L’échec de Sanofi: un affect nationaliste particulier, le patriotisme technologique.

Vaccins anti-Covid-19 : « L’échec de Sanofi témoigne de la prégnance d’un affect nationaliste »

CHRONIQUE

Jean-Baptiste FressozHistorien, chercheur au CNRS

Les réactions au retard du laboratoire français dans la course aux vaccins offrent le spectacle d’une compétition entre Etats, à contre-courant du fonctionnement globalisé des entreprises pharmaceutiques, analyse Jean-Baptiste Fressoz dans sa chronique au « Monde ».

Publié le 16 février 2021 à 20h30    Temps de Lecture 2 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/02/16/vaccins-anti-covid-19-l-echec-de-sanofi-temoigne-de-la-pregnance-d-un-affect-nationaliste_6070189_3232.html

Chronique. Parmi les effets secondaires du vaccin contre le Covid-19, peut être faudrait-il ajouter les bouffées actuelles de nationalisme. En 2020, la France, comme beaucoup d’autres pays, a été victime d’une épidémie de clichés – pensons aux Chinois-mangeurs-de-pangolins, au despotisme oriental, aux Italiens débordés, aux Teutons disciplinés, etc. Cette année, ce n’est plus tant au nombre de contaminés qu’à celui des vaccins et des vaccinés que l’on mesure la valeur des nations.

Les infographies associent à chaque vaccin un petit drapeau alors qu’on ignore en général la nationalité des médicaments que l’on ingère. Les cas du Spoutnik V russe ou du Royaume-Uni post-Brexit, si fier de son « vaccin d’Oxford », paraissent clairs. Mais le nationalisme est toujours plus visible chez les voisins et la façon dont l’échec de Sanofi a été vécu en France comme un affront national, comme un signe de déclassement non seulement de la recherche pharmaceutique mais du pays tout entier, témoigne, à sa manière, de la prégnance d’un affect nationaliste particulier : le patriotisme technologique.

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Il s’agit là d’une passion ancienne. Au XIXe siècle, pour chaque invention ou presque, chaque pays s’ingénia à découvrir un « précurseur oublié ». Ce fut aussi le cas pour le tout premier des vaccins, celui contre la variole. La publication-clé sur le sujet est indiscutablement due à un Anglais, Edward Jenner, qui écrit en 1798 An Inquiry Into the Causes and Effects of the Variolae Vaccinae (« Cause et effet de la variole des vaches »). Signe de son impact, le mot actuel de vaccin hérite du titre de ce court traité qui faisait connaître au monde médical la vertu préservative de la vaccine, cette maladie pustuleuse s’attaquant aux pis des vaches.

Sanofi n’est pas plus français qu’américain

Immédiatement, on découvre en France un précurseur : le pasteur et député montpelliérain Jacques Antoine Rabaut-Pommier, passionné de médecine, qui avait proposé dans les années 1780 d’inoculer la « picote » des vaches. Il aurait, par l’intermédiaire de médecins anglais en villégiature à Montpellier, soufflé l’idée à Jenner lui-même. Peu importe cette querelle de priorité car il est probable que les découvreurs de la vaccine soient en réalité les vachers eux-mêmes.

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Il est intéressant de constater que l’histoire de la première vaccination fut déjà transnationale. Et dans le contexte actuel d’accaparement des vaccins, il est frappant de voir qu’en 1800, malgré les guerres que se livrent la France et l’Angleterre, c’est un médecin londonien, Willaiam Woodville, qui, en 1800, fit le voyage jusqu’à Paris pour remettre le précieux fluide vaccinal et apprendre à ses collègues comment l’utiliser.

Les vaccins actuels démontrent bien mieux encore la nature globale de la science vaccinale et de l’industrie pharmaceutique contemporaine. Les savoirs sur l’ARN messager ont été construits par une communauté cosmopolite de chercheurs. Et les vaccins sont produits par des entreprises globales par leurs implantations industrielles, leurs marchés, leurs subventions publiques, leurs capitaux et leur recherche et développement. C’est ce que rappelait le patron de Sanofi au gouvernement français : son entreprise n’est pas plus française qu’américaine. Et on voit aussi à l’occasion des disputes sur les vaccins la nature également cosmopolite du management : AstraZeneca et Moderna sont dirigées par des Français et Sanofi, notre « fleuron national », par un Anglais…

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D’une manière générale, le nationalisme technologique est un phénomène intellectuel étrange. Pour deux raisons tout à fait évidentes. Premièrement, tout comme il est souvent délicat d’attribuer un inventeur à une technologie, il est aussi difficile de lui donner une origine nationale. Deuxièmement, chaque pays ne représentant qu’une petite partie de l’humanité (1 % pour la France), il est au fond tout à fait normal, naturel et même sain que la plupart des techniques que nous utilisions proviennent de l’étranger.

Jean-Baptiste Fressoz(Historien, chercheur au CNRS)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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