La représentation du genre dans la religion, à la source de l’écriture inclusive, dans le sillage de la théologie protestante féministe

Comment la théologie chrétienne a lancé l’écriture inclusive

L’écriture inclusive est apparue dans le sillage de la théologie protestante féministe des années 1970-1980, sur fond d’interrogations politiques et parfois métaphysiques concernant la représentation du genre dans la religion. 

Par Fabien Trécourt Publié aujourd’hui à 05h35, mis à jour à 09h53 

https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2021/02/21/comment-la-theologie-chretienne-a-lance-l-ecriture-inclusive_6070694_6038514.html?utm_campaign=Lehuit&utm_medium=Social&utm_source=Twitter

Temps de Lecture 6 min. 

BORIS SEMENIAKO

Chercheuse en sciences du langage, Julie Abbou s’est posé une question toute simple : d’où vient le terme « écriture inclusive », utilisé sur tous les tons dans le débat public français ces quatre dernières années ? « Depuis le milieu du XXe siècle, rappelle la directrice de la revue GLAD !, des militantes féministes ont proposé des pratiques discursives pour que le genre féminin soit mieux représenté. Mais beaucoup parlaient alors de “neutralité de genre”, de “langage non sexiste” ou encore “épicène”. »

L’expression « écriture inclusive », elle, fait une percée spectaculaire en France en 2017, avec la publication du manuel scolaire Questionner le monde, du groupe Hatier, utilisant des points médians comme dans « cher·e·s ami·e·s ». Néanmoins, l’appellation existait déjà depuis au moins un an : en septembre 2016, le fondateur de l’agence de communication Mots-clés, Raphaël Haddad, publie un manuel dit « d’écriture inclusive ». Il s’approprie même la marque en la déposant à l’Institut national de la propriété industrielle (INPI).about:blank

« Mes bien chères sœurs »

La recherche de Julie Abbou aurait pu s’arrêter là : au grand dam de féministes, un homme aurait usé de ses talents de communicant pour inventer l’expression qui ferait mouche et se l’approprier. Mais en réalité, comme le révélait cette chercheuse fin janvier dans le podcast « Parler comme jamais »« les appellations “écriture inclusive” et “langage inclusif” existaient déjà en anglais depuis la fin des années 1970. Les premières personnes à les avoir utilisées sont des théologiennes féministes et protestantes nord-américaines ».

En 1979 notamment, le Conseil œcuménique des Eglises des Etats-Unis publie sous leur pression un « Inclusive Language Lectionary », recueil de textes liturgiques réécrits pour mieux associer les femmes dans les cérémonies. Les pasteurs sont par exemple encouragés à s’adresser aux « frères » mais aussi aux « sœurs », jusque-là invisibilisées.

Outre la liturgie, ces théologiennes proposent de réviser la traduction de textes bibliques, par exemple en remplaçant « homme » par « être humain », « fils de Dieu » par « enfants de Dieu », ou encore de ne plus utiliser le pronom masculin « il » pour désigner le « Saint-Esprit » – en privilégiant par exemple une tournure neutre comme « it » en anglais, qui donnerait « cela » en français.

« L’usage du terme est clairement réservé au champ de la théologie féministe protestante nord-américaine »

A l’époque déjà, ces initiatives suscitent un débat explosif. Le prestigieux magazine Time s’en fait l’écho dans un article du 8 décembre 1980, soulignant l’irruption d’un « langage inclusif » dans l’Eglise et les réactions passionnées qu’il suscite.

Des théologiennes font également le point sur ces échanges dans des publications appelées à faire référence : Inclusive Language and Religious Education, de Barbara A. Withers en 1985 ; Inclusive Language in the Church, de Nancy A. Hardesty en 1987 ; ou encore Translating the Bible Inclusively la même année, par Paul Ellingworth – un homme, cette fois.

*Lire aussi  Cinq idées reçues sur l’écriture inclusive

Avec le recul, ce sont ces textes qui semblent avoir consacré l’usage de « langage inclusif » et d’« écriture inclusive » (« inclusive writing » en anglais) ; ils attestent en tout cas des plus anciennes utilisations répertoriées jusqu’à présent.

« Lorsque j’ai commencé mes recherches, insiste Julie Abbou, je m’attendais à ce que ce lexique ait émergé dans différents environnements en même temps, comme c’est généralement le cas lorsque de nouvelles expressions apparaissent. Mais ce n’est pas du tout ce qui se passe : jusqu’à la fin des années 1980, l’usage est très clairement réservé au champ de la théologie féministe protestante nord-américaine. » 

Pasteures en première ligne

Selon Lauriane Savoy, chercheuse en théologie et en études de genre, codirectrice d’Une bible des femmes (Labor et Fides, 2018), les débats sur le langage inclusif découlent principalement de l’accession de femmes aux études universitaires en théologie puis au pastorat, en Amérique du Nord, au tournant des années 1970. « Dès qu’elles se sont formées, beaucoup ont mené un important travail de réflexion sur le récit biblique et donc sur le langageElles sont reparties des textes originaux pour proposer de nouvelles traductions et remettre en question les catégories de genre traditionnellement utilisées. »

Par exemple, dans les textes grecs qui ont historiquement composé la Bible, le mot « adelphe » ou ἀδελφός a souvent été traduit par « frère », alors que son genre est neutre et qu’il peut également désigner la « sœur ». « C’est typiquement le genre d’argument qu’elles ont mis en avant pour privilégier des tournures à la fois plus neutres, ou épicènes, et plus proches du texte original. »

« C’était le soir du sixième jour et l’Énergie créatrice jouissait de son œuvre dans la fraîcheur de la brunante »

L’expression « langage inclusif » ne sera pas reprise tout de suite, mais l’idée déborde rapidement dans les régions francophones et catholiques du Canada. Formée en 1976 pour lutter contre les discours sexistes dans l’Eglise, L’Autre Parole prend par exemple un contre-pied radical en féminisant tout son lexique : se désignant comme « une collective » plutôt que « collectif », ses membres utilisent le mot « Dieue » et proposent des réécritures mi-militantes mi-humoristiques de passages bibliques : « C’était le soir du sixième jour et l’Energie créatrice jouissait de son œuvre dans la fraîcheur de la brunante, imaginent-elles en guise de Genèse (…) Dans cet Eden, l’Energie créatrice enveloppa d’un regard bienveillant les herbes, les poissons et autres bêtes de même que ses deux dernières créatures : Femme et Homme, Elle les avait créées. » 

Les premiers usages français de « langage inclusif » émergent dans ce sillon à partir de 1987. Cofondatrices de L’Autre Parole, les théologiennes Monique Dumais et Marie-Andrée Roy y consacrent notamment tout un chapitre dans Souffle de femmes : lectures féministes de la religion (éd. Pauline, 1989).

Et Dieu·e dans tout ça ?

Julie Abbou soupçonne que d’autres occurrences aient existé avant cette époque dans le catholicisme ou même dans le judaïsme, mais elle n’a pas identifié de sources directes jusqu’à présent. « Je profite de votre article pour passer un appel : si des théologiennes catholiques ou des femmes rabbins ont des informations et souhaitent m’en parler, elles sont les bienvenues ! » 

**Lire aussi  « L’écriture inclusive fait partie de ces dispositifs volontaristes, ostentatoires, qui ne servent pas les causes qu’ils prétendent défendre »

L’idée de mieux représenter les femmes dans le récit biblique a en tout cas fait son chemin jusqu’à aujourd’hui. La dernière édition de « la Bible en français courant », révisée par l’Alliance biblique universelle et parue en 2019, a décidé pour la première fois de « favoriser une traduction moins sexiste », par exemple en utilisant des tournures épicènes.

La même année, la Conférence des évêques de France a également rénové le missel, livre rassemblant les prières de la messe à l’usage des prêtres et des fidèles. Durant la première prière eucharistique par exemple, « Souviens toi de tes serviteurs » est devenu « Souviens-toi de tes serviteurs et de tes servantes ». Cette nouvelle traduction doit devenir définitive le 24 mai 2021.

Des initiatives similaires émergent un peu partout dans le monde. « Les religions sont traversées par les mêmes mouvements que le reste de la société, remarque Lauriane Savoy. Il n’est pas étonnant que le renouveau du féminisme ces dernières années – la demande d’inclusivité, la libération de la parole ou même l’écoféminisme… – s’y retrouvent également. » 

En toile de fond, l’enjeu est de déterminer quel devrait être le genre de la divinité

En Suède, par exemple, la réécriture de cantiques de l’Eglise, des chants religieux, a suscité un emballement polémique et médiatique en 2017. L’idée était de réduire l’usage de termes comme « Seigneur » pour désigner « Dieu » dans la liturgie. La langue suédoise compte en effet quatre genres : le masculin et le féminin, réservés à des personnes, mais aussi un genre « commun », fusionnant les deux, et un genre neutre ne désignant ni l’un ni l’autre. Les autorités ecclésiastiques de Suède souhaitaient proposer un recours plus fréquent à des tournures neutres pour désigner la « divinité ».

« Dieu a certes des attributs paternels mais aussi maternels, lorsque l’on examine le texte biblique dans le détail », renchérit Lauriane Savoy. Sur son blog, le pasteur Marc Pernot a ainsi compilé des extraits de la Bible assimilant Dieu à une femme ou à une mère : « Comme un homme que sa mère console, Ainsi moi je vous consolerai », lit-on par exemple dans le Livre d’Esaïe ; « Voici l’œuvre du Dieu aux deux seins (…) Des bénédictions des mamelles et du sein maternel » dans la Genèse, etc.

En toile de fond, l’enjeu est de déterminer quel devrait être le genre de la divinité, s’il faut lui en attribuer un ou s’il vaut mieux considérer qu’elle soit au-delà de ces attributions humaines. Dieu a-t-il créé l’homme ou l’humanité à son image, en somme ? Dans le second cas, certaines féministes chrétiennes – à l’instar d’Alice Peyrol-Viale qui anime un podcast sur ce thème – jugent qu’il serait plus simple et cohérent de l’appeler… « Dieu·e ».

Fabien Trécourt

*Cinq idées reçues sur l’écriture inclusive

Impossible à adapter à l’oral, illisible, reniant la langue française… Cette écriture suscite de vifs débats, avec leur lot de discours captieux et de contrevérités. 

Par Cécile Bouanchaud

ublié le 23 novembre 2017 à 12h50 – Mis à jour le 09 mai 2018 à 18h00 

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/11/23/cinq-idees-recues-sur-l-ecriture-inclusive_5219224_4355770.html

Temps de Lecture 7 min.

Dans une salle de classe à Quimper, le 4 septembre 2017.
Dans une salle de classe à Quimper, le 4 septembre 2017. FRED TANNEAU / AFP

« Péril mortel », « aberration »« charabia »« agression de la syntaxe »« négationnisme vertueux »« novlangue » ­digne du roman 1984… Depuis la parution, en mars 2017, du premier manuel scolaire en « grammaire égalitaire », l’écriture inclusive suscite l’ire des linguistes, philosophes et responsables politiques de tout bord. Le projet de cet ouvrage destiné au cours élémentaire (CE2) est pourtant aussi simple qu’il est controversé : respecter l’égalité entre les sexes lorsque l’on s’exprime oralement ou que l’on rédige un texte. Il tient d’ailleurs compte des recommandations du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes parues en novembre 2015, dans un Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe.

Si ces préconisations étaient passées relativement inaperçues lors de leur publication, les prises de position se multiplient depuis la rentrée. En interdisant l’écriture inclusive dans les textes officiels, par le biais d’une circulaire publiée mercredi 22 novembre au Journal officiel, Edouard Philippe a donc ravivé un débat déjà houleux. Ses fervents défenseurs y voient une manière de respecter l’égalité entre les sexes. Ses opposants, eux, lui reprochent d’appauvrir la langue et de la rendre illisible. Des discours souvent captieux et sans fondement historique.Lire aussi  Les contradictions de la circulaire sur l’écriture inclusive

  • « L’écriture inclusive se résume aux points médians (é·e·s) »

Brandissant l’argument de l’aspect « illisible » de l’écriture inclusive, ses détracteurs l’assimilent automatiquement à l’utilisation du « point médian », permettant d’employer dans le même temps le masculin et le féminin dans un même mot – « les candidat·e·s à la présidentielle ». Selon Raphaël Haddad, fondateur d’une agence de communication et auteur d’un Manuel d’écriture inclusive, l’écriture inclusive se définit par « l’ensemble d’attentions graphiques et syntaxiques permettant d’assurer une égalité des représentations entre les femmes et les hommes. »

Portée, notamment par les cercles féministes, cette graphie évoquée par l’auteur se fonde, principalement, sur quatre principes :

  • Le fait d’accorder les fonctions, métiers, grades et titres, en fonction du genre

On parlera ainsi de chroniqueuse, chercheuse, mais aussi d’une autrice ou encore d’une doctoresse. Si de nombreux métiers sont entrés dans le langage, comme actrice ou institutrice, une réflexion de fond doit encore être menée pour s’accorder sur la façon de féminiser bien d’autres professions. En effet, que choisir entre « auteure », « auteuse » et « autrice » ? En réalité, les trois sont des féminins déjà employés – ou qui l’ont été – dans la langue française.

  • Utiliser à la fois le féminin et le masculin quand on parle d’un groupe de personnes

Il y a plusieurs façons de le faire : soit par l’utilisation de ce qu’on appelle la double flexion – « les candidates et candidats » –, soit par le recours au « point milieu », aussi appelé « point médian » – « les candidat·e·s » –, soit enfin par une reformulation épicène, c’est-à-dire un nom qui a la même forme aux deux genres – « les personnes candidates » ;

  • Cesser d’appliquer la règle de grammaire : « le masculin l’emporte sur le féminin », au profit de l’accord de proximité

Cela consiste à accorder l’adjectif avec le sujet le plus proche, par exemple « les garçons et les filles sont égales ». Cette règle, que tous les latinistes connaissent, a longtemps été d’usage en français.

  • Eviter d’utiliser « Homme » avec une majuscule de prestige pour parler des femmes et des hommes 

L’idée est d’utiliser des termes plus neutres, comme « droits humains » plutôt que « droits de l’Homme ».Sur l’écriture inclusive, lire les tribunes contradictoires

Pour Danielle Bousquet et Françoise Vouillot, deux membres du Haut Conseil à l’égalité, la primauté accordée au masculin au XVIIIe siècle n’est pas une loi d’airainet le langage joue un rôle dans l’infériorisation des femmes.

Pour le linguiste Alain Bentolila, une langue ne peut voir sa structure changer qu’au rythme de l’évolution du peuple qui la parle.

  • « L’écriture inclusive déforme la langue française »

Les détracteurs de l’écriture inclusive considèrent qu’elle renie des siècles d’histoire de la langue française, faisant fi des nombreuses évolutions linguistiques qui ont traversé les siècles.

Professeure émérite de littérature de la Renaissance, Eliane Viennot a dirigé l’ouvrage L’Académie contre la langue française (iXe, 2016), cosigné par plusieurs linguistes et sémiologues. Leur ouvrage, qui égratigne les postures « corsetées » de l’Académie française, rappelle que le français n’a pas toujours valorisé la prédominance du masculin.

« Jusqu’au XVIIe siècle, les noms des métiers et des dignités exercées par des femmes étaient au féminin », rappelle Eliane Viennot. On disait alors « charpentière »« prévôte » ou « moissonneuse ». La règle d’accord de proximité voulant que le dernier mot l’emporte, et non le masculin, était courante. Elle a, finalement, été remise en cause puis abolie par l’Académie au nom de la supériorité masculine, comme l’a édicté en 1651, le grammairien Scipion Dupleix, « conseiller du Roy » :

« Parce que le genre masculin est le plus noble, il prévaut seul contre deux ou plusieurs féminins. »Lire aussi  Egalité femmes-hommes : l’écriture dite « inclusive », sujet qui divise

Selon Richard Herlin, correcteur au Monde, ces craintes de voir modifier les règles de la langue française soulignent « l’attachement de la population à celles-ci, comme s’il s’agissait d’un trésor immémoriel, alors que ce n’est pas le cas ».

Comme le relève Alain Rey dans une tribune publiée dans Le Monde« cela fait sans doute de la peine aux professeurs de français et aux agrégés de grammaire, mais tant pis : c’est l’usage qui prime (…). Le système signifiant qu’est la langue doit être en accord avec le système auquel il renvoie. Si la réalité sociale évolue, il faut changer le système de représentation qu’est la langue. »

Le linguiste rappelle toutefois que nos habitudes de langage restent encore « empreintes » aujourd’hui d’« une idéologie antiféministe », qui a imprégné la littérature du Moyen Age. Prudent, il prévient :

« Réinsuffler de la créativité dans un système aussi contraignant et aussi normalisé que la langue, c’est compliqué : on se heurte à la structure profonde du français. »

Alain Rey, qui ne se positionne pas en défenseur de l’écriture inclusive, considère notamment « qu’il sera difficile de dépasser les règles d’accord, même si elles comportent une bonne part d’arbitraire et d’idéologie ».Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Alain Rey : « Faire changer une langue, c’est un sacré travail ! »

  • « Il va falloir féminiser tous les noms »

Pour souligner « l’absurdité » supposée de l’écriture inclusive, de nombreux internautes ont réalisé des détournements moqueurs de textes classiques, comme cette version de la fable Le Corbeau et le ­Renard « Maître.sse Corbe.au.lle sur un arbre perché.e. Tenait en son bec un fromage. Maître.sse Renard. e par l’odeur alléché.e… »

Mais l’écriture inclusive ne s’intéresse pas aux genres des noms communs puisqu’ils ne sont pas le marqueur d’une domination d’un groupe d’individus sur un autre. Pas question, donc, de féminiser « un tabouret », « un paillasson », « un lave-linge », ni de masculiniser « une machine à laver », « une serviette » ou une « douche ».

Sur ce point, le professeur de linguistique à l’université Paris-Descartes, Alain Bentolila, rappelle qu’il s’agit bien « de marqueurs de genre et non pas d’indicateurs de sexe »Dans une tribune publiée dans Le Monde, il rappelle que« la langue française a trouvé commode de détourner l’usage arbitraire des marques de genre pour obtenir une distinction de sexe ».

« Ainsi en est-il pour 1 à 2 % des mots du français comme artiste et concierge. »Lire aussi  Ecriture inclusive : Eliane Viennot, professeure déterminée

  • « C’est impossible à adapter à l’oral »

Résumant bien souvent l’écriture inclusive au « point médian », ses opposants considèrent qu’elle est impossible à mettre en application à l’oral. Incontestablement, pour des raisons de prononciation et de compréhension, il est impossible de faire dire à voix haute « les interlocuteur·rice·s ». L’usage des abréviations dans l’écriture fonctionne de la même façon que le (·). Quand on lit « Mme Durand », le cerveau lit « Madame Durand ». Idem avec « etc. » « elle a couru 100 km », etc. A l’oral, « les interlocuteur·rice·s » deviendraient donc spontanément « les interlocuteurs et interlocutrices ». 

User de l’écriture ou du langage inclusif consiste, simplement, à user du féminin et du masculin, lorsque l’on s’adresse oralement à des femmes et à des hommes, ou lorsque l’on rédige un texte qui traite des femmes et des hommes, peut-on lire dans une tribune publiée dans Le Monde. Le président Emmanuel Macron le fait d’ailleurs régulièrement dans ses discours, comme lors de son allocution télévisée du 15 octobre, où il a employé 42 occurrences inclusives, comme « celles et ceux » ou encore « toutes et tous », a dénombré Paris Match. Avant lui, le général de Gaulle utilisait cette rhétorique, conscient de l’importance de ne plus passer les femmes sous silence, alors qu’elles venaient d’obtenir le droit de vote.

  • « Les féministes veulent l’imposer de force et le rendre obligatoire »

Parmi les critiques des opposants à l’écriture inclusive figure celle de la voir généraliser à tous les écrits, notamment dans les romans. Face à ces inquiétudes, la professeure émérite Eliane Viennot répond : « Pas de faux procès, nous ne voulons rien imposer en littérature ! Nous parlons des sciences humaines, des textes officiels, scolaires ou journalistiques, qui cherchent l’exactitude. Pour éviter la cacophonie, il faut établir des conventions, elles sont en cours d’élaboration, nous sommes encore en phase d’expérimentation… »

Dans une tribune publiée dans Le Monde, Danielle Bousquet, présidente du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, et Françoise Vouillot, enseignante-chercheuse, présidente de la commission lutte contre les stéréotypes du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, rassurent elles aussi :

« Sans doute faut-il alors rappeler qu’il s’agit d’une simple préconisation qui ne vise qu’à tenter de gommer la relative invisibilité des femmes dans la langue française. »

https://www.dailymotion.com/embed/video/x64dwxf?ads_params=&api=postMessage&autoplay=false&id=player-x64dwxf&mute=false&origin=https%3A%2F%2Fwww.lemonde.fr&queue-autoplay-next=false&queue-enable=false

> Retrouvez tous les articles explicatifs des Décodeurs

Cécile Bouanchaud

**« L’écriture inclusive fait partie de ces dispositifs volontaristes, ostentatoires, qui ne servent pas les causes qu’ils prétendent défendre »

Plutôt que la langue elle-même, c’est surtout le discours sur la langue qui peut être sexiste, estime la linguiste Danièle Manesse dans un entretien au « Monde ». 

Propos recueillis par Luc Cédelle Publié le 29 mai 2019 à 06h30 – Mis à jour le 30 mai 2019 à 06h38 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/05/29/daniele-manesse-le-masculin-de-la-langue-n-est-pas-le-masculin-du-monde-sensible_5468880_3232.html

Temps de Lecture 5 min. 

Entretien. Danièle Manesse, professeure émérite de sciences du langage à l’université Sorbonne-Nouvelle Paris-III, poursuit ses recherches sur l’apprentissage de la lecture en éducation prioritaire et travaille bénévolement à l’association Français langue d’accueil. En 2007, elle avait cosigné, avec Danièle Cogis, Orthographe : à qui la faute ? (ESF), ouvrage qui établissait la baisse sensible des performances des élèves en orthographe sur une période de vingt ans. Elle a codirigé avec Gilles Siouffi, linguiste, Le Féminin & le Masculin dans la langue. L’écriture inclusive en questions, qui vient de paraître (ESF, 208 pages, 13,90 euros).Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Ecriture inclusive: des formes qui font polémique et d’autres moins…

Lorsqu’ils contestent la formule « le masculin l’emporte sur le féminin », les promoteurs de l’écriture inclusive usent d’un argument-clé. Comment ne pas reconnaître que la langue est effectivement sexiste et qu’il serait nécessaire de la bousculer ?

C’est avec ce genre de formule qu’on coupe court à toute discussion raisonnée. Un tel argument s’apparente à ce que j’appelle les « préjugés non réfléchis sur la langue ». L’idée que le genre grammatical masculin et le genre biologique masculin sont homologues est profondément inexacte. Quand l’indo-européen s’est constitué, il y a des milliers d’années, dans des sociétés patriarcales, la forme masculine a pu être associée à l’idée de supériorité.

Mais tout cela n’a plus grand sens maintenant, puisque tous les objets qui nous entourent sont soit masculins soit féminins. La taie d’oreiller n’est pas plus féminine que l’oreiller, la table ne l’est pas plus que le fauteuil, une girafe peut être un mâle, etc. Et même si les personnes de sexe masculin sont en général de genre grammatical masculin, on dit aussi une sentinelle ou une estafette, ou bien, en sens inverse, un mannequin. Le masculin de la langue n’est pas le masculin du monde sensible. Quant au masculin qui « l’emporte sur le féminin », l’historien de la grammaire André Chervel montre dans notre livre que cette formule est quasiment introuvable dans les manuels scolaires, tant dans ceux du XVIIe que dans ceux des XIXe et XXe siècles.Lire aussi  Cinq idées reçues sur l’écriture inclusive

Elle est restée néanmoins familière à nos oreilles…

C’est une sorte de « truc pédagogique oral », qu’il faudrait à coup sûr éviter, ce qui n’est pas difficile : il suffit d’énoncer que lorsqu’un même adjectif ou participe passé concerne deux noms de genres différents, il se met au masculin pluriel. Par ailleurs, cette généralité est parfois battue en brèche par l’accord dit « de voisinage », que nous pratiquons tous peu ou prou, au moins à l’oral (« Mon cousin et mes trois filles sont pleines de joie »). Comme le souligne une autre contributrice du livre, Elise Mignot, plutôt que la langue elle-même, c’est surtout le discours sur la langue qui peut être sexiste !

De même, l’argument, sans cesse répété, renvoyant au fait que les grammairiens ont désigné le genre masculin comme le plus « noble » est sorti de son contexte. Noble est une notion grammaticale, qui ne s’applique d’ailleurs pas qu’au masculin, signifiant qu’un mot a plus de force qu’un autre dans l’organisation de la phrase. Ainsi, le substantif est plus « noble » que l’adjectif, et le pronom personnel de la première personne du singulier plus « noble » que celui de la deuxième personne. On dit en effet « toi et moi marchons ensemble » et non « marchez ensemble ». L’univers des choses et des gens et l’univers de la langue ne sont pas de même nature.

Votre livre développe, sur l’écriture inclusive, une série de points de vue très critiques. Pourquoi ne pas assumer que c’est un plaidoyer « contre » ?

« Rendre les langues coupables de solidarités avec des volontés idéologiques est un raccourci trop facile »

Sur un plan personnel, j’avais fait connaître ma position, en désaccord avec l’écriture inclusive, dès le déclenchement du débat à ce sujet. Mais ce livre est avant tout un travail collectif approfondi sur la langue française, sur son histoire et sur sa confrontation avec d’autres langues. Nous accumulons assez d’arguments pour être en droit de conclure que l’écriture inclusive fait partie de ces dispositifs volontaristes, ostentatoires, qui ne servent pas les causes qu’ils prétendent défendre. La preuve la plus simple en serait que ses différentes formes perdurent rarement plus de dix lignes dans un texte, à moins de compromettre définitivement sa lisibilité. Notre travail ne se situe pas « contre », mais il aboutit à ce que nous avançons dans notre courte conclusion : rendre les langues coupables de solidarités avec des volontés idéologiques est un raccourci trop facile.

Malgré des exceptions, il semble que l’écriture inclusive suscite une adhésion enthousiaste à gauche et une détestation quasiment unanime à droite. Est-il possible d’échapper à cette polarisation ?

« On peut être irrévocablement féministe – c’est mon cas – et absolument rétive à l’écriture inclusive »

Oui, car votre constat me paraît bien rapide : la droite est conservatrice par nature, donc elle résiste à l’écriture inclusive… Mais elle résiste à tout. Elle a même résisté aussi longtemps qu’elle a pu à la féminisation des noms de métiers, fonctions et titres. A gauche, les avis sont en fait très partagés. Le présumé enthousiasme relève souvent du conformisme et de la crainte d’être suspecté de machisme. On peut être irrévocablement féministe – c’est mon cas – et absolument rétive à l’écriture inclusive.

J’enseigne le français à des migrants et j’ai depuis toujours travaillé sur les problèmes de l’enseignement dans les milieux populaires. Allez donc enseigner en lycée professionnel ou à des migrants avec l’écriture inclusive ! C’est une pratique complexe et profondément élitiste. Une pratique de gauche, c’est celle qui organise le partage dans l’égalité et qui ne s’approprie pas le bien commun pour le manipuler, qu’il s’agisse de l’eau, de l’air ou de la langue.

Dans les milieux militants de gauche et ceux des réseaux associatifs ou humanitaires, l’usage du fameux « point médian » est devenu un rituel attestant de l’adhésion à la cause féministe. N’arrivez-vous pas après la bataille ?

On verra ! Le long terme et la langue ont partie liée. Je ne peux vous répondre avec certitude, mais je ne suis pas convaincue qu’il s’agisse d’un mouvement de fond. C’est vrai qu’il gagne dans certains milieux lettrés, mais pas dans le monde économique ni dans le monde technique. Il ne concerne qu’une très petite partie des textes écrits, ce qui fait sa faiblesse. N’oublions pas que c’est un code supplémentaire et difficile à acquérir, qui réclame un apprentissage spécifique. L’écriture inclusive est impossible à oraliser et dévoie les signes de ponctuation et typographiques.

« C’est le sort fait aux femmes et l’usage de la langue qui peuvent être sexistes, et non les langues en elles-mêmes »

La langue française est un système qui n’est pas plus sexiste que l’allemand, l’anglais, l’arabe ou le coréen, auxquels nous consacrons des chapitres. Alors que, partout, l’oppression des femmes est une réalité à laquelle s’affrontent des milliers de luttes, il y aurait des langues plus « féministes » que d’autres ? C’est le sort fait aux femmes et l’usage de la langue qui peuvent être sexistes, et non les langues en elles-mêmes.

Luc Cédelle

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

5 commentaires sur « La représentation du genre dans la religion, à la source de l’écriture inclusive, dans le sillage de la théologie protestante féministe »

Laisser un commentaire