« Islamo-gauchisme » : « Nous, universitaires et chercheurs, demandons avec force la démission de Frédérique Vidal »
TRIBUNE
Plus de 600 membres du personnel de l’enseignement supérieur et de la recherche, dont l’économiste Thomas Piketty et la sociologue Dominique Méda, dénoncent, dans une tribune au « Monde », la « chasse aux sorcières » menée selon eux par leur ministre de tutelle.
Publié hier à 12h29, mis à jour à 07h05 Temps de Lecture 3 min.
Tribune. Le mardi 16 février, à l’Assemblée nationale, la ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, Frédérique Vidal, confirmait ce qu’elle avait annoncé deux jours plus tôt sur la chaîne CNews : le lancement d’une « enquête » sur l’« islamo-gauchisme » et le postcolonialisme à l’université, enquête qu’elle déclarait vouloir confier au CNRS à travers l’alliance Athéna. Les raisons invoquées : protéger « des » universitaires se disant « empêchés par d’autres de mener leurs recherches », séparer « ce qui relève de la recherche académique de ce qui relève du militantisme et de l’opinion », ainsi que… « l’apparition au Capitole d’un drapeau confédéré ».
Si le propos manque de cohérence, l’intention est dévastatrice : il s’agit de diffamer une profession et, au-delà, toute une communauté, à laquelle, en tant qu’universitaire, Frédérique Vidal appartient pourtant, et qu’il lui appartient, en tant que ministre, de protéger. L’attaque ne se limite d’ailleurs pas à disqualifier, puisqu’elle fait planer la menace d’une répression intellectuelle. Comme dans la Hongrie d’Orban, le Brésil de Bolsonaro ou la Pologne de Duda, les études postcoloniales et décoloniales, les travaux portant sur les discriminations raciales, les études de genre et l’intersectionnalité sont précisément ciblés.
Indigence, indignité, lâcheté
Personnels de l’enseignement supérieur et de la recherche publics, docteurs et docteures, doctorants et doctorantes des universités, nous ne pouvons que déplorer l’indigence de Frédérique Vidal, ânonnant le répertoire de l’extrême droite sur un « islamo-gauchisme » imaginaire, déjà invoqué en octobre 2020 par le ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer.
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Mais, plus encore, nous nous insurgeons contre l’indignité de ce qu’il faut bien qualifier de chasse aux sorcières. La violence du projet redouble la lâcheté d’une ministre restée silencieuse sur la détresse des étudiants et étudiantes pendant la pandémie, comme elle avait été sourde à nos interpellations sur une loi de programmation de la recherche [LPR] massivement rejetée par toutes celles et tous ceux qui font la recherche, y contribuent à un titre ou un autre.
La crise économique et sociale la plus grave depuis 1945 assombrit l’avenir des jeunes adultes, l’anxiété face à la pandémie fissure la solidarité entre les générations, la pauvreté étudiante éclate aux yeux de tous et toutes comme une question sociale majeure, les universités – lieux de vie et de savoir – sont fermées. Mais, pour Frédérique Vidal, le problème urgent de l’enseignement supérieur et de la recherche, celui qui nécessite de diligenter une « enquête » et d’inquiéter les chercheurs et chercheuses, c’est la « gangrène » de l’« islamo-gauchisme » et du postcolonialisme.
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Amalgamant un slogan politique douteux et un champ de recherche internationalement reconnu, elle regrette l’impossibilité de « débats contradictoires ». Pourtant, et nous espérons que la ministre le sait, nos universités et nos laboratoires déploient de multiples instances collectives de production et de validation de la connaissance : c’est bien dans l’espace international du débat entre pairs et paires que la science s’élabore, dans les revues scientifiques, dans les colloques et les séminaires ouverts à tous et toutes. Et ce sont les échos de ces débats publics qui résonnent dans les amphithéâtres, comme dans les laboratoires.
Faire régner le soupçon et la peur
Contrairement à ce qu’affirme Frédérique Vidal, les universitaires, les chercheurs et chercheuses, les personnels d’appui et de soutien à la recherche n’empêchent pas leurs pairs de faire leurs recherches. Ce qui entrave notre travail, c’est l’insincérité de la LPR, c’est le sous-financement chronique des universités, le manque de recrutements pérennes, la pauvreté endémique des laboratoires, le mépris des gouvernements successifs pour les activités d’enseignement, de recherche et d’appui et de soutien à la recherche, leur déconsidération pour les étudiants et étudiantes ; c’est l’irresponsabilité de la ministre. Les conséquences de cet abandon devraient lui faire honte : signe parmi d’autres, mais particulièrement blessant, en janvier, l’Institut Pasteur a dû abandonner son principal projet de vaccin.
Frédérique Vidal se saisit du thème complotiste « islamo-gauchisme » et nous désigne coupables de pourrir l’université. Elle veut diligenter une enquête, menace de nous diviser et de nous punir, veut faire régner le soupçon et la peur, et bafouer nos libertés académiques. Nous estimons une telle ministre indigne de nous représenter et nous demandons, avec force, sa démission.
Premiers signataires : Pierre-Emmanuel Berche, physicien, université de Rouen ; Clara Biermann, ethnomusicologue, université Paris-VIII ; Michel Bozon, sociologue, INED ; Soraya Guenifi, études nord-américaines, université Paris-I ; Hugo Harari-Kermadec, économiste, université Paris-Saclay ; Caroline Ibos, politiste, université Rennes-II ; Mathilde Larrère, historienne, université Paris-Est Marne-La-Vallée ; Sandra Laugier, philosophe, université Paris-I ; Gilles Martinet, géographe, université Paris-Est Créteil ; Dominique Méda, sociologue, université Paris-Dauphine ; Julie Pagis, sociologue, CNRS ; Anthony Pecqueux, sociologue, CNRS ; Thomas Piketty, économiste, EHESS ; Maud Simonet, sociologue, CNRS ; Richard Walter, ingénieur de recherche, CNRS.
Retrouvez ici la liste complète des signataire
« Islamo-gauchisme » : Vidal, Darmanin, jeu dangereux
ÉDITORIAL
Le Monde
Editorial du « Monde ». A l’approche de la présidentielle se pose la question du positionnement de l’exécutif, dont la priorité semble actuellement être de donner des gages à l’électorat d’extrême droite.
Publié le 19 février 2021 à 10h50 – Mis à jour le 19 février 2021 à 19h44 Temps de Lecture 2 min.
Editorial du « Monde ». Quelle mouche a piqué la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, pour qu’elle demande au CNRS une enquête sur l’« islamo-gauchisme » visant à distinguer « ce qui relève de la recherche académique et ce qui relève du militantisme et de l’opinion » ? Son initiative, lancée sans la moindre consultation, dimanche 14 février, a reçu la volée de bois vert qu’elle méritait. Le CNRS a rappelé que le terme d’« islamo-gauchisme » « ne correspond à aucune réalité scientifique ». Quant aux présidents d’université, ils ont exprimé leur « stupeur ».
La démarche de la ministre est injustifiable, car elle s’attaque de front à la liberté académique, acquis démocratique inestimable dont elle devrait être la gardienne. Biochimiste, ancienne présidente d’université, Frédérique Vidal devrait connaître le prix d’une pensée claire, savoir aussi que le CNRS n’est nullement chargé d’inspecter les universités. Que certains universitaires militants connaissent la conclusion de leurs recherches avant de les entreprendre est problématique. Que quelques-uns confondent islamistes et opprimés l’est davantage encore. Mais il n’appartient pas à l’Etat de réglementer les débats de sciences sociales.
Notion hasardeuse
La confusion de l’expression de Mme Vidal devant l’Assemblée nationale, où elle évoque pêle-mêle le « postcolonialisme » et le « drapeau confédéré sur le Capitole », renforce l’hypothèse d’une instrumentalisation par ses soins de la controverse sur l’« islamo-gauchisme », notion aussi hasardeuse que fourre-tout.
La ministre s’expose ainsi au soupçon d’avoir tenté de faire oublier ses silences sur la terrible crise sanitaire qui bouleverse les universités et contraint des étudiants à faire la queue devant les banques alimentaires. La question de sa capacité à assumer ses responsabilités face au principal enjeu du moment, les conséquences de l’épidémie, est donc clairement posée.
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Mais, quelques jours après le désastreux débat Darmanin-Le Pen, l’« affaire Vidal » dépasse le scandale d’une immixtion dans la vie universitaire. A l’approche de la campagne présidentielle se pose la question du positionnement de l’exécutif en place. Après que le ministre de l’intérieur a accusé la chef de l’extrême droite de « mollesse », sa collègue chargée de l’enseignement supérieur a choisi CNews, la chaîne préférée de la droite et de l’extrême droite, pour lancer un clin d’œil grossier à cet électorat.
Macron joue avec le feu
Si l’Elysée semble avoir « recadré » Frédérique Vidal, Gérald Darmanin la soutient. Quant à Emmanuel Macron, il est resté silencieux après la prestation de son ministre de l’intérieur confortant la banalisation de Mme Le Pen, comme si sa priorité était de donner des gages à ses partisans
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A force de laisser ses ministres se comporter comme à la veille d’un second tour répétant celui de 2017, le chef de l’Etat pourrait n’aboutir qu’à exaspérer les 70 % de Français qui, d’après un sondage, souhaitent un scénario différent. Il risque aussi de conforter la fraction non négligeable des électeurs de gauche tentés par l’abstention dans l’hypothèse d’un tel second tour.
Emmanuel Macron joue ainsi avec le feu par ministres interposés. Le pays, déjà secoué par une pandémie inédite qui risque de déborder sur la campagne électorale, a besoin de débats clairs sur les enjeux (santé, éducation, économie, climat, Europe, etc.) déterminants pour son avenir. Pas de manœuvres grossières menées par des politiques démagogues ou irresponsables. Et encore moins d’un flirt avec l’extrême droite.
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Le Monde
*« Islamo-gauchisme » : Frédérique Vidal suscite un tollé dans le monde universitaire et un malaise au sein de la majorité
Mandaté par la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche pour mener une « étude » sur l’« islamo-gauchisme » dans les universités, le CNRS a condamné « les tentatives de délégitimation de différents champs de la recherche ».
Par Sylvia Zappi, Olivier Faye, Soazig Le Nevé et Mariama DaramePublié le 18 février 2021 à 10h16 – Mis à jour le 18 février 2021 à 17h21
Temps de Lecture 5 min.

L’Elysée a tenté de couper court, mercredi 17 février, à la polémique ouverte par la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Frédérique Vidal, qui a mandaté le CNRS pour mener une « étude scientifique » sur l’« islamo-gauchisme »dans les universités. Cette sortie avait d’abord suscité la « stupeur » de la Conférence des présidents d’université. Mardi, ces derniers avaient dénoncé dans un communiqué les « représentations caricaturales » et « arguties de café du commerce » de Mme Vidal. Mercredi, le CNRS lui-même a adopté un ton critiqueen condamnant « les tentatives de délégitimation de différents champs de la recherche ».
A l’issue du conseil des ministres, le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, a donc rappelé l’« attachement absolu à l’indépendance des enseignants-chercheurs » porté par Emmanuel Macron. « Cette conception est partagée par l’ensemble des membres du gouvernement et continuera à être défendue », a-t-il insisté. L’heure est au recadrage alors que « la priorité pour le gouvernement est évidemment la situation des étudiants dans la crise sanitaire », selon M. Attal. Pas question d’ouvrir un front avec le monde universitaire en pleine pandémie de Covid-19, et encore moins avec la jeunesse, à un peu plus d’un an de l’élection présidentielle de 2022.
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Au sommet de l’Etat, on l’assure : ni le président de la République ni le premier ministre n’étaient informés de l’initiative de la ministre. Invitée de CNews,dimanche 14 février, Frédérique Vidal avait annoncé son intention de confier au CNRS une enquête visant à distinguer « ce qui relève de la recherche académique et ce qui relève du militantisme et de l’opinion ». « Sa sortie était inopportune », tranche un conseiller de l’exécutif. « Elle a eu envie de faire un coup, qui s’avère mal calibré, et de sortir du malaise étudiant dans lequel elle est empêtrée », analyse un macroniste, selon qui l’ancienne présidente de l’université Nice-Sophia Antipolis, novice sur la scène politique, a voulu « montrer qu’elle sait faire de la poloche [de la politique politicienne] ».
Exaspération à son comble
Si Emmanuel Macron prend ses distances, la ministre a pourtant trouvé du soutien du côté de l’aile droite du gouvernement. « Mme Vidal est courageuse, et elle a raison, a ainsi salué le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, mercredi 17 février, sur France 5. Je connais des chercheurs avec lesquels on a travaillé [sur le projet de loi confortant les principes de la République, dite loi « séparatisme »], Bernard Rougier ou Gilles Kepel par exemple, qui expliquent très bien comme l’université française parfois les considère comme pas bienvenus, et sont parfois obligés de s’expatrier et de trouver des financements publics ou privés pour faire leurs études. (…) Dans certains endroits, dans certaines facultés, il existe cette incursion [de l’“islamo-gauchisme”]. »
Ce combat est mené depuis plusieurs mois par leur collègue, Jean-Michel Blanquer. Le ministre de l’éducation nationale avait ainsi dénoncé en octobre 2020 les « ravages à l’université » de l’« islamo-gauchisme ». Ce dernier n’avait néanmoins pas volé au secours, jeudi matin, de Mme Vidal. « Chez Frédérique Vidal, c’est de l’opportunisme politique pour prendre la lumière. Jean-Michel Blanquer est le seul qui est cohérent sur cette question au gouvernement », estime Damien Abad, président du groupe Les Républicains à l’Assemblée nationale, qui avait demandé en novembre – sans succès – l’ouverture d’une mission d’information sur « les dérives intellectuelles idéologiques dans les milieux universitaires » au côté de son collègue Julien Aubert.
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Face à la polémique, une partie des députés La République en marche se dit effarée. « Je trouve ça déplorable et sur le fond et sur la forme », s’indigne un ténor de la majorité. Depuis plusieurs mois, la rupture est consommée entre la ministre de l’enseignement supérieur et certains députés de la majorité, qui lui reprochent son manque d’investissement et d’empathie pour répondre à la détresse étudiante. Beaucoup l’ont trouvée trop silencieuse et trop peu active depuis plusieurs mois alors que les images de jeunes faisant la queue auprès des banques alimentaires ont marqué l’opinion. Et certains élus jugent d’ores et déjà sa position intenable au ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche.
Du côté des universitaires, l’exaspération touchait déjà à son comble depuis le mois de décembre, après le passage en force du vote de la loi de programmation de la recherche qui, notamment, instaure une nouvelle voie de recrutement direct des professeurs et maîtres de conférences par les universités, qui peuvent désormais s’exonérer de la qualification accordée jusqu’ici par le Conseil national des universités.
« Un nouveau seuil »
Dans ce contexte, l’annonce de Frédérique Vidal est vécue comme une ultime défiance. Mercredi en fin d’après-midi, le CNRS, pourtant sollicité par la ministre pour mener cette enquête, a tenu à recadrer le débat. « L’islamo-gauchisme, slogan politique utilisé dans le débat public, ne correspond à aucune réalité scientifique », a affirmé dans un communiqué l’opérateur de recherche de l’Etat, avant de défendre le libre arbitre des chercheurs. « Le CNRS condamne avec fermeté celles et ceux qui tentent d’en profiter pour remettre en cause la liberté académique, indispensable à la démarche scientifique et à l’avancée des connaissances, ou stigmatiser certaines communautés scientifiques », poursuit ce texte qui tient à dénoncer « les tentatives de délégitimation de différents champs de la recherche, comme les études postcoloniales, les études intersectionnelles ou les travaux sur le terme de “race”, ou tout autre champ de la connaissance ». Tout en regrettant« l’exploitation politique » et « l’instrumentalisation de la science », le CNRS ajoute qu’il participera bien à « la production de l’étude souhaitée par la ministre » pour « apporter un éclairage scientifique sur les champs de recherche concernés ».
Une prise de position qui est venue conforter l’opinion d’une partie du monde scientifique. De nombreux enseignants-chercheurs se sont en effet élevés mercredi sur les réseaux sociaux contre l’atteinte portée à la libre pratique de la recherche, qui banaliserait de surcroît la rhétorique de l’extrême droite. « L’hystérie actuelle autour de l’accusation d’islamo-gauchisme nous fait franchir un nouveau seuil, a constaté le directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, Thomas Piketty, dans Libération où il appelle à la démission de la ministre. Chez les plus désespérés, mais aussi parmi les plus cyniques, certains ont eu l’idée géniale de soupçonner de complicité djihadiste n’importe quel chercheur s’intéressant aux questions de discrimination. »
« Récré réactionnaire »
Pour Thierry Mandon, prédécesseur de Frédérique Vidal sous le mandat de François Hollande, la ministre ne fait que reprendre « une antienne » déjà brandie par Jean-Michel Blanquer. « Sa docilité à l’égard de la hiérarchie fait commettre [à la ministre] une faute à l’égard de la communauté universitaire », a-t-il estimé sur Franceinfo. Il souligne la vanité de vouloir « confier au CNRS une mission de police de la pensée en triant ce qui relève du scientifique et du militant : Milton Friedman était-il militant ou scientifique ? Et Jacques Derrida ? Et Karl Marx ? Et Pierre Bourdieu ? », a scandé l’ancien secrétaire d’Etat.
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Dans l’espoir de conclure cet épisode, le député socialiste des Landes Boris Vallaud a commenté sur Twitter : « Maintenant que la communauté scientifique a sifflé la fin de la récré réactionnaire, est-ce que la ministre voudrait bien s’occuper des étudiants qui n’arrivent plus à se nourrir et des moyens qui manquent à l’université ? » Pour les socialistes, qui ont présenté une proposition de loi prônant la création d’un « revenu de base » pour les 18-25 ans, la charge de la ministre contre l’« islamo-gauchisme » n’est qu’une diversion pour masquer son absence de réponse à la précarité étudiante.
Sylvia Zappi, Olivier Faye, Soazig Le Nevé et Mariama Darame
« En France, les sciences humaines et sociales ne sont pas au service du politique »
TRIBUNE
Alain Blum – Historien
Juliette Cadiot – Historienne
Les deux historiens Alain Blum et Juliette Cadiot rappellent, dans une tribune au « Monde », que nombre de leurs collègues en Pologne, Hongrie ou en Russie sont victimes de contrôles politiques et voient leurs recherches entravées par la censure. Une mainmise du pouvoir sur la recherche afin de contrôler le récit national.
Publié aujourd’hui à 06h30 Temps de Lecture 3 min.
Tribune. Le 9 février, deux universitaires polonais de réputation internationale, travaillant de longue date sur la Shoah, ont été condamnés pour diffamation par un tribunal de Varsovie. Ils auraient, en décrivant l’action d’un maire de village à l’égard des juifs durant la guerre, porté atteinte à son honneur. Cela ne fait que concrétiser des décisions prises par les autorités polonaises incitant à condamner au civil toute personne attribuant les crimes de la Shoah aux Polonais et non aux Allemands, et donc interdisant, de fait, tout travail mettant en évidence la contribution de Polonais à l’extermination des juifs. Ce serait diffamer la nation polonaise.
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Il est vrai que les autorités polonaises ne sont pas les premières en Europe à s’attaquer ainsi au milieu universitaire en s’immisçant dans le débat scientifique. Les autorités hongroises le font régulièrement, sans parler de ce qu’on voit en Turquie.
Interdire la « propagande anti-russe »
La Russie, depuis plusieurs années, a mis en place des lois restrictives encadrant les recherches historiques. Une commission destinée à « contrer les tentatives de falsifier l’histoire au détriment des intérêts de la Russie » avait été créée en 2009. Elle a fait long feu, mais l’intervention politique contre le milieu universitaire ne s’est pas arrêtée là. Il est par exemple interdit de mettre en cause l’honneur de la Russie durant la seconde guerre mondiale. Cela fait peser une menace sur les chercheurs qui étudient les violences de l’armée rouge ou les stratégies du haut commandement militaire soviétique. Dans ce même pays, un addendum à la loi sur l’éducation est actuellement en discussion qui vise à interdire la diffusion « d’informations illégales » et de « propagande anti-russe » dans les écoles et les universités.
« Les libertés académiques constituent une protection contre les tentatives d’instrumentalisation des universités pour d’autres raisons que la science »
Un nouveau pays se serait-il désormais joint à ce concert, la France ? Nous qui étudions l’histoire de l’est de l’Europe, voyons régulièrement nos collègues de certains de ces pays en proie au contrôle politique et à la censure de la recherche, notamment en sciences humaines et sociales. Nous sommes choqués par le parallélisme de procédés visant à remettre en cause les libertés académiques et ce qui fait le fondement des sciences sociales, une approche critique du monde dans lequel nous vivons. Les propos de la ministre de l’enseignement supérieur, et l’annonce d’une procédure d’enquêtevisant à la fois les opinions politiques des chercheurs et leurs catégories d’analyse, rappellent cette volonté de contrôler le récit national, que l’on croyait propre à des gouvernements autoritaires.
Le slogan de « l’islamo gauchisme » de Frédérique Vidal, parfois désigné sous le terme « d’anti-républicanisme », et les propos de Jean-Michel Blanquer auparavant, ne rappellent-ils pas celui de « l’antipatriotisme » russe ou de « l’antinationalisme » polonais, au nom desquels des recherches et des chercheurs de grande qualité sont fustigés et censurés ?A
Est-il nécessaire de rappeler, ici, en France, que les sciences humaines et sociales ne sont pas au service du politique et de sa conception de ce que devrait penser la nation ? Nous ne pouvons que saluer la réaction du monde académique, que ce soient les chercheurs, les universitaires ou les institutions, notamment la Conférence des présidents d’universités (CPU), l’Alliance thématique nationale des sciences humaines et sociales (Athéna), et nous l’espérons le CNRS, qui résistent à une demande alimentant des conflits politiques et s’opposent aux injonctions de la ministre. En Russie, en Pologne, en Hongrie, cette résistance est présente, bien plus courageuse tant les risques sont forts. Ces expériences nous rappellent combien l’autonomie des universités est fragile.
Un lieu de savoir qui doit être respecté
Le principe des libertés académiques est ancien et a été affirmé par l’Organisation des Nations unies dans une convention en 1948. Or, il est remis en cause dans des pays que nous qualifions d’autoritaires. Mais il est aussi attaqué quand, sous la pression d’activistes intellectuels qui se présentent comme « conservateurs » et qui se plaignent d’être mal représentés et mal traités dans le monde académique, les représentants de la puissance publique décident de s’immiscer dans les débats scientifiques. Dans le cas de la Pologne, la ligue contre la diffamation de la nation polonaise s’est portée partie civile contre les historiens susmentionnés, et ses arguments sont relayés au sommet de l’Etat.
L’université est un lieu de savoir scientifique qui doit être respecté. Les libertés académiques constituent une protection contre l’intervention de l’Etat, mais aussi contre les tentatives d’instrumentalisation des universités pour d’autres raisons que la science. L’université doivent rester un lieu de débats ouverts et contradictoires, à l’écart d’une instrumentalisation politique, c’est un principe fondateur de nos démocraties.
Alain Blum est historien, directeur de recherches à l’INED et au Centre d’études des mondes russe, caucasien et centre-européen (Cercec)/EHESS ; Juliette Cadiot est historienne, directrice d’études au Cercec/EHESS.
Alain Blum (Historien) et Juliette Cadiot (Historienne)
« Islamo-gauchisme » : « S’il existe un problème de militantisme idéologique, il revient aux universitaires d’y apporter une réponse »
TRIBUNE
Alexis Artaud de La Ferrière
Sociologue
Comme en France, le gouvernement britannique tente de contrer les mouvances identitaristes soupçonnées d’étouffer le débat scientifique. Or, c’est aux chercheurs en sciences sociales qu’il appartient de se consacrer à un travail de cohérence interne, estime le sociologue, Alexis Artaud de La Ferrière dans une tribune au « Monde ».
Publié aujourd’hui à 06h00 Temps de Lecture 4 min.
Tribune. Intellectuellement, je vis entre la France et l’Angleterre. Une des conséquences de cette double appartenance : je suis témoin des résonances entre les paniques morales qui troublent périodiquement les systèmes universitaires de ces deux pays.
Actuellement en France, le sujet est celui de l’« islamo-gauchisme ». Ce phénomène serait d’une telle gravité que, le 16 février, la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, en appelait au CNRS d’établir un bilan de l’ensemble des recherches en France afin d’identifier les activités qui relèveraient du militantisme. Evidemment, cette sortie provoqua une levée de boucliers chez mes collègues français qui y discernent une ingérence inquiétante de la part d’un gouvernement qui s’enfonce progressivement dans une dynamique de plus en plus sécuritaire.
Alors que les associations et les cultes sont visés par le projet de loi « contre le séparatisme », les chercheurs seraient désormais un corps social de plus à être capturé par cette machine infernale de la sécurisation – machine dont le gouvernement se veut le pilote, mais qui est en réalité animée par le spectre de l’islamisme.
Nouvelles mouvances de gauche
En Angleterre, ce débat trouve son pendant. Ce même 16 février, le secrétaire à l’éducation, Gavin Williamson, annonça une proposition de loi afin de renforcer la liberté de parole dans les universités anglaises. De prime abord, cette initiative semble aller à rebours de celle de Frédérique Vidal. Mais en réalité, c’est bien la même cible qui y est visée, à travers une stratégie plus subtile. M. Williamson cherche à contrer une certaine expression politique qui serait en passe d’étouffer le débat scientifique dans le pays. Cette expression est celle des nouvelles mouvances de gauche donnant voix à des revendications de reconnaissance identitariste centrées autour de l’ethno-racial, du genre autodéterminé, du désir sexuel, ou du religieux.
Ces mouvances sont productrices de nouvelles notions qui animent les sciences sociales (intersectionnalité, décolonialité, constructivisme social accru), accompagnées d’une série de pratiques qui visent à réordonner l’économie politique de la parole dans le monde académique. Le « no-platforming » [pratique consistant à boycotter ou à faire désinviter un conférencier], le « online shaming »[humiliation en ligne], l’interruption de manifestations scientifiques : autant d’actions qui peuvent susciter interrogation dans le milieu universitaire.
Les paroles de la ministre de l’enseignement supérieur méritent inquiétude et je suis loin d’être convaincu des réelles intentions libérales qui sous-tendent le projet de loi de son homologue britannique.
L’état ambigu des sciences sociales
Cependant, force est de constater que nous vivons actuellement une période de forte polarisation politique. Cela se manifeste par l’effondrement de nombreuses structures autour desquelles la sphère publique s’est organisée depuis la période d’après-guerre. La fragmentation de nos entités structurantes a accéléré les processus d’individualisation des identités et d’autonomisation des croyances qui caractérisent la modernité. Or, la soif de liberté qui caractérise l’humain n’a d’égal que son désir de soumission à une norme. Les nouvelles mouvances identitaristes donnent voix à ces deux tendances.
Autre constat qui s’impose : dans la majorité des sciences sociales, nous manquons de paradigme autour duquel nous pouvons construire un consensus scientifique. Dès lors, comme le démontre Thomas Kuhn, philosophe, bon nombre de nos activités de recherche n’engendrent que spéculation métaphasique, jeux de mots et querelles de chapelle.
Les mouvances identitaristes que visent les gouvernements français et britannique doivent être analysées à partir de ces deux contextes. D’une part, elles relèvent d’un foisonnement de nouvelles revendications particularistes qui découlent de la recomposition de la politique contemporaine. D’autre part, leurs expressions au sein de l’université traduisent l’état ambigu des sciences sociales qui demeurent « à cheval » entre le mode épistémologique de la recherche scientifique et de la pratique politique. Il est difficile pour nous, chercheurs en sciences sociales, de poser une analyse précise et audible face aux accusations dont nous faisons l’objet. Nous manquons de méthode consensuelle et de légitimité institutionnelle.
Pluralité de revendications
De plus, les phénomènes dénoncés par Frédérique Vidal et Gavin Williamson résistent à l’analyse. Les mouvances identitaristes sont encore en cours de constitution, de telle sorte qu’il est difficile d’en décrire les contours. Issues de plusieurs traditions associées à la théorie du conflit et au communautarisme philosophique, ces mouvances expriment une pluralité de revendications dont le centre principiel n’est pas encore déterminé.
« Les mouvances identitaristes relèvent de nouvelles revendications qui découlent de la recomposition de la politique contemporaine »
Existant actuellement dans une relation de compagnonnage incertain les unes par rapport aux autres, ces mouvances pourraient se coaliser autour d’un tronc commun. Sinon, il est possible que, du fait de leurs orientations particularistes respectives, elles ne réussissent pas à dépasser le stade embryonnaire – et que les nouvelles polarités autour desquelles la politique devra s’organiser sont à trouver ailleurs dans des expressions dont nous ne discernons pas encore l’importance.
Quoi qu’il en soit, l’ingérence du politique dans la science est un leurre. De telles initiatives, issues de Paris ou de Londres, ne pourront qu’exacerber le recul de l’ordre libéral dont ils se prétendent être la défense. S’il existe un problème de conformisme intellectuel ou de militantisme idéologique dans le monde scientifique, il revient aux universitaires d’y apporter une réponse. Chercheurs en sciences sociales, il nous appartient de nous consacrer à un travail de cohérence interne.
En l’absence d’un consensus paradigmatique qui nous unirait autour d’un projet commun de progrès scientifique, nous avons néanmoins la possibilité – ainsi qu’un devoir déontologique – d’être honnêtes, rigoureux et cohérents quant aux objectifs que nous poursuivons et aux méthodes que nous appliquons au cours de nos travaux individuels et nos débats collectifs.
Alexis Artaud de La Ferrière est sociologue, spécialiste des religions. Il est maître de conférences à l’université de Portsmouth en Angleterre et chercheur associé au Groupe Sociétés, religions, laïcités (EPHE/CNRS).
Alexis Artaud de La Ferrière(Sociologue)
« Le problème n’est pas tant l’“islamo-gauchisme” que le dévoiement militant de l’enseignement et de la recherche »
TRIBUNE
Collectif
L’enquête sur l’« islamo-gauchisme » à l’université doit être confiée à une instance indépendante du ministère, estime un collectif de 130 universitaires.
Publié hier à 17h00, mis à jour hier à 20h44 Temps de Lecture 4 min.
Tribune. Le 16 février, la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Frédérique Vidal, a créé l’événement en alertant sur la présence de l’« islamo-gauchisme » à l’université et en demandant qu’une mission d’évaluation de ce risque soit confiée au CNRS.
Nous nous réjouissons de constater que, certes avec un certain retard, notre ministre ait enfin compris l’existence d’un problème, contrairement à la Conférence des présidents d’université, qui a répondu à cette annonce par un communiqué consternant de corporatisme et de déni du réel – communiqué qui devrait lui ôter le droit de prétendre représenter la « communauté universitaire ». Cependant, nous ne pouvons appuyer la proposition telle qu’elle est présentée par la ministre, et ce pour deux raisons.
La première raison tient au périmètre du problème à régler : en octobre 2020, après le refus de plusieurs organisations et syndicats de qualifier l’assassin de Samuel Paty d’« islamiste », l’actualité pointait clairement l’« islamo-gauchisme » comme l’objet immédiat d’une inquiétude légitime.
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Et ceux qui, aujourd’hui, prétendent que ce terme a été créé par la droite ou l’extrême droite et que ce concept ne renvoie à « aucune réalité scientifique »font simplement preuve d’inculture ou de mauvaise foi, puisqu’ils ignorent ou prétendent ignorer qu’il a été forgé, il y a vingt ans déjà, par le politiste et historien des idées Pierre-André Taguieff, directeur de recherche au CNRS, sur la base d’analyses historiques précisément documentées, dont témoigne notamment son livre La Nouvelle Judéophobie (Mille et une nuits, 2002).
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Mais aujourd’hui, se focaliser sur ce terme constitue une erreur d’analyse : il y a bel et bien un problème dans l’enceinte universitaire, mais ce n’est pas tant celui de l’« islamo-gauchisme » que celui, plus généralement, du dévoiement militant de l’enseignement et de la recherche. Car se développent de façon inquiétante pléthore de cours, articles, séminaires, colloques qui ne sont que du militantisme déguisé en pseudo-science à coups de théories fumeuses (« racisme d’Etat »), de néologismes tape-à-l’œil (« blanchité ») et de grandes opérations de découverte de la Lune, présentant par exemple comme de lumineuses avancées scientifiques l’idée que nos catégories mentales seraient « socialement construites » (mais qu’est-ce qui ne l’est pas dans l’expérience humaine ?) ou que, « intersectionnalité » oblige, être une femme de couleur expose à être moins avantagée socialement qu’être un homme blanc… Quelle que soit la légitimité des causes politiques ainsi défendues, l’indignation ne peut tenir lieu de pensée, ni le slogan d’argumentation raisonnée.
Garantir la diversité et la pluralité
C’est dire qu’il y a urgence à rendre le monde universitaire à sa mission : produire et transmettre des connaissances, dûment étayées et vérifiées, et non pas des convictions politiques, fussent-elles animées des meilleures intentions.
Mais – et c’est là notre second désaccord avec notre ministre – ce travail de régulation de l’offre académique ne peut et ne doit se faire qu’en interne, au sein des instances universitaires dont c’est le rôle. Toute autre initiative pourrait être accusée, à juste titre, d’ingérence ou de censure, alors qu’il s’agit bien de garantir la qualité du travail académique et sa cohérence avec ses missions. Or cette instance existe : il s’agit du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES).
Le HCERES, qui est une institution indépendante du ministère – indépendance destinée à s’accroître, au terme de la loi –, a vocation à apprécier la qualité des travaux et des formations, de manière à informer les organismes et les universités en vue des prises de décision. Dans ce cadre précis, il pourrait, en se saisissant du problème, certifier la qualité des maquettes pédagogiques, des enseignements proposés, des programmes des séminaires et des colloques. Or, cette offre est de plus en plus tirée du côté des studies à l’américaine (gender studies, queer studies, postcolonial studies, ethnic studies, etc.) qui, en ne tenant pas compte des compétences garanties par l’organisation en disciplines (l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, la philosophie, etc.), favorisent la contamination du savoir par le militantisme.
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Nous en sommes au point où certains représentants de ces studies se révèlent incapables de faire la différence entre l’un et l’autre : telle cette enseignante se présentant sur Mediapart comme « universitaire féministe » tout en se plaignant que son enseignement soit discrédité comme militant… Un simple inventaire, au niveau national, de ce type de productions devrait suffire à en délimiter l’étendue et, le cas échéant, en entraîner la limitation, ne serait-ce que pour garantir la diversité et la pluralité de l’offre d’enseignement.
En s’emparant en toute indépendance de cette problématique majeure pour la qualité de la science française, le HCERES pourrait légitimement étayer la gouvernance des universités. Et le ministère, en prenant toutes les garanties pour que ce travail s’effectue dans les meilleures conditions de rigueur, de pluralisme et d’efficacité, pourrait permettre à tous les acteurs du dispositif de sortir dignement d’une crise qui n’a que trop duré.
Premiers signataires : Belinda Cannone, maîtresse de conférences en lettres modernes (université de Caen) ; Alain Ehrenberg,sociologue (CNRS-Inserm-EHESS) ; Luc Ferry, ancien ministre (2002-2004) de l’éducation, de la recherche et des universités ; Béatrice Giblin, géographe (université de Vincennes-Saint-Denis) ; Nathalie Heinich, sociologue (CNRS-EHESS) ; Jacques Julliard, historien (EHESS) ; Gilles Kepel, politiste (université PSL, Ecole normale supérieure) ; Catherine Kintzler, philosophe (université de Lille) ; Pierre Manent, philosophe (EHESS) ; Samuel Mayol, maître de conférences en sciences de gestion (université Sorbonne-Paris Nord) ; Pierre Nora, historien (EHESS, Académie française) ; Bernard Rougier, sociologue (université Sorbonne-Nouvelle) ; Xavier-Laurent Salvador, linguiste (université Sorbonne-Paris Nord) ; Jean Szlamowicz, linguiste (université de Bourgogne) ; Pierre-André Taguieff, politiste (CNRS-Sciences Po Paris) ; Claudine Tiercelin, philosophe (Collège de France).
Collectif
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**Polémique après les propos de Jean-Michel Blanquer sur « l’islamo-gauchisme » à l’université
Le ministre de l’éducation nationale a dénoncé les « ravages » de cette idéologie et ciblé directement l’organisation étudiante UNEF.
Par Soazig Le NevéPublié le 23 octobre 2020 à 18h13 – Mis à jour le 24 octobre 2020 à 07h07
Temps de Lecture 2 min.
Les présidents d’université y ont vu une attaque en règle de la part d’un membre du gouvernement qui, de surcroît, n’est pas leur ministre de tutelle. Ces derniers jours, dans les médias et au Sénat, le ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a qualifié les universités de lieux où sévirait « l’islamo-gauchisme ».
« Ce qu’on appelle l’islamo-gauchisme fait des ravages », a déclaré le ministre sur Europe 1, jeudi 22 octobre. « Il fait des ravages à l’université, il fait des ravages quand l’UNEF [Union nationale des étudiants de France] cède à ce type de chose, il fait des ravages quand dans les rangs de La France insoumise, vous avez des gens qui sont de ce courant-là et s’affichent comme tels. Ces gens-là favorisent une idéologie qui, ensuite, de loin en loin, mène au pire », a-t-il enchaîné.
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La Conférence des présidents d’université (CPU) a fait part de son « émotion » dans un communiqué, vendredi, alors que la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, ne s’est pour l’heure pas exprimée. « Non, les universités ne sont pas des lieux où se construirait une “idéologie” qui mène au pire. Non, les universités ne sont pas des lieux d’expression ou d’encouragement du fanatisme. Non, les universités ne sauraient être tenues pour complices du terrorisme », martèle l’instance présidée par Gilles Roussel, par ailleurs président de l’université Paris-Est Marne-la-Vallée.
« Eviter amalgames et raccourcis »
Les universités sont « des espaces d’élaboration et de transmission du savoir », « des institutions de démocratisation de la connaissance scientifique, indispensable dans la cité, à l’heure des désordres de l’information et du succès du complotisme, terreaux des extrémismes », répond aussi la CPU. Quant à la recherche universitaire, elle n’est « pas responsable des maux de la société, elle les analyse », poursuit-elle, invitant « à éviter amalgames et raccourcis inutiles ».
Directement incriminé par Jean-Michel Blanquer, le syndicat étudiant UNEF a estimé ces accusations « inacceptables, insensées, indignes d’un ministre de l’éducation nationale ». « Sous-entendre que l’UNEF, par ses actions, répandrait une idéologie tenant de l’islam radical ou compatissante avec lui quand chacun·e sait que nous ne promouvons aucune religion » serait une preuve d’« ignorance », appuie le syndicat, dont une représentante avait été critiquée pour s’être présentée voilée lors d’une audition à l’Assemblée nationale, le 17 septembre, causant le départ de plusieurs députés de droite et de la majorité.
A son tour, le syndicat d’enseignants Snesup-FSU a condamné les propos jugés « irresponsables » de Jean-Michel Blanquer, et dénoncé « l’extrême violence de ces sous-entendus ». Il regrette « une intention polémique qui n’est pas de mise alors que nous devons toutes et tous faire preuve de discernement et de sang-froid et nous rassembler pour défendre les valeurs et les institutions de la République ».
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Seule l’UNI, organisation des étudiants de droite, a apporté son soutien au ministre. « Il existe une complicité intellectuelle du terrorisme de la part de la gauche universitaire », affirme son président, Olivier Vial. Et d’interpeller le gouvernement sur Twitter : « Maintenant qu’on est d’accord sur l’islamo-gauchisme de l’UNEF et sa haine de tout ce qui fait la France, on peut parler des centaines de milliers d’euros de subventions publiques que l’UNEF touche depuis des dizaines d’années ? »
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