Publié le 16/02/2021
Vaccination en cabinets de ville : vers un nouveau couac ?

Paris, le mardi 16 février 2021
– Existe-t-il une fatalité qui grève chaque étape de lutte contre l’épidémie de Covid de dysfonctionnements et autres couacs dans notre pays ?
Une organisation rigoureuse
Ce devait être l’impulsion attendue. Le vaccin AstraZeneca dont l’utilisation est recommandée chez les sujets de 50 à 64 ans présentant des comorbidités (et jusqu’à nouvel ordre pour les professionnels de santé) doit permettre d’accélérer la campagne vaccinale. En effet, il est plus adapté que les vaccins Pfizer/BioNTech et Moderna à une utilisation en cabinets de ville. Sa logistique suppose cependant quelques contraintes, auxquelles la Direction générale de la Santé a souhaité répondre grâce à une organisation qui se voulait sans faille.
Étape 1 : les médecins doivent se rapprocher de la pharmacie d’officine de leur choix pour «signaler leur volonté de se voir attribuer des doses du vaccin AstraZeneca ». Pour la première phase, cette démarche doit se faire avant le 17 février 23h.
Étape 2 : les praticiens préparent leur programme de vaccination. En effet, chaque médecin recevra (en ce qui concerne en tout cas la première phase la semaine prochaine) un flacon de 10 doses (deux ou trois flacons peuvent être espérés les semaines suivantes avec un système de commande/livraison similaire).
Ce flacon doit être utilisé dans les 6 heures s’il est conservé à température ambiante et dans les 48 heures s’il peut être transporté puis conservé dans un équipement « qualifié et contrôlé » à +2 à +8°C. Des conteneurs de transport devraient pour ce faire être mis à la disposition des officines très rapidement. Ces conditions supposent donc que le médecin puisse identifier et réunir dix patients souhaitant se faire vacciner dans un délai très court.
La solution : la vaccination en officine !
Est-ce cette contrainte qui explique le démarrage un peu long de l’opération, bien que selon un sondage réalisé par Doctolib et dont les résultats sont dévoilés par le Quotidien du médecin 90 % des généralistes affirment vouloir vacciner avec AstraZeneca dès la semaine prochaine ?
Les pharmaciens donnent en tout cas l’alerte. Le président de la Fédération des syndicats de pharmacien de France (FSPF) indique qu’hier soir seuls 2000 pharmacies ont passé commande (à partir des demandes des praticiens), soit un chiffre très inférieur aux candidatures attendues pour pouvoir écouler les 700 000 doses de vaccin qui peuvent être livrées aux pharmacies à partir du 22 février. Philippe Besset met en cause une communication encore une fois défaillante. « Le dire le vendredi par un ‘DGS-urgent’… Comment voulez-vous que tout le monde connaisse le système d’ici mercredi? On va perdre du temps au démarrage, alors qu’avec les variants, on n’a pas de temps à perdre» déplore-t-il. Pour le syndicat, pour éviter ce raté annoncé, la solution serait, évidemment, de permettre aux pharmaciens de vacciner dès la semaine prochaine.
Priorisation : le rôle (ou le privilège ?) des généralistes
Ce n’est évidemment pas l’avis des représentants des médecins généralistes qui assurent que les praticiens seront au rendez-vous. « On n’est pas en manque de personnes pour vacciner, mais en manque de vaccins » martèle le président de MG France, Jacques Battistoni. Ce dernier estime que les omnipraticiens doivent, en tout cas dans les premiers temps, demeurer le premier référent de la vaccination (en dehors des centres), car ce sont eux qui « savent quels sont les patients qui en ont le plus besoin ». Ce rôle central des praticiens dans la détermination des priorités n’est d’ailleurs pas sans être l’objet de critiques (d’aucuns, tel le Dr Martin Blachier, redoutant que certains médecins généralistes s’affranchissent des préconisations des autorités sanitaires).
Fracture numérique
Cependant, les praticiens font valoir que leur inclusion dans le dispositif permettra de répondre à la « fracture vaccinale » qui voit le jour avec le système des centres de vaccination et surtout des réservations par internet. Cette méthode constitue en effet un obstacle réel pour ceux qui n’ont pas accès à internet ou qui ne manient pas suffisamment bien la langue française pour s’inscrire facilement. « Un constat s’impose : une large majorité des bénéficiaires est issue des classes les plus aisées et ne représente pas la population la plus vulnérable. (…) Priorité est donnée à ceux qui sont suffisamment avertis pour prendre un rendez-vous en ligne » écrivent Jacques Battistoni et les Dr Alexandre Feltz et Denis Lemasson dans une tribune publiée la semaine dernière dans Le Monde. Les effets délétères du « premier arrivé, premier servi » sont notamment visibles dans les départements où la précarité est la plus marquée. Ainsi, en Seine-Saint-Denis, plusieurs centres de vaccination ont constaté que la majorité des personnes qu’ils reçoivent ne sont pas résidents de la ville où est située la structure ; ce phénomène atteint 80 % à la Courneuve par exemple. Les médecins responsables des centres ont bien essayé de corriger cette tendance, en bloquant certains créneaux de réservation pour privilégier d’autres méthodes d’accès à la vaccination. Ce faisant, ils se sont attirés les foudres de la préfecture.
Fracture vaccinale
L’entrée en lice des médecins généralistes permettra-t-elle de complètement corriger la donne ? Des limites persistent, liées notamment à l’impossible vaccination à domicile (qui permettrait d’atteindre les plus « grabataires » remarquent Jacques Battistoni et ses confrères), tandis que les plus précaires et les plus isolés ont également tendance à être de très faibles demandeurs de soins. Dans ce contexte, la participation des dispensaires et des pharmacies parallèlement à des invitations par courrier (ou par sms) des personnes ciblées et des réservations par téléphone ou en direct (dans les mairies par exemple) permettraient sans doute un recrutement plus large, plus égalitaire et plus efficace en termes de lutte contre l’épidémie, puisque les sujets précaires sont également souvent les plus exposés aux virus.
Aurélie Haroche