Du Royaume-Uni au Québec, les minorités (transgenres entre autre) écrivent l’histoire, « La tendance actuelle est de dégenrer les individus » – Aux Etats-Unis, une ministre transgenre adjointe à la santé

« Père », « mère » : ces mots jugés « discriminatoires » du Royaume-Uni au Québec

Inclusif

Par Rachel Binhas

Publié le 20/02/2021 à 16:00

https://www.marianne.net/monde/europe/pere-mere-ces-mots-juges-discriminatoires-du-royaume-uni-au-quebec

Dorénavant, dans certains hôpitaux anglais, les sages-femmes devront éviter d’utiliser les termes « lait maternel », « mère », ou « père » devant les personnes transgenres pour ne pas les blesser. Au Québec, la Cour supérieure a ordonné au gouvernement de changer des articles de loi jugés discriminatoires envers les individus trans ou non binaires. Ou quand les minorités écrivent l’histoire.

Le changement linguistique est en marche. Au Royaume-Uni, les hôpitaux universitaires de Brighton et Sussex mettent en place une modification du langage dans les maternités pour faire disparaître ce qu’ils estiment être de la « transphobie traditionnelle ». Ainsi, devant un public trangenre ou non binaire, les sages-femmes sont invitées à remplacer l’expression « lait maternel » par « lait humain » ou « lait de poitrine ». Pour ne pas blesser les personnes dont l’expression de genre n’est pas en adéquation avec l’identité de genre, les mots « père » et « mère » sont remplacés par « parent » ou « personne ». Et puisqu’on n’arrête pas le progrès, le « service maternité » s’appelle désormais le « service prénatal ».

Dans un document instaurant les nouvelles règles linguistiques, ces hôpitaux universitaires estiment « qu’il existe actuellement un essentialisme biologique et une transphobie dans les récits et les discours traditionnels portant sur la naissance. » Animés par de bonnes intentions, les professionnels de la santé poursuivent : « Nous nous efforçons de protéger nos utilisateurs de services trans et non binaires et nos professionnels de la santé contre des persécutions supplémentaires en raison des changements de terminologie. »

Si ces adaptations du langage sont une première dans le pays, en France, certains professionnels craignent l’importation de ces nouvelles normes. « Il s’agit de gommer les choses naturelles, et ce genre de modifications linguistiques arrivera en France, les changements de mentalité vont vite », s’inquiète Delphine de Riberolles, sage-femme depuis une quinzaine d’années, à Paris. « La tendance actuelle est de dégenrer les individus », ajoute-t-elle. Si elle explique s’adapter lorsqu’elle est éventuellement en face d’un individu transgenre, elle refuse de transformer le réel. Et conclut : « Restons simples, avec de vrais repères ».

CODE CIVIL MODIFIÉ

Chez nos cousins québécois, une étape supplémentaire a été franchie le 28 janvier dernier. La Cour supérieure du Québec a rendu une décision ordonnant au gouvernement de modifier, avant la fin de l’année, plusieurs articles du Code civil du Québec jugés discriminatoires pour les personnes trans ou non binaires. Le juge Gregory Moore, nommé par le gouvernement de Justin Trudeau, a donné raison aux plaignants, et notamment au Centre de lutte contre l’oppression des genres. En effet, dans sa décision en anglais, le juge a considéré que le processus de changement de sexe sur l’état civil devait être facilité. De plus, il exige que l’état civil ne se limite pas aux catégories « homme » et « femme », et propose une autre option… Pour la Cour supérieure du Québec, le fait que trois articles du Code civil identifient le parent d’un enfant comme son « père » ou sa « mère » « violent la dignité et le droit à l’égalité » de ce parent si celui-ci se sent non binaire. La conception des individus doit donc reposer sur la notion d’identité de genre, et ce, même au sein de l’état civil. Pourtant, l’idée apparaît floue.

Rhéa Jean*, philosophe québécoise et militante féministe depuis près de 20 ans observe depuis des années l’évolution des revendications transgenres dans le pays. À la lecture de cette décision, elle s’interroge : «Pour ces militants, l’identité de genre nous définirait et irait en contradiction avec la mention de sexe. Or, même le jugement de la Cour supérieure du Québec n’est pas capable de définir l’identité de genre, si ce n’est par une définition circulaire : « le genre fait référence au genre qu’une personne ressent intérieurement » (alinéa 2). On ne sait toujours pas ce que c’est le genre ! Qu’est-ce que ce ressenti ? Même si on ne sait pas ce que c’est, l’identité de genre est néanmoins une « caractéristique immuable » (alinéa 106). » Et de poursuivre : « En quoi les informations factuelles sur le sexe des personnes seraient discriminantes envers les personnes trans ou non binaires ? En quoi des informations factuelles peuvent-elles porter un élément de jugement moral ? » Quand même le biologique doit être évacué, trouver du commun devient une tâche peu aisée.

« Morcellement du corps, donc, mais aussi morcellement du tissu social. L’individu se perçoit à l’intérieur de sous-groupes identitaires (non-binaire, gender queer, sans genre, demiboy, etc.) vaguement définis par des idées superficielles », souligne Rhéa Jean. Selon elle : « on cherche à nous imposer l’utilisation de pronoms pour chacun de ces groupes identitaires ou à la demande individuelle de chacun, on nous impose des nouveaux termes comme ‘cis’, on change la définition des mots comme ‘femme’, ‘homme’. C’est inquiétant car la communication se brise. »

* Rhéa Jean, « Le droit à la dissidence face au discours actuel sur l’identité de genre », in Normand Baillargeon (dir.), Liberté surveillée : quelques essais sur la parole à l’intérieur et à l’extérieur du cadre académique, Montréal, Leméac, 2019.


Rachel Levine, ministre de Biden et transgenre : « Les enjeux de représentation sont devenus centraux »

États-Unis

Par Hadrien Brachet

Publié le 21/01/2021 à 11:00

https://www.marianne.net/monde/ameriques/rachel-levine-transgenre-et-ministre-de-biden-les-enjeux-de-representation-sont-devenus-centraux

Nommée ministre adjointe de la Santé par Joe Biden, Rachel Levine deviendra la première responsable fédérale transgenre si elle est confirmée par le Sénat. Tout un symbole dans un contexte de forte politisation des droits des minorités.

« Elle représente un choix historique » a écrit Joe Biden en annonçant sa nomination comme ministre adjointe de la santé mardi 19 janvier. Jusqu’alors directrice de la Santé de l’État de Pennsylvanie, Rachel Levine devrait devenir la première responsable fédérale transgenre. Un choix hautement politique, entre lutte contre l’épidémie de Covid-19 et représentation des minorités.

Avant toute responsabilité politique, c’est bien par son expertise dans le domaine médical que Rachel Levine s’est fait connaître. Originaire du Massachusetts, cette pédiatre est diplômée d’Harvard et de la prestigieuse école de médecine de l’université de Tulane en Louisiane. Deux formations qu’elle complète en se spécialisant en médecine des adolescents au centre médical du Mont Sinaï, à New York. Une fois ce solide bagage en poche, la voilà qui rejoint la Pennsylvanie au début des années 1990. Un aller simple entre Manhattan et cet état du nord-est des États-Unis qui n’allait pas forcément de soi : « ce fut ma transition la plus difficile » confiait-elle au Washington Posten 2016.

ENGAGEMENT MILITANT LGBT

Mais Rachel Levine ne tarde pas à s’acclimater à ce nouvel environnement. Elle rejoint l’hôpital universitaire Penn State Hershey Medical Center, y prend la tête du département de pédiatrie et y crée même un centre consacré à la santé des adolescents et une clinique dédiée aux troubles alimentaires. « C’est une pédiatre très respectée dans son métier » analyse Jean-Éric Branaa, maître de conférences à l’université Paris 2 Panthéon-Assas et spécialiste des États-Unis. Une expertise à laquelle s’ajoute un engagement militant : elle officie à l’époque au sein d' »Equality Pennsylvania », organisation qui œuvre pour le droit des personnes LGBT.

La pédiatre finit par être repérée par Tom Wolf, gouverneur démocrate de Pennsylvanie. En 2015, il lui propose de devenir médecin en chef de son État, puis seulement deux ans plus tard directrice de la Santé. À trois reprises, pour occuper ces fonctions, elle est confirmée par le Sénat pourtant à majorité républicaine. Depuis l’an dernier, elle coordonne la gestion de la pandémie en Pennsylvanie, expérience qui lui sera certainement utile dans les prochains mois sous la responsabilité du ministre de la Santé choisi par Joe Biden, Xavier Becerra, procureur général de Californie.

LE DROIT DES PERSONNES TRANSGENRES FORTEMENT POLITISÉ

Car Joe Biden a promis d’intensifier la lutte contre le Covid-19. Avec 24 millions de cas et près de 400 000 morts, les États-Unis demeurent le pays le plus touché. Autant dire que le nouveau président qui a multiplié les critiques sur la gestion de la crise par son prédécesseur joue gros en termes de crédibilité sur ce dossier. « Elle représente un choix historique et extrêmement qualifié pour aider à mener les politiques de santé de notre administration » s’est enthousiasmé Joe Biden, ajoutant qu’elle « apportera le leadership ferme et l’expertise cruciale dont nous avons besoin pour guider les gens à travers cette pandémie, peu importe d’où ils viennent, leur race, religion, orientation sexuelle, identité de genre ou leur handicap. »

Mais au-delà de son expertise médicale, le choix de Rachel Levine revêt une haute dimension symbolique pour une autre raison. Si le Sénat la confirme, ce qui est fort probable étant donné la majorité démocrate, la pédiatre deviendra la première responsable fédérale ouvertement transgenre. Une décision au contenu très politique. L’enjeu du droit des personnes transgenres s’est fortement politisé aux États-Unis au cours des dernières années. « La question des transgenres était déjà au centre de la campagne de 2015-2016. » analyse Jean-Éric Branaa.

L’ÉVOLUTION DE TRUMP SUR LE SUJET

À l’époque, la « bataille des toilettes » polarise l’attention. Le gouverneur de Caroline du nord propose une loi pour imposer que dans les établissements publics, les individus soient contraints de se rendre dans les toilettes correspondant au sexe mentionné sur leur état civil. Le sujet devient national. « Il y avait un débat très vif pour savoir si les personnes transgenres pouvaient ou non se rendre dans les toilettes de leur choix » explique Jean-Éric Branaa. Même Donald Trump, alors en campagne doit réagir : « la question lui avait été posée et, de manière intelligente, il avait répondu que l’on pouvait très bien laisser aux personnes transgenres choisir, qu’ils savaient où aller.« 

Une position étonnante quand on sait qu’en 2017 le milliardaire, une fois élu, avait voulu interdire aux personnes transgenres de servir dans l’armée invoquant « le fardeau des coûts médicaux énormes » et des « perturbations« . « Donald Trump s’est laissé influencer par les conservateurs américains. Après avoir été assez neutre sur la question des transgenres, il a fait le chemin inverse. C’est un homme différent qui quitte la présidence des États-Unis » pointe Jean-Éric Branaa.

0,6 % DE LA POPULATION ADULTE AMÉRICAINE

En nommant une personnalité transgenre à ce poste, Joe Biden tranche avec l’administration Trump. Dans son premier discours de victoireprésidentielle en novembre dernier, l’ancien sénateur du Delaware s’était déjà distingué en mentionnant les personnes transgenres. « Joe Biden a affirmé tout au long de sa campagne que son administration représenterait les États-Unisaujourd’hui il fait comprendre que les personnes transgenres constituent une part importante de notre pays » a réagi Mara Keisling, directrice exécutive du National Center for Transgender Equality. En novembre déjà, Joe Biden avait nommé Shawn Skelly, une vétéran trans, dans son équipe de transition.

Si les personnes transgenres représenteraient 0,6 % de la population adulte des États-Unis, leurs revendications résonnent plus fortement dans le débat public ces dernières années, notamment à la faveur de l’engagement de certaines célébrités, comme l’athlète Caitlyn Jenner reconnaissant publiquement sa transidentité en 2015. Les associations œuvrant pour leurs droits mettent régulièrement en avant leur situation précaire. Selon le National Center for Transgender Equality, 29 % des personnes transgenres aux États-Unis vivraient dans la pauvreté.

LA REPRÉSENTATION DES MINORITÉS, STRATÉGIE POLITIQUE

Sauf que dans ce domaine, les politiques américains sont rarement désintéressés. Chez les démocrates, la représentation des minorités est devenue une réelle stratégie politique, à l’aune d’une analyse arithmétique de la démographie. « C’est la démographie qui explique que les enjeux de représentation soient devenus si centraux » analyse Jean-Éric Branaa, « la société américaine est en train de changer sous nos yeux. D’ici 2050, les blancs ne seront plus majoritaires. Tout cela provoque un entraînement dans l’espace politique, chaque groupe veut être représenté. » Mais à en croire le spécialiste, même les républicains ont intégré cet enjeu. « Au congrès de 2015, le parti républicain avait fait le choix de se tourner vers les hispaniques. Jeb Bush avait été mis en avant pour cela souligne-t-il, le choix de Donald Trump est allé à l’encontre de cette volonté des républicains.« 

De son côté, c’est au fil des années que Joe Biden a peu à peu armé son progressisme. Soucieux de mettre en avant la diversité de la société américaine, nommant Kamala Harris vice-présidente ou Deb Haaland, amérindienne, à la tête du département de la Sécurité intérieure, Joe Biden a effectué plusieurs revirements sur les questions sociétales au cours de sa carrière. Désormais favorable à l’avortement et au mariage gay, il s’y était montré hostile à ses débuts.

« La communication sur l’identité sert à donner des gages à certaines clientèles électorales et surtout à la gauche du parti » reconnaît Lauric Henneton, maître de conférences à l’Université de Versailles Saint-Quentin, « on peut imaginer que c’est une version américaine du « en même temps » et que ce que l’on donne d’une main (l’identitaire) sert à compenser ce que l’on prend de l’autre (des mesures centristes). Les démocrates sont condamnés à un numéro d’équilibristes permanent. » Attention néanmoins à ne pas se focaliser sur l’identité des personnalités nommées. « Si l’expertise n’est pas contestable, pour moi c’est un faux débat » tranche l’universitaire.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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