« Islamo-gauchisme » : un terme sans « aucune réalité scientifique » selon le CNRS, Frédérique Vidal sous pression
La ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche est critiquée jusqu’au sein de la majorité pour s’être trompée de priorité en demandant au CNRS une enquête sur « l’islamo-gauchisme » à l’université.
Le Monde avec AFPPublié hier à 20h45, mis à jour à 06h09
La pression est montée d’un cran, mercredi 17 février, sur la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Frédérique Vidal, jusqu’au sein de la majorité, pour avoir diligenté une enquête sur « l’islamo-gauchisme » à l’université, quand l’exécutif peine déjà à atténuer les stigmates de la crise chez les étudiants.
Le timing en a fait s’étrangler plus d’un. Après avoir épinglé dimanche soir, sur CNews, l’« islamo-gauchisme » qui, selon elle, « gangrène la société dans son ensemble, et l’université n’est pas imperméable », Mme Vidal a enfoncé le clou mardi en annonçant avoir demandé au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) « un bilan de l’ensemble des recherches » qui se déroulent en France, afin de distinguer ce qui relève de la recherche académique et ce qui relève du militantisme. Une « étude scientifique » plutôt qu’une enquête, s’empresse-t-on de préciser au ministère.
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Recadrage au sommet
Le recadrage au sommet s’est fait en termes policés à l’issue du conseil des ministres, mercredi. Emmanuel Macron a répété son « attachement absolu à l’indépendance des enseignants-chercheurs », selon le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, prenant ainsi ses distances avec l’étude demandée par Frédérique Vidal.
Puis Gabriel Attal a encore rappelé que « la priorité pour le gouvernement, c’est évidemment la situation des étudiants dans la crise sanitaire, c’est évidemment la possibilité d’apporter un soutien financier aux étudiants en difficulté, c’est évidemment de permettre aux étudiants qui le souhaitent de pouvoir revenir progressivement en présentiel à l’université », rejoignant plusieurs voix au sein de la majorité appelant Mme Vidal à se concentrer d’abord sur ces points. « Quand elle est sur un plateau de télévision, elle devrait être obsédée par la vie des étudiants, pas sortir ce genre de choses », se désole un cadre de la majorité.
L’enjeu politique est énorme pour l’exécutif qui voit fleurir les images d’étudiants dans les files d’attente devant des banques alimentaires, et les témoignages de détresse psychologique chez les jeunes. Ce hiatus a d’ailleurs été exploité par l’opposition, à l’image du sénateur (communiste) des Hauts-de-Seine Pierre Ouzoulias qui, interpellant le gouvernement sur les aides économiques pour les jeunes, a proposé avec ironie à Mme Vidal de « demander au CNRS à lancer une enquête sur le sujet ».
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« Instrumentalisation de la science »
Sur le fond, la sortie de Mme Vidal a provoqué la « stupeur » de la Conférence des présidents d’université (CPU), qui a publié un communiqué au vitriol vilipendant les « représentations caricaturales » et « arguties de café du commerce » du gouvernement.
Si dans un communiqué le CNRS s’est, lui, dit prêt à « participer à la production de l’étude souhaitée par la ministre », il a toutefois insisté sur le fait que le terme d’islamo-gauchisme « ne correspond à aucune réalité scientifique », regrettant une « polémique emblématique d’une instrumentalisation de la science ». Le centre de recherche a par ailleurs tenu à « condamner avec fermeté celles et ceux qui tentent d’en profiter pour remettre en cause la liberté académique indispensable à la démarche scientifique et à l’avancée des connaissances, ou stigmatiser certaines communautés scientifiques ».
#Communiqué 🗞️ | « L’#islamogauchisme », terme aux contours mal définis, fait l’objet de nombreuses prises de positio… https://t.co/zzoIQ7J3La— CNRS (@Centre national de la recherche scientifique 🌍)
« On va demander à nos chercheurs du CNRS de devenir des flics qui enquêtent sur leur propre université, c’est absurde, il s’agit d’un dérapage incompréhensible », abonde auprès de l’Agence France-Presse (AFP) Michel Deneken, administrateur provisoire à l’université de Strasbourg, mettant cette initiative sur le compte d’une stratégie politique pour « rallier la droite avant les élections régionales et la présidentielle ».
Le sillon, qui avait déjà été emprunté en octobre 2020 par le ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, était en effet creusé depuis plusieurs mois par la droite, dont le député Les Républicains (LR) de Vaucluse Julien Aubert, qui réclamait une mission parlementaire sur la question.
« Police de la pensée »
« Vous n’avez rien d’autre à faire que de lancer une police de la pensée ? », s’est insurgée, mardi, la députée La France insoumise (LFI) de l’Ariège Bénédicte Taurine, son collègue (LFI) de la Somme François Ruffin réclamant, lui, la démission de la ministre.
Pour masquer son abandon des étudiants, Frédérique Vidal lance une chasse aux sorcières chez les universitaires. Ma… https://t.co/Ip1K2NPMnp— Francois_Ruffin (@François Ruffin)
La polémique relance en tout cas les critiques autour de Mme Vidal, universitaire reconnue, spécialiste de la génétique moléculaire, mais accusée de manquer de poids et de sens politiques. L’adoption en novembre 2020 de la loi de programmation pour la recherche, son texte phare, a ainsi été polluée par des amendements controversés, notamment sur le « délit d’entrave » dans les facs. « On lui a confié une loi historique, et le truc passe sous les radars », tempête encore un poids lourd de la majorité.
Mais beaucoup mettent aussi en avant la difficulté du poste, dans un contexte où le sanitaire et l’économique emportent tout. « Elle a commis une erreur de communication, consent ainsi le député (MoDem) du Gard Philippe Berta, mais ça ne remet pas en cause son activité. C’est une femme très courageuse. »
Sur son compte Twitter, mercredi, la ministre réaffirmait son engagement vis-à-vis de la jeunesse.
🏛️– Les étudiants sont une priorité de la politique du @gouvernementFR. Les mesures, nous les prenons pour eux, au… https://t.co/lXKYda0aP1— VidalFrederique (@Frédérique Vidal)
Le Monde avec AFP
«Islamo-gauchisme»: Vidal provoque la consternation chez les chercheurs
17 févr. 2021 Par Lucie Delaporte– Mediapart.fr Frédérique Vidal à la sortie du conseil des ministres, le 27 janvier 2021. © Arthur Nicholas Orchard / Hans Lucas via AFPEn annonçant commander au CNRS une enquête sur « l’islamo-gauchisme » à l’université, la ministre a suscité l’ire du monde de la recherche. Les présidents d’université dénoncent « une pseudo-notion qu’il conviendrait de laisser […] à l’extrême droite », le CNRS émet de profondes réserves.
Particulièrement transparente ces derniers mois malgré la crise grave que connaît l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal embrase la communauté universitaire, abasourdie par son intention de commander « une enquête » au CNRS sur « l’islamo-gauchisme » à l’université.
Tout est parti d’un entretien pour le moins sidérant accordé par la ministre, dimanche 14 février, à CNews, la chaîne préférée de l’extrême droite. Interrogée par Jean-Pierre Elkabbach sur la récente une du Figaro titrée « Comment l’islamo-gauchisme gangrène l’université », la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche a commencé par acquiescer à ce « constat ».
« Ce qu’on observe à l’université, c’est que des gens peuvent utiliser leurs titres et l’aura qu’ils ont […]. Ils sont minoritaires et certains le font pour porter des idées radicales ou des idées militantes de l’islamo-gauchisme en regardant toujours tout par le prisme de leur volonté de diviser, de fracturer, de désigner l’ennemi », commence-t-elle par affirmer.
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© The Sound of Science
« Vous ajoutez aussi les indigénistes qui disent la race, le genre, la classe sociale… tout ça, ça forme un tout ? », la relance doctement Jean-Pierre Elkabbach.
Nullement gênée par l’incroyable confusion de la question, la ministre acquiesce à nouveau. « Absolument. D’ailleurs en biologie cela fait bien longtemps qu’on sait qu’il n’y a qu’une espèce humaine et qu’il n’y a pas de race donc vous voyez à quel point je suis tranquille avec ce sujet-là », répond-elle, montrant combien les récents débats scientifiques sur la notion de « race » dans les sciences sociales lui ont totalement échappé.
« Oui, vous, vous êtes tranquille, mais il y a des minorités et elles sont agissantes… », relance encore le journaliste en agitant les doigts – une gestuelle censée représenter une forme d’infiltration de ces « minorités » à l’université.
« Il y a une sorte d’alliance entre Mao Zedong et l’ayatollah Khomeini ? », suggère encore un Jean-Pierre Elkabbach à qui le sujet tient manifestement à cœur.
« Vous avez raison. Mais c’est pour cela qu’à chaque fois qu’un incident se produit, il est sanctionné, à chaque fois que quelque chose est empêché, c’est reprogrammé, mais je crois que l’immense majorité des universitaires sont conscients de cela et luttent contre cela », avance Frédérique Vidal, sans que le spectateur, à ce stade, sache très bien ce que « cela » désigne, perdu entre les différentes chimères de « l’islamo-maoïsme » et du « féminisme-racialiste »…
« C’est pour cela que je vais demander, notamment au CNRS, de faire une enquête sur l’ensemble des courants de recherche, sur ces sujets, dans l’université, de manière à ce qu’on puisse distinguer ce qui relève de la recherche académique de ce qui relève du militantisme, de l’opinion », lance alors la ministre.
Dans la communauté scientifique, l’annonce de la ministre a manifestement pris tout le monde de court. Interrogé mardi sur les contours de cette future mission d’enquête, le CNRS semblait bien en peine de fournir le moindre élément de réponse. « À ce stade, nous en discutons avec le cabinet de Frédérique Vidal pour préciser les attentes de la ministre », nous a-t-on d’abord répondu dans un embarras manifeste.
Au cabinet de Frédérique Vidal, on semble tout autant dans le brouillard, quant aux « attentes de la ministre ». « Les objectifs de cette étude seront définis dans les prochains jours. Il s’agira de définir ce qui existe comme courants d’études en France, sur différents thèmes », nous répond-on finalement. Difficile de faire plus vague.
S’agit-il de faire une typologie des « courants » de pensée plus ou moins suspects ainsi que, pourquoi pas, des listes d’enseignants participant à ces courants comme aux grandes heures du maccarthysme ?
L’enquête, selon le ministère, sera « portée » par l’alliance Athena « qui regroupe les principaux acteurs de la recherche publique française et qui est présidée par Antoine Petit », c’est-à-dire le directeur du CNRS. Sauf que l’alliance Athena est encore dirigée pour un mois par Jean-François Balaudé, qui, comme l’a révélé Le Monde, n’a même pas été informé de ce projet.
Traversant aujourd’hui une période particulièrement difficile en raison de la pandémie, avec des étudiants en grande détresse et un corps d’enseignants-chercheurs à bout de souffle, la communauté universitaire s’est littéralement embrasée ces dernières heures.
Mercredi en fin de journée, le CNRS a finalement publié un communiqué cinglant, expliquant que « l’islamogauchisme » était un « slogan politique» qui « ne correspond à aucune réalité scientifique ». « L’exploitation politique qui en est faite est emblématique d’une regrettable instrumentalisation de la science ». L’organisme de recherche, qui précise qu’il mènera une enquête « visant à apporter un éclairage scientifique sur les champs de recherche concernés », a pris les devants en affirmant qu’il « condamne en particulier les tentatives de délégitimation de différents champs de la recherche, comme les études postcoloniales, les études intersectionnelles ou les travaux sur le terme de « race », ou tout autre champ de la connaissance ».
La conférence des présidents d’université, d’ordinaire très prudente, s’est fendue mardi en fin de journée d’un communiqué assassin faisant part de sa « stupeur » et réclamant des « clarifications urgentes » à leur ministre de tutelle. « L’islamo-gauchisme n’est pas un concept. C’est une pseudo-notion dont on chercherait en vain un commencement de définition scientifique, et qu’il conviendrait de laisser sinon aux animateurs de CNews, plus largement à l’extrême droite qui l’a popularisée », écrit ainsi l’organisation qui représente tous les présidents d’université.
Le but de cette « enquête » confiée au CNRS est-il d’identifier des éléments potentiellement idéologiquement dangereux au sein de la communauté universitaire ? Sur ce point également, la Conférence des présidents d’université (CPU) tient à mettre les choses au point : « La CPU regrette la confusion entre ce qui relève de la liberté académique, la liberté de recherche dont l’évaluation par les pairs est garante, et ce qui relève d’éventuelles fautes et infractions, qui font l’objet si nécessaire d’enquêtes administratives », et qui sont confiées dans ce cas à l’Inspection générale de l’éducation.
« La CPU s’étonne aussi de l’instrumentalisation du CNRS dont les missions ne sont en aucun cas de produire des évaluations du travail des enseignants-chercheurs, ou encore d’éclaircir ce qui relève “du militantisme ou de l’opinion”, cingle l’organisation. Si le gouvernement a besoin d’analyses, de contradictions, de discours scientifiques étayés pour l’aider à sortir des représentations caricaturales et des arguties de café du commerce, les universités se tiennent à sa disposition. Le débat politique n’est par principe pas un débat scientifique : il ne doit pas pour autant conduire à raconter n’importe quoi. »
Sauf qu’en matière de « n’importe quoi », la CPU et le monde de la recherche plus généralement n’avaient, sans doute, pas encore tout entendu. Questionnée mardi par la députée Bénédicte Taurine (La France insoumise) sur sa volonté de créer une « police de la pensée », Frédérique Vidal a eu cette réponse étonnante : « Alors, oui, en sociologie on appelle ça mener une enquête. Oui, je vais demander à ce qu’on fasse un bilan de l’ensemble des recherches qui se déroulent actuellement dans notre pays… Sur le postcolonialisme… Mais moi, vous savez, j’ai été extrêmement choquée de voir apparaître au Capitole un drapeau confédéré et je pense qu’il est essentiel que les sciences sociales se penchent sur ces questions qui sont encore aujourd’hui d’actualité. »
Un rapprochement entre études postcoloniales et drapeau confédéré, emblème aujourd’hui des suprémacistes blancs, que personne n’a compris… Et pourquoi citer désormais les études postcoloniales qui sont un domaine de recherche présent dans les universités du monde entier?
Beaucoup d’universitaires et de chercheurs indignés ont demandé, à l’instar de l’économiste Thomas Piketty ou de la philosophe Camille Froidevaux-Metterie, le départ de la ministre aujourd’hui désavouée par une grande partie de la communauté scientifique. « Avec Frédérique Vidal, le gouvernement Macron-Castex réalise le rêve de Darmanin : contourner Le Pen par sa droite… Cette ministre indigne doit partir », a déclaré Thomas Piketty sur Twitter, où le mot-dièse #VidalDemission a rencontré un grand succès.
Une « chasse aux sorcières »
Frédérique Vidal à la sortie du conseil des ministres, le 27 janvier 2021. © Arthur Nicholas Orchard / Hans Lucas via AFP
Les chercheurs du CNRS que Mediapart a interrogés ont unanimement rejeté l’idée d’être « instrumentalisés » par l’improbable projet d’enquête de la ministre.
Pour l’historienne Séverine Awenengo Dalberto, chargée de recherche au CNRS et membre de l’Institut des mondes africains, Frédérique Vidal doit effectivement démissionner. « C’est scandaleux et honteux de vouloir restreindre les libertés académiques, d’instrumentaliser la recherche en histoire et sciences sociales à des fins politiciennes, et surtout, dans le contexte pandémique actuel, de mépriser à ce point les étudiants et étudiantes en portant l’attention médiatique et parlementaire sur cette fausse question de l’islamo-gauchisme plutôt que sur la détresse et la précarité des jeunes », explique-t-elle. Cette historienne, spécialiste des questions coloniales, fustige une démarche visant, selon elle, « à banaliser un discours d’extrême droite et à alimenter les fractures qu’elle feint de dénoncer. Comment peut-elle sérieusement penser que travailler sur des discriminations raciales, sur les mécanismes et les effets des assignations identitaires chromatiques, c’est reconnaître l’existence de races biologiques ? »
Comme elle, nombre de chercheurs insistent aussi sur l’absurdité de faire diligenter cette enquête sur l’université par le CNRS, puisque nombre de laboratoires ont une double tutelle CNRS et université.
Le spécialiste des mobilisations ouvrières Samuel Hayat, chargé de recherche au CNRS, décrit ainsi ses collègues « entre sidération et découragement ». « Cela s’inscrit dans la suite logique de la gestion autoritaire de l’enseignement supérieur et de la recherche par Frédérique Vidal », souligne-t-il, en référence à la loi de programmation sur la recherche passée au forceps. « C’est une offensive générale contre, en gros, le discours critique et la pensée critique », estime-t-il. « Pour Frédérique Vidal, l’université doit être dans “l’excellence” et la rentabilité mais l’idée qu’il y ait des pôles de résistances critiques aux politiques est insupportable »,assure-t-il. Ce politiste souligne aussi combien cette « chasse aux sorcières » rappelle les politiques menées au Brésil, en Hongrie, aux États-Unis, en Turquie ou au Japon contre les libertés académiques.
Si dans ces pays la bataille s’est principalement concentrée sur les études de genre, accusées de détruire les fondements de la société, la lutte contre l’islamisme offre, en France, l’excuse toute trouvée pour traquer les chercheurs « déviants ». « Comme ils ne vont pas trouver d’islamistes dans les universités, ils s’appuient sur un concept comme “l’islamo-gauchisme” qui ne veut rien dire mais qui permet d’amalgamer les savoirs critiques au terrorisme », affirme Samuel Hayat. « La cerise sur le gâteau est l’instrumentalisation du CNRS, qui est un établissement public de recherche qui détermine évidemment son agenda de recherche. Être traité comme une officine pour cerner un objet qui n’existe pas, c’est particulièrement insultant. Le CNRS doit réaffirmer qu’il n’est pas aux ordres des objectifs politiques du gouvernement. »
Pour l’historienne Camille Lefebvre, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de l’Afrique aux XVIIIe et XIXe siècles, cette annonce de Frédérique Vidal s’inscrit dans « un pur enjeu électoral consistant à placer la question de l’islam au cœur de la prochaine campagne présidentielle. Le problème c’est que c’est un discours performatif et qu’ils n’en mesurent pas les conséquences », souligne-t-elle, décrivant des discours stigmatisants « qui blessent une partie de la société française à qui l’on veut faire comprendre qu’elle doit rester à sa place ».
Pionnier, avec Marwan Mohammed, de l’étude de l’islamophobie comme nouvelle forme de racisme, le sociologue Abdellali Hajjat (qui a quitté la France pour enseigner en Belgique devant le climat de plus en plus hostile à ces travaux dans l’Hexagone) estime que les déclarations de Frédérique Vidal sont « la énième étape d’un processus de panique morale d’une partie des élites françaises qui a commencé au moins en 2015-2016. Et cela marque le succès d’un intense lobbying de la part des “universalistes chauvins”, tenants de la fausse opposition entre “universalistes” et “décoloniaux”, estime-t-il. La ministre dit qu’il s’agit de distinguer travail de recherche et militantisme… Il semble qu’il s’agit surtout de cibler les universitaires qui seraient “déviants” d’un point de vue politique et scientifique ».
Selon lui, malgré l’ineptie du discours d’une ministre qui semble largement dépassée par la situation, et qui pourrait prêter à sourire, la situation est très alarmante. « Cette volonté d’hégémonie, de contrôle total sur la recherche rappelle les pratiques des régimes politiques contemporains les plus autoritaires », assène-t-il.
« Je suis en colère car ce qui est en train de se passer est à la fois honteux et très inquiétant », affirme de son côté Audrey Célestine, maîtresse de conférences en sociologie politique et études américaines à l’Université de Lille et membre du conseil scientifique de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. « Nous sommes dans une forme de maccarthysme », assure-t-elle jugeant le niveau du débat public « atterrant ». « Lorsqu’on voit quelqu’un comme Raphaël Enthoven évoquer “la peste intersectionnelle”, on se dit qu’il y a une fierté à étaler dans ces débats son ignorance crasse. Je suis pour le débat mais avec des gens qui lisent les travaux dont ils parlent », explique-t-elle. Comme pour tous les chercheurs interrogés, Frédérique Vidal a désormais perdu toute crédibilité et ne peut plus rester ministre de tutelle.
Après les premières déclarations de Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale, sur « l’islamo-gauchisme » à l’université, la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche avait semblé vouloir défendre les libertés académiques. « L’université n’est ni la matrice de l’extrémisme ni un lieu où l’on confondrait émancipation et endoctrinement », avait-elle rappelé à son collègue du gouvernement.
Aujourd’hui, Frédérique Vidal semble appliquer avec zèle une feuille de route écrite par l’exécutif. Interrogé sur France Inter, le 1er février par Léa Salamé, sur la place des « indigénistes » et des « racialistes » à l’université – un questionnement qui en dit long sur la maîtrise du sujet –, Gérald Darmanin, ministre de l’intérieur, a ainsi expliqué que ces idéologies sont peut-être « majoritaires » à l’université : « C’est un drame pour la France et nous devons absolument débattre pied à pied, idée par idée cela », a détaillé ce matin-là – sans souci du mélange des genres – le « premier flic de France ».
« C’est d’ailleurs ce qu’a souhaité le président de la République dans son discours des Mureaux », rappelait-il alors, en référence au discours du chef de l’État ciblant le « séparatisme islamiste ».
Soutenu par le gouvernement, un amendement glissé au Sénat dans la loi de programmation sur la recherche avait déjà, en octobre dernier, tenté de soumettre les libertés académiques au « cadre des valeurs de la République ». Finalement rejeté, au vu de sa formulation floue, il révélait déjà combien l’exécutif se montrait soupçonneux à l’égard du monde universitaire.
Le président, passé de la lecture de Paul Ricœur à celle de Pierre-André Taguieff et sa dénonciation des « bonimenteurs du postcolonial », avait déjà affirmé en juin dernier devant des journalistes que « le monde universitaire a été coupable. Il a encouragé l’ethnicisation de la question sociale en pensant que c’était un bon filon. Or, le débouché ne peut être que sécessionniste. Cela revient à casser la République en deux ».
Aujourd’hui, sous les coups de boutoir d’un pouvoir obsédé par la mise au pas de la communauté universitaire, ce sont surtout les enseignants, les chercheurs et plus largement les libertés académiques qui sont menacés.
Islamogauchisme: un épouvantail en retard d’une crise
- 18 FÉVR. 2021
- PAR ANDRÉ GUNTHERT
- BLOG : ICONOGRAMMES
Jean-Michel Blanquer ou Frédérique Vidal en sont convaincus : l’islamogauchisme ravage l’université. Drôle de façon de considérer l’enseignement supérieur. Car ce terme, marqué au fer rouge de la haine raciste, en dit plus long sur l’idéologie de ceux qui l’emploient que sur le monde de la recherche.
La séquence qui se clôt avec le désaveu de la ministre de l’enseignement supérieur par le président de la République avait commencé après l’assassinat de Samuel Paty, le 16 octobre 2020. La résurgence brutale de l’imaginaire des attentats terroristes des années 2015-2016 suscitée par ce fait divers abject avait provoqué l’habituelle hystérisation du débat public, entretenue par les politiques et les médias islamophobes, ravis de l’aubaine.
Alors que le souvenir du terrorisme jihadiste commence à s’éloigner, le retour au premier plan de ses principaux motifs a en effet permis aux militants du choc des civilisations de se livrer à leur sport favori : l’instrumentalisation de l’émotion au profit de la dénonciation tous azimuts de prétendus complices, au premier rang desquels les forces de gauche et les milieux intellectuels, accusés de complaisance face aux dangers du fanatisme islamique.
Dans cette ambiance de chasse aux sorcières, Jean-Michel Blanquer, le premier, avait repris publiquement l’accusation familière de l’extrême-droite, estimant sur Europe 1 que « ce qu’on appelle communément l’islamogauchisme fait des ravages à l’université ».
Volant à la rescousse du ministre de l’éducation, le collectif Vigilance Universités, composé d’universitaires néoconservateurs, à l’origine de la plupart des pétitions et tribunes anti-décoloniales dans la presse depuis 2016, profitait à son tour de l’occasion pour réclamer la dénonciation des chercheurs accusés de déni: « Nous demandons donc à la Ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation de mettre en place des mesures de détection des dérives islamistes, de prendre clairement position contre les idéologies qui les sous-tendent, et d’engager nos universités dans ce combat pour la laïcité et la République en créant une instance chargée de faire remonter directement les cas d’atteintes aux principes républicains et à la liberté académique ».
On ne peut qu’être atterré par l’activisme d’universitaires qui les conduit à tourner vers leurs propres collègues les armes du populisme d’extrême-droite. Alors que le journal Mediapart a calculé que les travaux consacrés en France aux questions raciales ne représentent que 2% des publications en sociologie depuis 1960, la dénonciation pêle-mêle des études décoloniales, du syndicat étudiant UNEF, du parti indigéniste (mouvement politique sans rapport avec l’université), ou de la théorie de l’intersectionnalité, dont on se demande bien ce qu’elle a à voir avec l’intégrisme islamiste, forme un marigot d’obsessions et de haines qui n’a qu’un rapport très lointain avec l’enseignement supérieur.
Emprunté à Pierre-André Taguieff (par ailleurs un des principaux animateurs du groupe Vigilance Universités), le terme « islamogauchisme », détourné de son sens initial qui visait l’antisionisme, sert désormais de fourre-tout pour recouvrir d’un label cette hallucination collective.
Mis à part le fait que les travaux sur le racisme ou la critique du colonialisme énervent beaucoup le Rassemblement national, on aura du mal à trouver un quelconque rapport doctrinal ou idéologique entre l’intégrisme islamiste et ce que désigne aujourd’hui l’islamogauchisme.
On comprend donc que le préfixe « islamo » sert avant tout de qualificatif infamant pour calomnier ceux que le populisme de droite considère comme ses ennemis. La «complicité» dont ils seraient coupables ne concerne en effet rien d’autre que l’accusation de fermer les yeux sur les dangers de l’islamisme.
La reprise de ce motif dans les rangs du gouvernement s’explique par l’offensive que Macron a souhaité engager après son cuisant affrontement avec les Gilets jaunes. C’est en effet le président de la République qui lance, le 10 juin 2020, dans le contexte des mouvements de protestation contre les violences policières racistes: « Le monde universitaire a été coupable. Il a encouragé l’ethnicisation de la question sociale en pensant que c’était un bon filon. Or le débouché ne peut être que sécessionniste ».
À l’été 2020, dans la vision vaguement gramscienne qui s’exprime dans les allées du pouvoir, on a le sentiment d’avoir perdu la bataille « idéologique ». Mais de la part de novices dans l’exercice du soft power, cette préoccupation ne débouche que sur l’idée qu’il faut réprimer les esprits, comme les matraques ont tabassé les corps. Adoptée le 16 février, la loi sur le séparatisme traduit l’accession de l’islamophobie au rang de doctrine d’Etat et d’outil pour restaurer la cohésion nationale, mise à mal par les conflits sociaux.
C’est donc en toute bonne conscience que la ministre Frédérique Vidal, invitée sur la chaîne d’extrême-droite CNews le 14 février, et poussée dans ses retranchements par Jean-Pierre Elkabbach, s’emmêle un peu les pinceaux et finit par acquiescer à l’accusation populiste de « gangrène » islamogauchiste de l’université réitérée par Le Figaro.
Encouragée par la réclamation de Vigilance Universités, la ministre annonce son intention de confier une enquête au CNRS « sur l’ensemble des courants de recherche sur ces sujets dans l’université de manière à ce qu’on puisse distinguer de ce qui relève de la recherche académique de ce qui relève du militantisme et de l’opinion » – ce qui revient à instituer une police de la pensée au sein du monde académique.
Alors que la ministre est déjà très affaiblie au sein de la communauté universitaire par le passage en force d’une loi de programmation qui accentue la précarité dans l’enseignement supérieur, ces propos suscitent évidemment un tollé.
Dans une réplique cinglante, la Conférence des présidents d’université appelle à « sortir des représentations caricaturales et des arguties de café du commerce », et à éviter de « raconter n’importe quoi ». A son tour, le CNRS dénie toute validité au concept d’«islamogauchisme» et «condamne avec fermeté celles et ceux qui tentent d’en profiter pour remettre en cause la liberté académique, indispensable à la démarche scientifique et à l’avancée des connaissances, ou stigmatiser certaines communautés scientifiques».
Devant l’indignation unanime des chercheurs, Macron perçoit le danger de donner prise à des accusations de mise au pas de l’université. Après l’épisode malheureux qui a vu le ministre Gérald Darmanin doubler Marine Le Pen sur sa droite, la maladresse de Vidal accentue l’image d’un gouvernement gangrené par le populisme. Mais surtout, ce sont les images de la misère d’étudiants en grande difficulté, contraints de recourir au secours alimentaire, qui ont renvoyé les accusations de déviance idéologique rejoindre Mao et Khomeiny dans les poubelles d’un lointain passé.
En attendant la prochaine diversion, le chiffon rouge islamogauchiste a bel et bien montré ses faiblesses. Loin de constituer une arme solide, il apparaît comme un collage hâtif et déjà vieillot, marqué au fer rouge par la haine raciste de l’extrême-droite – un épouvantail en retard d’une crise.
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