuvent-ils ignorer, par exemple, les travaux de Bernard Rougier, de Gilles Kepel et d’Hugo Micheron sur l’imprégnation islamiste de la société française, et en particulier du champ universitaire ? Comment peuvent-ils ignorer que cette imprégnation commence dès l’enseignement secondaire, comme l’a montré Jean-Pierre Obin dans ses travaux ?
Entretien avec Pierre-André Taguieff, deuxième partie : la posture « islamo-gauchiste » à l’université
Idées
Propos recueillis par Hadrien Brachet
Publié le 20/02/2021 à 16:00
Les déclarations de Frédérique Vidal sur l’« islamo-gauchisme » à l’université ont créé la polémique. À travers un entretien en trois parties, « Marianne » donne la parole à Pierre-André Taguieff qui a travaillé à forger le terme au début des années 2000. Dans cette deuxième partie, le philosophe et politologue décrit les manifestations de la posture « islamo-gauchiste » à l’université.
L’« islamo-gauchisme » gangrène-t-il l’université ? Marianne se propose de revenir aux sources de ce débat à travers un entretien fleuve avec Pierre-André Taguieff. Au début des années 2000, alors que la deuxième Intifada éclatait, le philosophe s’est attelé à conceptualiser « l’islamo-gauchisme. » Après en avoir donné sa définition, il détaille dans cette deuxième partie les manifestations de la posture « islamo-gauchiste » à l’université et les départements les plus affectés à ses yeux…
Entretien avec Pierre-André Taguieff, troisième partie : « les censeurs jouent les censurés »
Idées
Propos recueillis par Hadrien Brachet
Publié le 21/02/2021 à 16:00
Les déclarations de Frédérique Vidal sur l’« islamo-gauchisme » à l’université ont créé la polémique. À travers un entretien en trois parties, « Marianne » donne la parole à Pierre-André Taguieff qui a travaillé à forger le terme au début des années 2000. Dans cette troisième partie, le philosophe et politologue analyse l’utilisation du terme par des personnalités politiques et réagit aux inquiétudes grandissantes concernant la précarité et la liberté académique des chercheurs.
Ces derniers jours le mot est sur toutes les lèvres, pour défendre sa pertinence, ou au contraire le vilipender. Frédérique Vidal s’inquiète de la montée de l’« islamo-gauchisme » à l’université. Marianne se propose de revenir aux sources de ce débat à travers un entretien fleuve avec Pierre-André Taguieff. Au début des années 2000, alors que la deuxième Intifada éclatait, le philosophe s’est attelé à conceptualiser l’« islamo-gauchisme. » Dans cette troisième partie, après avoir défini le terme et décrit son implantation à l’université, il analyse l’usage que les politiques font de la notion d’« islamo-gauchisme » dans un contexte d’inquiétudes concernant la précarité de l’université et la liberté académique des chercheurs.
Première partie de l’entretien : Qu’est-ce que l’islamo-gauchisme ?
Deuxième partie de l’entretien : La posture « islamo-gauchiste » à l’université
Marianne :Dans la bouche des politiques et notamment du gouvernement dont certains membres l’emploient désormais régulièrement, le terme d’« islamo-gauchisme » ne manque-t-il pas de rigueur ?
Pierre-André Taguieff : Dans le mot composé « islamo-gauchisme » – qui, je le souligne, n’est nullement un « concept venu de l’extrême droite », comme l’ânonnent les ignorants, les imbéciles et les gens de mauvaise foi –, le terme « gauchisme » renvoie indistinctement à tous les courants situés à l’extrême gauche ou à la « gauche de la gauche », bref, à la gauche qui se veut révolutionnaire et se distingue en cela de la gauche dite réformiste ou libérale, ou, si l’on préfère, de la social-démocratie. En France, dans l’espace politique, le NPA et La France Insoumise, sur la base des déclarations de leurs dirigeants et de leur participation à des manifestations islamistes (telle celle du 10 novembre 2019), peuvent être considérés globalement comme des partis islamo-gauchistes – même s’il faut pointer des résistances internes (tel Adrien Quatennens au sein de LFI). Durant quelques années, le couple Plenel-Ramadan a incarné l’islamo-gauchisme.« Le NPA et la France Insoumise (…) peuvent être considérés globalement comme des partis islamo-gauchistes »
Tels qu’ils sont aujourd’hui observables, les « islamo-gauchistes » sont des gauchistes qui s’avèrent islamophiles pour diverses raisons : l’islam serait à leurs yeux « la religion des pauvres » ou des « exclus » susceptibles de former un nouveau prolétariat, les musulmans seraient les victimes d’un « racisme d’État » ou d’une « islamophobie d’État », de « discriminations systémiques », l’islamisme serait porteur d’un « potentiel révolutionnaire » justifiant qu’on puisse passer des alliances avec certains activistes islamistes, etc. Dans ce dernier cas, les « islamo-gauchistes » doivent être qualifiés d’« islamismophiles ». Ils sont les compagnons de route des islamistes.
La fortune politique et médiatique d’un terme entraîne inévitablement une perte de sens de ce dernier. C’est un fait regrettable mais inévitable qu’en raison de son succès médiatique au cours de la dernière décennie, l’expression « islamo-gauchisme » a été mise à toutes les sauces. Mais c’est ce qui est arrivé tout autant à « populisme » ou à « complotisme », ou encore, auparavant, à « fascisme » et « racisme ». Faut-il éviter d’employer le mot « racisme » parce qu’il est un mot « plastique », dont la signification est floue et varie avec les situations d’emploi et les chercheurs ou les militants ?
Pour conserver une valeur conceptuelle et ne pas se réduire à des insultes ou des étiquettes polémiques servant simplement de modes de délégitimation, ces mots en « isme » devraient être définis précisément dans chaque situation d’emploi et en référence à des champs d’objets bien définis, ce qui n’est possible que dans des articles de revue ou dans des livres. Dans les échanges ordinaires, notamment sur les réseaux sociaux, ces termes ne peuvent avoir qu’une signification floue et servent avant tout d’armes symboliques pour disqualifier des adversaires politiques. C’est le cas du mot « islamophobie ».« L’expression « islamo-gauchisme » a été mise à toutes les sauces. »
Mais l’important est ailleurs. Les usages polémiques discutables de l’expression « islamo-gauchisme » ne doivent pas nous empêcher de reconnaître qu’elle désigne un véritable problème : comment expliquer et comprendre le dynamisme, depuis une trentaine d’années, des différentes formes prises par l’alliance ou la collusion entre des groupes d’extrême gauche se réclamant souvent du marxisme (ou plutôt d’un marxisme) ou du décolonialisme et des mouvances islamistes de diverses orientations (Frères musulmans, salafistes, jihadistes) ? Pourquoi cette imprégnation islamiste des mobilisations « révolutionnaires », qui affecte particulièrement les jeunes issus de l’immigration ?
Peut-être faut-il supposer, outre une « préférence pour l’extrémisme » bien partagée, une certaine communauté de perception de la réalité sociale jugée intolérable et d’aspiration à un monde juste, pour ainsi dire purifié, sans discriminations – substitut de la « société sans classes » –, ainsi qu’une même propension à idéaliser le sacrifice de soi pour une grande cause, qui nourrit l’admiration pour l’héroïsme révolutionnaire projeté sur la mort en « martyr » du jihadiste. C’est ce qui expliquerait le transfert des passions révolutionnaires du communisme au communautarisme, le sujet révolutionnaire passant du prolétariat à l’oumma.
La question de la dénomination reste bien sûr discutable. En 2002, dans La Nouvelle Judéophobie, j’employais aussi par exemple l’expression « islamo-tiers-mondisme ». La même année, je faisais référence à la « configuration islamo-progressiste ». L’année suivante, j’évoquais une « mouvance islamo-gauchiste » en cours de formation, qu’il fallait décrire et analyser, ce que j’ai fait en 2004 dans Prêcheurs de haine. Dans La Judéophobie des Modernes en 2008, je m’interrogeais encore : « Comment nommer cette nouvelle configuration idéologico-politique ? islamo-communisme, islamo-trotskisme, islamo-gauchisme ? voire islamo-altermondialisme ? »
Pour qu’elles se transforment en outils conceptuels, ces expressions concurrentes doivent être définies clairement. Je pense toujours que la moins mauvaise est « islamo-gauchisme ». Elle reste bien sûr discutable, et peut être source de mésinterprétations. Mais on ne peut éviter de nommer ce phénomène idéologico-politique qui a pris de l’ampleur et qu’il importe d’analyser avec rigueur. Telle est du moins ma position sur cette question épineuse.« Le sujet révolutionnaire est passé du prolétariat à l’oumma. »
Le manque de moyens alloués à l’université, et notamment en sciences sociales, ne favorise-t-il pas aussi le développement de certaines recherches moins coûteuses et plus militantes ?
L’hypothèse ne peut être confirmée ou informée qu’au terme d’une enquête. Je note cependant que les soi-disant recherches sur « le racisme », « le genre » et « les discriminations » sont très généreusement financées, dès lors qu’elles sont présentées dans le jargon requis : « internationales, comparatives, innovantes, inclusives, interconnectées ». Elles bénéficient notamment de financements européens. Le militantisme académique « radical » est confortablement subventionné.
En n’abordant que la partie idéologique sans se confronter à l’aspect économique et à la précarité des chercheurs, le gouvernement n’est-il pas condamné à l’échec dans cette entreprise ?
Il faudrait en effet coupler les deux types d’interventions. Il faut stopper les dérives idéologiques dangereuses et dénoncer les impostures intellectuelles, mais aussi donner aux universités les moyens de fonctionner correctement et de mener à bien leurs missions. Et bien sûr, dans l’actuel contexte, aider efficacement les étudiants démunis, particulièrement touchés par la crise sanitaire. La précarisation engendre des frustrés et des déclassés, mus par le ressentiment et la jalousie sociale, et creuse le fossé entre les générations.« La précarisation engendre des frustrés et des déclassés. »
L’inquiétude de certains chercheurs sur leur liberté académique vous paraît-elle légitime ?
Les « chercheurs » ou les « enseignants-chercheurs » qui disent s’inquiéter de ce projet d’enquête sur leurs pratiques et la qualité scientifique de leurs travaux sont pour beaucoup des militants décoloniaux, indigénistes et pseudo-antiracistes, pour la plupart pro-islamistes et parfois antijuifs, qui craignent que soit établie la médiocrité ou la nullité de leurs prétendus « travaux scientifiques » ainsi que dévoilées leurs actions d’endoctrinement et de propagande dans le cadre de leur enseignement ou sous couvert de colloques ou de séminaires militants (parfois fermés, « non mixtes »). Ils sont les premiers à ne pas respecter la liberté d’expression de leurs contradicteurs au sein du champ universitaire, à les diffamer (« réactionnaires », « racistes », « islamophobes », etc.) et à jeter aux orties les libertés académiques, en empêchant les conférenciers dont ils n’aiment pas les idées de les exprimer librement.
Ces censeurs, ces inquisiteurs et ces intolérants des gauches radicales installés dans l’Université sont les véritables maccarthystes de notre temps, qui ont mis en place un nouveau terrorisme intellectuel et installé un conformisme idéologique inédit. Ils prennent la posture victimaire dès qu’ils font l’objet d’une analyse critique. Leur point de vue a été parfaitement résumé sur Facebook le 18 février 2021 par ce message brillant de lucidité : « L’islamo-gauchisme n’a aucun sens. C’est comme le totalitarisme, concept inventé par l’agent Hannah Arendt sur ordre de la CIA pour nier la démocratie en URSS. » La sottise et les bouffées idéologiques vont bien ensemble.
Le paradoxe tragique de notre triste époque est dans l’inversion des accusations : les censeurs jouent les censurés, les destructeurs des libertés académiques prétendent les défendre, les vrais maccarthystes que sont les partisans du « woke » et de la « cancel culture » osent traiter de maccarthystes les défenseurs de la liberté d’expression. Bien qu’ils restent encore minoritaires, les décoloniaux ont colonisé des pans entiers de l’enseignement et de la recherche. Ils y pratiquent une impitoyable police de la pensée. On ne s’étonne pas de voir les bêtes à cornes les suivre et les applaudir.« Les vrais maccarthystes que sont les partisans du « woke » et de la « cancel culture » osent traiter de maccarthystes les défenseurs de la liberté d’expression. »
Mais on reste sans voix devant le spectacle de certains dirigeants exécutifs des universités et des établissements de recherche donnant dans le déni de dérives pourtant observables ainsi que dans la complaisance ou la connivence vis-à-vis de ces mouvances militantes à couverture académique. Nier l’existence du phénomène et donc du problème, en voulant intimider les contradicteurs par des communiqués, cela ne fait pas disparaître les convergences observables entre islam politique et extrême gauche, qui restent à étudier selon les principes de l’éthique intellectuelle et les normes du travail scientifique.
Par Hadrien Brachet