Covid-19 : « Il existe en France un déni du risque de l’épidémie à l’école »
TRIBUNE
François Bourdillon – Ancien directeur général de Santé publique France
Mélanie Heard – Politiste
Malgré les données scientifiques démontrant le rôle des écoles dans la diffusion du virus, le gouvernement a choisi de les maintenir ouvertes. Or cette décision ne s’accompagne pas d’une stratégie de prévention, déplorent, dans une tribune au « Monde », l’ex-directeur de Santé publique France, François Bourdillon, et la politiste Mélanie Heard.
Publié aujourd’hui à 03h36, mis à jour à 10h39 Temps de Lecture 5 min.
Tribune. Les connaissances scientifiques ne laissent aucun doute sur le fait que les enfants sont, autant que les adultes, un vecteur de transmission de l’épidémie de Covid-19 et que l’école est donc impliquée dans sa diffusion.
Les données virologiques établissent, par exemple, que la charge virale excrétée par les enfants, même asymptomatiques, est comparable à ce qui est observé chez les adultes. Les données britanniques tirées d’un échantillon aléatoire montrent que les classes d’âge scolaire ont des taux de prévalence supérieurs à ceux des adultes. En France, à partir des seules données de dépistage cette fois, la réalité de la circulation du virus chez les enfants est désormais soulignée à chaque point hebdomadaire de l’agence de sécurité sanitaire Santé publique France.
Les enfants sont un point d’entrée du virus dans les familles ; les données en ce sens sont désormais nombreuses. Une très grande étude rétrospective chinoise portant sur les chaînes de contaminations au sein de 27 000 foyers de la ville de Wuhan souligne une contagiosité forte chez les enfants dans les foyers. Enfin, une étude parue en novembre 2020 dans Nature visant à établir l’impact sur le taux de reproduction du virus de différentes interventions dans plus de 200 pays montre que « fermer les lieux d’éducation » est la deuxième mesure la plus efficace, quel que soit le niveau concerné.
Nouveaux variants bien plus contagieux
D’une semaine sur l’autre, le nombre de classes fermées en France est en très nette hausse. La situation actuelle est, en outre, profondément modifiée par la diffusion de nouveaux variants bien plus contagieux, y compris chez les enfants. Et tous les modèles disponibles s’accordent pour les décrire comme capables de provoquer une vague d’infections dramatique à l’échéance de moins d’un mois dans notre pays.
Devant cette convergence d’informations scientifiques, bien des pays européens ont décidé de fermer leurs écoles : le débat porte alors sur la stratégie de prévention qui permettrait de les rouvrir sans alimenter une reprise de l’épidémie. Mais, dans notre pays, il existe un déni de la réalité du risque et l’« arbitrage » en faveur de la continuité scolaire est tenu pour intangible.
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Comment comprendre pareille décision ? Il semble qu’il y a là une situation de dilemme : deux objectifs de même valeur sont réputés inconciliables. D’un côté, un risque majeur pour la lutte contre l’épidémie. De l’autre, des motifs d’inquiétude à l’égard de l’enseignement à distance : impact psychologique de la désocialisation, impact pédagogique de la classe à la maison et risque de décrochage ; impact social pour les élèves désavantagés par des conditions de vie difficiles ; impact économique aussi lorsque la classe à distance empiète sur le temps de travail des parents. Ces arguments des deux côtés étant posés, comment comprendre le mode de raisonnement des autorités ?
Raisonnement de hiérarchisation ou de priorité
Il ne s’agit pas d’un raisonnement de compromis, où l’on fait des sacrifices sur les deux plateaux de la balance en se disant qu’aucun objectif ne sera pleinement satisfait, mais qu’au moins aucun ne sera non plus sacrifié et que les pertes subies dans chaque plateau seront proportionnées. C’est ce qui conduirait, par exemple, à généraliser l’« hybridation » du temps scolaire autorisée aujourd’hui pour les lycées.
La décision correspond plutôt à un raisonnement de hiérarchisation ou de priorité, où l’on choisit de satisfaire totalement une priorité de rang 1, non négociable et sanctuarisée – ici la présence des élèves en classe –, avant d’essayer de regarder, dans ce cadre contraint par principe, ce qu’on pourra tout de même satisfaire de notre priorité de rang 2 – ici le contrôle de l’épidémie chez les élèves.
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Cette hiérarchisation ne va pas de soi et la moindre des choses serait qu’elle soit au moins donnée pour telle et qu’on puisse en débattre. Mais en admettant qu’il doive en être ainsi, prioriser la présence des élèves et des enseignants en classe devient, en tout cas, proprement inacceptable si on ne leur donne pas les moyens de prévenir très sérieusement le risque que cela engendre pour eux, pour leurs proches et pour la société.
Protocole de prévention du Covid-19 très limité
Or, c’est tout l’inverse qui se passe. Le protocole de prévention du Covid-19 en milieu scolaire, périodiquement actualisé, est loin d’être une stratégie globale. Certes durci pour ce qui concerne l’éviction des cas et contacts liés aux variants dits sud-africain et brésilien, il demeure très limité dans ses ambitions. Enoncer des normes de comportements (masque obligatoire, auto-isolement…) est, bien sûr, un préalable incontournable en santé publique, mais c’est toujours insuffisant.
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Les enseignants ont besoin d’outils didactiques sur le risque adaptés à chaque âge, pour s’assurer que les élèves comprennent les enjeux et pour faire respecter les gestes barrières. Les élèves ont besoin d’être valorisés pour s’engager dans les comportements responsables que l’on attend d’eux. Les établissements doivent être soutenus pour accompagner les bons comportements d’auto-isolement par des outils efficaces de continuité pédagogique. Elèves et enseignants seraient en capacité de mettre en œuvre une consigne-clé de réduction des risques, l’aération, grâce à la mise à disposition de capteurs de CO2 dans les classes.
Sur un autre plan, il faut une stratégie de dépistage raisonnée, grâce aux tests salivaires, au-delà des coups de sonde par établissements, et un dispositif de surveillance épidémiologique complet, pour produire les connaissances nécessaires au pilotage. La définition dérogatoire du risque en milieu scolaire, où il faut trois cas avérés pour que les élèves d’une classe soient considérés comme contacts, va à rebours de cette logique de surveillance réactive et d’alerte.
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La reconnaissance du rôle de l’école dans la dynamique de l’épidémie impose la définition et le renforcement en moyens d’une politique de dépistage systématique, l’adoption de protocoles stricts et la mise en œuvre d’outils de réduction des risques adaptés pouvant aller jusqu’à la fermeture temporaire des écoles : une stratégie globale de prévention donc, seule à même de réduire la transmission en milieu scolaire et d’amener l’école à jouer son rôle dans la lutte contre l’épidémie.
François Bourdillon a été directeur général de Santé publique France de 2016 à 2019 ; Mélanie Heard est enseignante-chercheuse en science politique. Elle anime le pôle santé de Terra Nova et est l’autrice de la note « Pour une autre stratégie de lutte contre le Covid à l’école » (Terra Nova, 17 février 2020).Notre sélection d’articles sur le Covid-19
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François Bourdillon(Ancien directeur général de Santé publique France) et Mélanie Heard(Politiste)