Les joutes numériques sur les réseaux sociaux ne laissent pas indemnes (Samuel Laurent – Journaliste au « Monde »)

« J’ai vu naître le monstre » ou la chronique d’une addiction à Twitter

Journaliste au « Monde » et ancien responsable des Décodeurs, Samuel Laurent raconte sa décennie d’immersion au sein du réseau social dans « J’ai vu naître le monstre. Twitter va-t-il tuer la #démocratie ? », aux Arènes. « Le Monde » en publie des extraits. 

Par Samuel Laurent

Publié le 10 février 2021 à 05h05 – Mis à jour le 10 février 2021 à 14h04  

[Il a été l’un des journalistes français les plus actifs sur Twitter. Mais il a fortement atténué sa présence sur ce réseau social, fatigué des joutes numériques qui ne laissent pas indemne. Dans J’ai vu naître le monstre, Twitter va-t-il tuer la #démocratie ?, qui paraît le 11 février aux éditions des Arènes, Samuel Laurent, journaliste au Monde et ancien responsable des Décodeurs, analyse sa relation à ce réseau social et la façon dont celui-ci a refaçonné l’espace public. Le Monde en publie des extraits.]

Bonnes feuilles. J’avais trois raisons de m’inscrire sur Twitter, début 2008 : j’étais curieux, je percevais l’intérêt professionnel de ce jeune réseau et j’avais envie de m’amuser. () Je m’y suis donc engagé, bercé par la douce mélopée utopiste qui caractérisait le Web de la fin des années 2000 : participation, écoute de l’audience, coproduction de l’information, blogs…

Le monde était en train de changer, et l’Internet « 2.0 » – prononcez deux point zéro – c’était l’avenir, non seulement de la technologie, mais surtout de la démocratie. La popularité croissante des blogs et de Facebook allait changer la donne en matière de représentation et d’échanges d’idées, j’en étais convaincu. Nous ne débattrions plus jamais comme avant.

Parmi ces nouveaux services, l’un rayonne particulièrement : Twitter, un réseau qui permet d’envoyer de courts messages à des abonnés. J’y trouve une forme de récréation, j’y pêche des informations, des contacts. Rapidement, je ne compte plus les heures. Je suis loin d’être le seul. L’arrivée de Twitter correspond avec les débuts professionnels de toute une génération de journalistes employés sur les sites Web d’information, à qui l’on demandait de produire rapidement du « desk », des articles écrits sans quitter leur ordinateur, en reprenant, en réécrivant, en « bâtonnant » des dépêches d’agence.

« Twitter me permet d’exister, de compter professionnellement. Je tweete, donc je suis, donc j’existe, donc je pèse »

Ces nouveaux venus de la profession, dont je faisais partie, ont rapidement identifié Twitter comme un moyen de se retrouver et de se reconnaître, mais aussi de se faire voir. (…) Twitter me permet d’exister, de compter professionnellement. Je tweete, donc je suis, donc j’existe, donc je pèse. Il me pousse à continuer, à tweeter et à retweeter sans trêve, sur tout et n’importe quoi. (…) Comme d’autres, plus que d’autres, j’y suis sept jours sur sept, du lever au coucher, répondant aux interpellations, interpellant à mon tour, donnant mon avis sur tout ce qui passe. (…)

C’est un dimanche du début de l’année 2013. Nous recevons des amis, venus déjeuner à la maison pour voir notre fille qui fait ses premiers pas dans le salon. Pourtant, je suis enfermé dans la chambre depuis plus d’une heure, rivé à mon smartphone, pianotant rageusement sur la dalle de l’écran : il se trouve que ce dimanche est aussi un jour de Manif pour tous. Les opposants au mariage entre personnes de même sexe défilent dans Paris et, comme toujours, ils ont annoncé des chiffres de mobilisation fantaisistes. J’ai posté une série de Tweet pour les relativiser, partant d’un calcul de densité destiné à leur montrer qu’avec ces scores, ils seraient quatre ou cinq manifestants par mètre carré. Inévitablement, ce raisonnement suscite des centaines de contestations, plus ou moins aimables. Rien ne m’oblige à répondre à ces anonymes virulents. Personne ne m’a demandé de me lancer dans cette arithmétique dominicale. Je l’ai fait de ma propre initiative, aiguillonné comme tant d’autres par ce puissant sentiment d’indignation dont se nourrit Twitter. (…)

« Pour paraphraser une célèbre œuvre cinématographique des années 1980, “Rambo II”, pour survivre au trolling, je suis devenu un troll »

J’ai complètement intégré ce rôle de vigie numérique et je suis toujours à l’affût, dans un coin de Twitter, en veille. Il y a quelque chose de donquichottesque dans ma démarche : je lutte contre des moulins, je tente de convaincre des convaincus, par essence indétournables de leur conviction, quoi qu’il en coûte.

Et il en coûte – à ma vie de couple, à ma vie familiale. (…) Sans m’en rendre compte, j’ai basculé dans des joutes rhétoriques où l’idée n’est plus tant de convaincre l’autre que de lui montrer qu’il a tort. Tout y passe : caricaturer son argumentation, user de cynisme, d’exagération, souligner les faiblesses de son raisonnement…

Pour paraphraser une célèbre œuvre cinématographique des années 1980, Rambo II, pour survivre au trolling, je suis devenu un troll. Monstre poilu issu du folklore nordique, le troll est belliqueux, peu futé. Le terme est employé depuis les débuts du Web pour désigner un utilisateur de forum ou de réseau social qui prend plaisir à se montrer agressif, cynique, de mauvaise foi, dans le but d’énerver ses interlocuteurs et de parasiter leurs publications. (…) J’ai besoin, viscéralement, d’avoir raison. Y compris, voire surtout, avec les interlocuteurs les plus pénibles, les plus violents, les plus insultants.

Ils ont débarqué nombreux à la faveur de l’élection présidentielle de 2012, où la sociologie restreinte, jeune, parisienne et branchée de Twitter s’est élargie à de nouveaux acteurs : les militants. Si les politiques n’y sont encore pas très nombreux, leurs supporteurs, eux, se sont inscrits en masse, avec une mission : défendre les idées de leurs champions.

Inspirés par le modèle de Barack Obama aux Etats-Unis, les partis français ont pris en compte l’importance des réseaux en ce début des années 2010. Ils ont commencé à professionnaliser leur pratique, organisant par exemple des soirées riposte, où l’on réunit quelques jeunes militants au QG de campagne afin qu’ils tweetent et retweetent frénétiquement en faveur de leur candidat. (…)

« Si les politiques sont aussi sensibles aux arguments des réseaux sociaux, c’est qu’ils les fréquentent souvent beaucoup eux-mêmes »

L’année 2012 marque l’arrivée des personnalités politiques sur Twitter. Et, comme les journalistes quelques années auparavant, ils développent rapidement une addiction marquée pour un réseau qui permet de réaliser le vieux rêve de tout politique : se passer du filtre des médias pour pouvoir directement diffuser son message au peuple (…).

Si les politiques sont aussi sensibles aux arguments des réseaux sociaux, c’est qu’ils les fréquentent souvent beaucoup eux-mêmes. J’ai plusieurs fois constaté à quel point les femmes et hommes politiques pouvaient devenir des usagers compulsifs de Twitter. Lors de plusieurs échanges par message direct avec des ministres, je me suis rendu compte que ces derniers étaient fréquemment actifs en personne sur leurs comptes, tweetant et lisant eux-mêmes leurs mentions (…). La disproportion de leurs réactions est édifiante : comme tout le monde, ils sont prisonniers d’une fascination malsaine pour Twitter. Et comme nombre de journalistes, ils l’érigent en France miniature qu’il n’est certainement pas. (…)

« Sur un réseau social, la meute, la foule, n’a jamais conscience qu’elle en est une »

Au mitan des années 2010, j’ai observé de plus en plus souvent des personnalités que l’on pourrait dire « qualifiées », diplômées, actives, s’indigner contre un Tweet émis par une personne sans influence, voire anonyme, et l’utiliser comme exemple à l’édification de leurs abonnés. Je suis bien placé pour identifier cette pratique : j’ai moi-même passé des années à récupérer des Tweet d’activistes méconnus contenant des mensonges éhontés, des intox, et à les citer sur mon propre compte pour m’en moquer, ou en faire des exemples.

Il a fallu des années pour que je m’interroge sur l’effet que cette habitude avait produit sur ma victime du jour, pour que je me demande si mon Tweet destiné à lui faire honte la faisait réellement changer de comportement par la suite. (…)

Sur un réseau social, la meute, la foule, n’a jamais conscience qu’elle en est une. Chacun pratique sa propre indignation individuelle, sans prendre en compte le caractère collectif qu’elle finit par revêtir. Il existe une forme d’accoutumance, d’ivresse de l’indignation. Je connais une douzaine de comptes dans ce cas, dont les propriétaires voguent à longueur de semaines, voire de journées, de cause en cause, de #vomi en #honte, dans une sorte d’« indignité » aiguë permanente, tout en ayant de moins en moins de recul sur la cause.

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Combien de fois ai-je vu monter des campagnes d’indignation collective ayant pour base un message tronqué ou mal compris ? (…) Chaque fois, le même processus est à l’œuvre : il suffit d’un titre, d’un extrait vidéo de quelques secondes, pour provoquer l’indignation, l’émotion. Mais une fois l’indignation éprouvée puis exprimée, difficile de revenir à la raison. C’est ce qu’on appelle l’effet de cadrage : lorsque l’on a posé un cadre de signification, il est très difficile d’en sortir. (…) Sur Twitter, cette tyrannie morale, cette indignation au nom du bien ne s’accompagne pas de massacres physiques, mais d’autres formes de punition, par l’ostracisme et le harcèlement. (…)

« Le chant du cygne débute avec un banal message, envoyé un jeudi »

Le chant du cygne débute avec un banal message, envoyé un jeudi. Nous sommes le 2 mai 2019, au lendemain d’une manifestation du 1er-Mai marquée – comme tous les rassemblements des derniers mois – par les violences policières à l’encontre des « gilets jaunes ». La veille, mercredi 1er mai, le cortège parisien remontait le boulevard de l’Hôpital, en direction de la place d’Italie, sous un soleil printanier. (…) Dans la cohue, quelques manifestants, cherchant à éviter les charges policières, ont pénétré dans l’enceinte de l’immense hôpital de la Pitié-Salpêtrière, qui jouxte le boulevard. L’« intrusion » est largement commentée sur les chaînes d’info en continu et se transforme, le soir même, en « attaque », dans un message publié sur le compte Twitter du ministre de l’intérieur, Christophe Castaner (…). « Je n’aurais pas dû employer le terme “attaque” », admettra le ministre dès le jeudi soir. Mais, sur Twitter, ses partisans ne sont pas de cet avis, et continuent de défendre mordicus la version initiale. (…)

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Parmi les torrents d’injures et de dénigrements qui continuent de déferler en ce début mai, je finis par remarquer des points troublants, comme une photographie de « gilets jaunes » sur le toit d’une guérite de l’hôpital, que m’envoient des dizaines de comptes différents en l’espace de quelques minutes, ce qui semble indiquer une organisation en amont, des « éléments de langage ».

Autant d’indices qui confortent un soupçon que nous avons, au Monde, depuis quelques mois : face aux « gilets jaunes », la majorité présidentielle, qui assure en parallèle vouloir lutter contre le cyberharcèlement, semble avoir décidé d’adopter une stratégie d’astroturfing (de « massification » en français) et de construction d’opinion sur les réseaux, en recourant à des hordes de comptes de plus en plus agressifs. (…) On me propose de me pencher sur le phénomène. Je le fais en choisissant une approche qui, rétrospectivement, m’apparaît suicidaire, mais qui sur le moment me semblait pertinente : je décide de mener une enquête ouverte, et donc de raconter en temps réel ce que je découvre. (…)

« Le harcèlement peut prendre la forme d’une vague, une déferlante violente qui emporte tout sur son passage »

Quelle erreur ! Durant des semaines, la litanie se poursuit au quotidien : « Arrête de chouiner »« j’ai honte pour votre profession », « t’es né comme ça, mon con, ou t’as été malade quand tu étais petit ? ». Le harcèlement peut prendre la forme d’une vague, une déferlante violente qui emporte tout sur son passage. Mais le plus souvent, il s’apparente au supplice de la goutte d’eau : un flux, plus ou moins fort mais d’abord et surtout régulier, qui tombe, Tweet à Tweet, reproche à reproche, inlassablement. Une petite mélopée qui répète en boucle « c’est nul », « tu es mauvais », « tu es vendu », « tu es partisan », « tu n’y connais rien ».

J’ai beau me protéger, filtrer, masquer, bloquer, penser qu’à force j’ai l’habitude, on ne la prend jamais vraiment. D’autant que le niveau a monté. Là où aux débuts de Twitter, en 2012, un harcèlement consistait en quelques dizaines d’injures, il peut désormais se chiffrer en milliers de messages. (…)

Au fil des années, j’avais appris à filtrer correctement ce type de réactions : cette fois, je les lis toutes. J’en deviens obsédé. (…) L’enquête me hante, leurs messages également. C’est la campagne de harcèlement de trop, qui fait déborder un vase déjà bien rempli. (…) Plusieurs fois retardée par divers impondérables, mon enquête sort le 6 juillet, sans grand retentissement. Le même jour, j’annonce ma décision : je quitte Les Décodeurs, le fact-checking, ma chronique sur France 5 et Twitter. Je sais que j’y joue ma santé physique et mentale. (…)

Lire l’enquête de Samuel Laurent du 6 juillet 2019 : Anonymat, représailles ciblées et faux comptes : comment des macronistes se sont radicalisés en ligne

Les réseaux sociaux font désormais partie du paysage de la pensée : il serait illusoire d’imaginer que cette boîte de Pandore puisse être refermée. Elle peut, en revanche, être modérée, policée, investie. (…) Pourquoi se contenter de condamner les masses anonymes et les concepteurs des réseaux, du haut des chaires de légitimité que nous confèrent nos positions de politiques, de journalistes, d’universitaires ou de communicants ?

Il est facile d’oublier au passage que nous [journalistes] en sommes les utilisateurs les plus influents. Et que c’est avant tout à nous, qui sommes des professionnels de la parole, d’apprendre à mieux nous y exprimer, à mieux nous y comporter. A nous de retrouver, en somme, ce qui nous a donné au départ cette forme de magistère sur le débat public : la qualité et la maîtrise de nos propos, de nos informations, de nos jugements. De retrouver, surtout, ce qui fonde notre fonction sociale : une capacité à écouter, à comprendre, à retranscrire les préoccupations et les attentes d’une population qui s’étend au-delà de celle du réseau social. D’ expliquer, plutôt que décrier et juger. Une gageure que j’ai moi-même du mal à respecter ; je dois encore me faire violence pour ne pas me contenter de réagir.

« J’ai vu naître le monstre. Twitter va-t-il tuer la #démocratie ? », de Samuel Laurent (Les Arènes, 240 pages, 19 €). En librairie le 11 février.

« J’ai vu naître le monstre. Twitter va-t-il tuer la #démocratie ? », de Samuel Laurent (Les Arènes, 240 pages, 19 euros). LES ARENES

Samuel Laurent

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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