L’UNESCO s’inquiète du projet de parc hôtelier à deux pas d’Angkor
Par Raphaël FERRY | Publié le 18/02/2021 à 10:40 | Mis à jour le 19/02/2021 à 11:36

- Un Projet de complexe hôtelier avec parc aquatique établi sur 75 hectares situé aux pieds des temples d’Angkor au Cambodge inquiète l’Unesco.NagaCorp Ltd est l’une des sociétés de jeux les plus rentables au monde et la plus grande société de jeux de divertissement de la région du Mékong. Sa filiale à 100 % NagaWorld possède, gère et exploite le seul complexe de divertissement intégré hôtel-casino de Phnom Penh, qui possède une licence de casino avec une durée de 70 ans (jusqu’en 2065) et un monopole de 51 ans dans un rayon de 200 km autour de Phnom Penh (jusqu’en 2045).

Parc aquatique, attractions, boutiques, spa, restaurants…
Cette société a annoncé avoir signé un bail de 50 ans avec le gouvernement cambodgien pour une propriété de 75 hectares près du site d’Angkor Wat, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Elle prévoit d’y construire un centre de villégiature nommé, Angkor Lake of Wonder (Angkor, Lac des Merveilles), qui comprendra des hôtels, un parc aquatique, une rivière « enchantée » avec barque et gondoles, des parcs à thème, des salles de réunion, des attractions culturelles, des spas et de restaurants.
NagaCorp prévoit d’y ouvrir une « Siem Reap China Town » avec ces commerces, ces pubs, ces restaurants et son marché chinois flottant. La nuit, les rues y seront animées d’acrobates, de jongleurs, de magiciens. Un grand canal devrait offrir aussi des spectacles de fontaines d’eau.
Naga Water World, le parc aquatique proposera de nombreuses attractions (toboggans, une grande piscine à vagues, une plage de 5 000 m2). Elle devrait être conçue sur le thème du patrimoine angkorien et du paysage culturel khmer.
Un parc à thème de haute technologie devrait aussi y voir le jour dans lequel les visiteurs découvriront des animations grâce aux dernières technologies telles que la 4 D, la 5 D, la réalité augmentée (AR) et la réalité virtuelle (VR).
Le tout devrait être baigné dans un océan de verdure, de jardins botaniques luxuriants, à l »ombre de palmiers et le long d’un grand canal.
La phase initiale du projet, qui comprend deux hôtels, le parc aquatique, China Town, le parc à thème de hautes technologies, ainsi que l’aménagement paysager et le développement du système de canaux, devrait être achevée d’ici 2025 pour un coût estimé de 350 millions de dollars.
Un projet qui inquiète l’UNESCO…
Ce projet par sa nature, son ampleur sa proximité des temples provoque l’inquiétude de l’UNESCO
« La proximité du projet avec les zones tampons protégées du site ainsi que l’ampleur, la portée et le concept des activités prévues pourraient en effet avoir un impact sur la valeur universelle exceptionnelle pour laquelle Angkor a été inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, notamment son cadre, le paysage environnant, l’environnement et les vestiges archéologiques, qui font tous partie intégrante de ce bien du patrimoine mondial.»
Peut-on lire sur son site dans une déclaration du 17 février.

Tout développement concernant le site d’Angkor sera examiné par le Comité du Patrimoine Mondial à sa 44ème session en juin-juillet 2021.
Il est arrivé deux fois dans son histoire à l’UNESCO de déclasser un site du patrimoine mondial :
En 2007, le Comité du patrimoine mondial a retiré le sanctuaire de l’oryx arabe en Oman de la Liste suite à la décision d’Oman de réduire la taille de la zone protégée de 90 %, en infraction avec les Orientations devant guider la mise en œuvre de la Convention. Le Comité a estimé que cela remettait en cause la valeur universelle exceptionnelle de ce site inscrit en 1994.
En 2009, il a décidé de retirer la vallée de l’Elbe à Dresde (en Allemagne) de la Liste du patrimoine mondial, suite à la construction d’un pont à quatre voies au cœur de ce paysage culturel, ce qui signifie que le site n’a pas su conserver la valeur universelle exceptionnelle qui lui avait valu son inscription.
… et les défenseurs de l’environnement
Outre le problème patrimonial, ce projet préoccupe aussi les défenseurs de l’environnement.
Les experts sont par ailleurs très inquiets de l’épuisement de la nappe phréatique locale. A cause de la forte consommation en eau des touristes, le projet risque de nuire à la stabilité des sols sur lesquels ont été construits les temples.
Le CIC-Angkor, comité de l’Unesco, réunissant architectes, archéologues, ingénieurs, scientifiques, chargés d’évaluer et d’assurer le suivi des projets de restauration et de développement durable, a recommandé de ne pas construire de complexe de ce genre à moins de 30 km des temples.
L’UNESCO déclare être « convaincue que les autorités cambodgiennes restent pleinement engagées dans la mise en œuvre de la Convention du patrimoine mondial et veilleront à ce que la protection de la valeur universelle exceptionnelle d’Angkor demeure au cœur des processus décisionnels relatifs aux biens et ses environs. »
Au Cambodge, les temples d’Angkor menacés par un parc d’attractions
Le caractère sacré de l’ancienne capitale de l’Empire khmer, « Patrimoine mondial » de l’Unesco, est mis en danger.
Par Florence EvinPublié le 13 février 2021 à 00h02 – Mis à jour le 13 février 2021 à 18h30

Au Cambodge, le caractère sacré et universel d’Angkor, l’ancienne capitale de l’Empire khmer (IXe – XVe siècles), classée « Patrimoine mondial » de l’Unesco en 1992, avec ses dizaines de temples en grès ciselé au cœur de 400 kilomètres carrés de jungle, est menacé à sa porte. La construction d’un gigantesque parc d’attractions comparable à un Disneyland, et baptisé « Angkor Lake of Wonder » (« Angkor, lac des merveilles »), est prévue sur 75 hectares, à seulement 500 mètres de la zone tampon protégée par l’Unesco.Lire le reportage : A Angkor, le défi du tourisme de masse
Auteur de ce projet, la société chinoise NagaCorp LTD, qui possède par ailleurs des casinos, notamment à Phnom Penh, a annoncé qu’elle avait reçu, le 12 mai 2020, l’agrément de l’administration du premier ministre cambodgien, Hun Sen, pour la construction de ce complexe touristique. NagaCorp LTD aurait la garantie de disposer dudit terrain pendant cinquante ans (contrat renouvelable) pour construire et administrer le parc d’attractions. La location du terrain appartenant à l’Etat cambodgien resterait gratuite de sept à dix ans, puis serait facturée 29 dollars par mètre carré, pour rapporter au total près d’un milliard de dollars. Tandis que NagaCorp LTD investirait 350 millions de dollars dans la phase initiale du projet.
Lire aussi A Angkor, des statues de grès ont été découvertes
Présenté en vidéoconférence, pandémie oblige, les 26 et 27 janvier 2021, lors de la réunion du Comité international de l’Unesco pour la conservation et le développement durable du site historique d’Angkor (CIC-Angkor), ce projet pharaonique a créé l’incompréhension chez les experts chargés des programmes de sauvegarde du site classé. Tant le caractère festif et ludique du futur Angkor Lake of Wonder leur semble incompatible avec l’empreinte sacrée des temples de l’authentique Angkor, le plus vaste site bâti classé Patrimoine mondial.
Cité hydraulique
La projection de cinquante photos en couleurs dévoila, sur grand écran, la maquette du futur Naga Water World aux douze attractions nautiques : rivière enchantée sur 2,5 km, avec barques et gondoles ; grand canal de 500 mètres de long ; piscine à vagues avec plage de 5 000 mètres carrés ; triple toboggan aquatique ; cascade ; marché chinois flottant, parc marin, copies grossières des sculptures angkoriennes, restaurants, boutiques et palace de 900 chambres avec vue sur l’eau.
« L’eau a joué un rôle important dans l’histoire d’Angkor », justifie le groupe Naga dans ses commentaires rappelant l’usage, durant les mois de sécheresse, des fameux réservoirs ou barays. Au IXe siècle, le message du roi Indravarman 1erétait visionnaire : « l’eau est plus précieuse que l’or », avait-il fait graver sur une stèle. Son fils creusera le premier grand baray, « bassin porteur de gloire ». Ce fut le point de départ de la « cité hydraulique », pour reprendre le terme de Bernard-Philippe Groslier, conservateur de l’Ecole française d’Extrême Orient à Angkor jusqu’à l’occupation du site par les Khmers rouges, en 1973.

Au fil des siècles, le système angkorien très sophistiqué, qui distribuait le débit des rivières du mont Kulen, château d’eau d’Angkor, tout en captant les eaux pluviales, s’est grippé. Faute d’entretien, canaux, douves, bassins et réservoirs, quadrillant la capitale, ne jouaient plus leur rôle. En 2004, Hang Peou, alors directeur des eaux et forêts de l’Autorité nationale Apsara, qu’il dirige aujourd’hui, décida d’identifier puis de rétablir les connexions entre ces différents éléments. C’est chose faite, la magie des décors démultipliés par les reflets de l’eau joue de nouveau. Les douves d’Angkor Vat de 200 mètres de large sont le miroir du fameux temple dédié à Vishnu, comme le sont celles d’Angkor Thom (12 kilomètres de long sur 90 mètres de large), démultipliant les vues des géants de la forêt où se cache le temple du Bayon célébrant Bouddha.
Lire le reportage : Au mont Kulen, une cité sort de la jungle cambodgienne
La question de l’eau reste d’actualité. La diminution de la nappe phréatique inquiète, comme la croissance exponentielle du nombre d’hôtels : près de 20 000 chambres sont dénombrées à Siem Reap, la ville qui dessert Angkor. Un touriste étranger consommerait en moyenne 300 litres d’eau par jour, contre sept pour un Cambodgien, sans parler des piscines et autres fontaines. Quelles seraient les conséquences du parc aquatique ? Les études d’impact n’ont pas été réalisées par le groupe Naga.
« Taille disproportionnée du projet »
Depuis 1992, le label « Patrimoine mondial de l’Unesco » d’Angkor engage la protection du site classé voulue par le roi Norodom Sihanouk qui avait alors sollicité le soutien de la communauté internationale. En 1993 fut créé le CIC-Angkor, coprésidé par la France et le Japon, un comité de huit experts ad hoc de l’Unesco, architectes, archéologues, ingénieurs, scientifiques, chargés d’évaluer et d’assurer le suivi des projets de restauration et de développement durable. « C’est l’exemple à suivre, affirme l’archéologue Mounir Bouchenaki, l’un de ces experts qui était à l’époque directeur du Patrimoine mondial de l’Unesco. La clef de la réussite tient au mécanisme mis en place à Angkor. » Une trentaine de pays financent et réalisent les travaux de restauration et conservation, sous la houlette des experts du CIC-Angkor, avec les équipes cambodgiennes de l’Autorité nationale Apsara, responsable du site classé.
Lire aussi Patrimoine : le sauvetage d’Angkor, un modèle à suivre
Chez les experts ad hoc, l’erreur que représente la construction de ce parc d’attractions Ankgor Lake of Wonder, en bordure même de l’authentique Angkor, fait l’unanimité autour de l’académicien Azedine Beschaouch, secrétaire scientifique permanent du CIC-Angkor depuis sa création. « La taille disproportionnée du projet, écrivent-ils dans leurs recommandations, semble peu compatible avec l’esprit de préservation et de gestion d’un site iconique tel que celui d’Angkor. Il affecterait gravement l’image de la “valeur universelle exceptionnelle” qui lui a été reconnue par le Comité du patrimoine mondial en décembre 1992. » Au risque d’une suppression du label Unesco et de son impact logistique et financier pour la sauvegarde du site classé Patrimoine mondial. Un désengagement qu’a connu la ville de Dresde en Allemagne, en 2009, à la suite de la construction non autorisé d’un pont moderne.
Très réservés sur le projet Naga, les experts de l’Unesco n’imaginent pas la présence du parc d’attractions à moins de trente kilomètres du site classé, et sans que le nom d’Angkor y soit associé, plutôt près du nouvel aéroport en construction et de la future Smart City, cité de loisirs connectée. En 2013, fêtant les 20 ans du sauvetage d’Angkor, le premier ministre cambodgien Hun Sen rappelait au CIC sa volonté « de protéger Angkor, héritage de l’humanité ».