talie : Mario Draghi accepte le poste de président du conseil
L’ancien chef de la Banque centrale européenne a formé une coalition hétéroclite allant du Parti démocrate à la Ligue d’extrême droite de Matteo Salvini en passant par le parti de droite Forza Italia, de Silvio Berlusconi.
Le Monde avec AFP et ReutersPublié le 12 février 2021 à 19h56 – Mis à jour le 13 février 2021 à 16h34
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Mario Draghi a officiellement accepté le poste de président du conseil italien, vendredi 12 février, sortant le pays de la paralysie politique. L’ex-chef de la Banque centrale européenne (BCE) avait été choisi le 3 février par le président de la République, Sergio Mattarella, pour succéder à Giuseppe Conte, contraint à la démission le 26 janvier après l’éclatement de sa coalition.
Avant de prendre le poste, M. Draghi s’est assuré une large majorité. Il a mené des entretiens tous azimuts avec les partis politiques représentés au Parlement, qui lui ont permis de former un attelage hétéroclite allant du Parti démocrate (centre gauche) à la Ligue (extrême droite) de Matteo Salvini en passant par Forza Italia (droite), la formation de Silvio Berlusconi.
Jeudi, in extremis, l’inclassable M5S, antisystème jusqu’à son arrivée au pouvoir, a donné lui aussi son feu vert lors d’un vote en ligne de ses militants, faisant ainsi tomber le dernier obstacle à un gouvernement d’union nationale.
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Celui qui a été vice-président de Goldman Sachs pour l’Europe entre 2002 et 2005est donc assuré d’avoir la majorité au Parlement, dont il devrait solliciter la confiance en début de semaine. Il devra, avant cela, prêter serment.
Un « superministère » de la transition écologique
M. Draghi a annoncé vendredi soir la composition de son gouvernement : des politiques et des technocrates, nommés en pleine crise sanitaire pour réussir la vaccination de masse et surmonter la dépression économique en Italie. Le poste-clé de ministre de l’économie et des finances est ainsi revenu à un homme de confiance, Daniele Franco. M. Franco, 67 ans, considéré comme l’un des meilleurs experts des finances publiques de la Péninsule, a fait l’essentiel de sa carrière au sein de la Banque d’Italie, dont M. Draghi était gouverneur, jusqu’à en devenir le numéro deux début 2020.
M. Draghi a cependant joué la continuité sur plusieurs autres postes importants : il a ainsi confirmé Luigi Di Maio (Mouvement populiste 5 étoiles, M5S) au poste de ministre des affaires étrangères, la technocrate Luciana Lamorgese à celui de ministre de l’intérieur et Roberto Speranza, du petit parti de gauche Libres et égaux (LeU), au poste de ministre de la santé.
Il a annoncé également la prochaine création d’un « superministère » de la transition écologique – le premier du genre en Italie – qui sera dirigé par un physicien de renom, Roberto Cingolani, responsable depuis septembre 2019 de l’innovation technologique chez le géant italien de l’aéronautique Leonardo.
La campagne vaccinale, première priorité
L’une des raisons pour lesquelles de nombreuses formations se sont ralliées à l’économiste et ancien banquier est que toutes veulent avoir leur mot à dire dans l’allocation des quelque 200 milliards d’euros que l’Italie doit recevoir grâce au fonds de relance européen mis en place face à la crise économique provoquée par la pandémie de Covid-19. Lors de ses consultations, M. Draghi a assuré qu’il s’opposait à toute austérité budgétaire, en dépit du niveau très élevé de la dette publique italienne, et ce, en raison de la nécessité de préserver la cohésion sociale.
Les difficultés ne font que commencer pour cet Italien affable de 73 ans réputé pour sa discrétion, son sérieux et sa détermination. L’Italie, qui compte plus de 90 000 décès dus au Covid-19, a enregistré en 2020 l’une des pires chutes du produit intérieur brut (PIB) de la zone euro, avec un plongeon de 8,9 %.
En tête des priorités figure aussi l’accélération de la campagne vaccinale, affectée comme dans les autres pays européens par des lenteurs d’approvisionnement. Seulement 1,2 million d’Italiens sur 60 millions ont été vaccinés.
D’autres chantiers restés en plan depuis des décennies attendent M. Draghi sur son bureau au palais Chigi, siège du gouvernement en plein centre de Rome : remédier à la lenteur de la justice, s’attaquer à la bureaucratie en rendant l’administration plus efficace et lancer la transition écologique.
Le Monde avec AFP et Reuters
Italie : le retour aux affaires de la Ligue, cadeau empoisonné pour Matteo Salvini
Giancarlo Giorgetti, qui hérite du portefeuille stratégique du développement économique, incarne une ligne nettement plus modérée que celle de son chef de file.
Par Jérôme Gautheret(Rome, correspondant)Publié le 13 février 2021 à 10h42

Obtenir la majorité la plus large possible pour n’être l’esclave de personne : tel était l’objectif initial de Mario Draghi lorsqu’il a commencé à mener les discussions en vue de la constitution de son gouvernement, le 3 février. En un peu plus d’une semaine, l’ancien président de la Banque centrale européenne (BCE) a gagné son pari, obtenant, outre l’appui de l’ensemble des forces de gauche et de la majorité du Mouvement 5 étoiles, le ralliement des deux principaux groupes de la droite au Parlement, Forza Italia (pro-Berlusconi, droite modérée) et la Ligue (extrême droite). Seuls restent en dehors de la majorité quelques dissidents du M5S et les post-fascistes de Fratelli d’Italia.
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Logiquement, la Ligue et Forza Italia ont donc obtenu une présence conséquente (trois représentants chacun) au sein du nouveau gouvernement. Mais, là où la représentation des pro-Berlusconi est très conforme à l’image du mouvement – Mara Carfagna, Mariastella Gelmini et Renato Brunetta étant considérés comme des fidèles du Cavaliere, et n’ayant jamais cherché à lui faire de l’ombre –, la situation s’avère un peu plus compliquée en ce qui concerne les partisans de Matteo Salvini.
Une épreuve pour Salvini
En confiant à Giancarlo Giorgetti le portefeuille stratégique du développement économique, Mario Draghi, tout en tirant les conséquences du ralliement de la Ligue, place son chef de file, Matteo Salvini, dans une situation compliquée. Parlementaire depuis un quart de siècle, Giancarlo Giorgetti est une figure du parti à la stature incontestable, extrêmement populaire dans les milieux d’affaires de Lombardie. Et ces derniers mois, il s’est éloigné du dirigeant de la Ligue, au point d’incarner désormais une ligne très différente de la sienne, nettement plus modérée. Quelques jours après l’élection présidentielle américaine, ne déclarait-il pas que si le parti veut prétendre gouverner, il doit « parler avec Biden », alors que Matteo Salvini refusait encore de se résoudre à la défaite de son champion Donald Trump ?
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Même s’il n’a pas lésiné sur les professions de foi pro-européennes depuis l’investiture de Mario Draghi, Matteo Salvini parviendra difficilement à faire oublier en un clin d’œil ses provocations passées. Dans le même temps, sa concurrente à l’extrême droite, Giorgia Meloni, qui a choisi de rester dans l’opposition, pourrait séduire les déçus du virage pro-européen de la Ligue. Coincé entre l’aile « réaliste » incarnée par M. Giorgetti et la concurrence de Fratelli d’Italia de Mme Meloni à l’extrême droite, Matteo Salvini aura fort à faire, durant les prochains mois, pour conserver sa position de figure de proue des droites italiennes.
Jérôme Gautheret(Rome, correspondant)
Italie : Beppe Grillo arrache l’accord des militants M5S pour un soutien à un gouvernement Draghi
Pour défendre cette énième volte-face, l’humoriste a défendu le retour à l’un des thèmes originaux du mouvement, le combat pour l’environnement.
Par Jérôme Gautheret(Rome, correspondant)Publié le 12 février 2021 à 03h21 – Mis à jour le 12 février 2021 à 10h25
Temps de Lecture 4 min.

Il n’est pas besoin de souligner combien, en matière de consultations politiques, l’intitulé d’une question peut influer sur la réponse obtenue. Si l’on souhaite un reflet exact de la réalité, on choisira les termes les plus neutres. En revanche, pour peu qu’on soit intéressé au résultat, il arrive que la demande soit un peu orientée.
En onze années d’existence, la direction du Mouvement 5 étoiles (M5S, antisystème), qui prônait à l’origine la transparence absolue et le recours généralisé au vote en ligne, clé de la démocratie directe, a insensiblement glissé vers des formulations de plus en plus discutables, à mesure qu’il se convertissait à la dure réalité de l’exercice du pouvoir. Mais jamais elle n’est allée aussi loin que lors de la consultation organisée jeudi 11 février sur la plate-forme Rousseau pour avaliser le soutien à l’ancien président de la Banque centrale européenne Mario Draghi, chargé par le président Sergio Mattarella de former le prochain gouvernement italien.
Quelque 60 % des 120 000 inscrits ont répondu à la question : « Es-tu d’accord pour que le mouvement soutienne un gouvernement technico-politique prévoyant un super-ministère de la transition écologique et défendant les principaux résultats obtenus par le mouvement, avec les autres forces politiques indiquées par le président du conseil désigné Mario Draghi ? » et parmi eux, 59,3 % ont voté « oui », levant le dernier obstacle à la naissance d’un nouveau gouvernement, dont la composition doit être annoncée dans les prochains jours.Lire notre éditorial : Mario Draghi, le pari politique de l’Italie
« La responsabilité est le prix de la grandeur »
L’ancien chef politique du mouvement, Luigi Di Maio, a salué avec un certain lyrisme ce résultat : « La responsabilité est le prix de la grandeur. Aujourd’hui, nos inscrits ont démontré une fois de plus leur grande maturité, leur loyauté vis-à-vis des institutions et leur sens de l’appartenance au pays. » Il aurait également pu les remercier pour l’abnégation avec laquelle ils suivent la formation, malgré les reniements et les changements de cap permanents qui la caractérisent.
Cofondateur du M5S, l’humoriste Beppe Grillo, revenu au premier plan au plus fort de la crise après des mois de silence, n’aura pas ménagé ses efforts pour obtenir ce résultat. La direction du M5S dont il reste, sinon le chef opérationnel, du moins la référence ultime, théorisait, début 2018 – au temps de sa splendeur (32 % des suffrages aux législatives) –, le refus de toutes les alliances. Cela ne l’avait pas empêchée de conclure, au printemps de la même année, un « contrat de gouvernement » à la tonalité très eurosceptique avec la Ligue de Matteo Salvini (extrême droite). Un an après, le même M5S conclut une alliance en bonne et due forme, résolument proeuropéenne cette fois-ci, avec le Parti démocrate et toutes les autres forces du centre gauche.
Après la crise ouverte par Matteo Renzi et provoquée par la démission de Giuseppe Conte le 25 janvier, Beppe Grillo a eu tôt fait d’appeler à une union la plus large possible. Cette fois-ci il s’agit de participer à un exécutif rassemblant la plupart des groupes parlementaires, exception faite des souverainistes de Fratelli d’Italia (post-fascistes), et dirigé par Mario Draghi, ancien gouverneur de la Banque d’Italie puis président de la Banque centrale européenne – autrement dit l’homme qui incarne le mieux, en Italie, ces élites que le M5S cherche en théorie à abattre.
Enième volte-face
Pour défendre cette énième volte-face et atténuer les contestations, alors que le M5S est crédité d’à peine plus de 15 % d’intentions de vote, l’humoriste revendique le retour à l’un des thèmes originaux du mouvement, le combat pour l’environnement, revendiquant la mise en place d’un super-ministère de la transition écologique que Mario Draghi n’a aucune raison de lui refuser.
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L’intuition ne manque pas de justesse, car l’espace politique existe. En effet, les Verts italiens, prisonniers depuis des années de leurs luttes intestines, sont quasiment inexistants – et, en tout cas inaudibles dans le débat public. Par ailleurs, hors le M5S, et à part quelques voix isolées, nul grand parti ne consacre plus qu’une place anecdotique à ces problématiques.
Le problème est que là aussi, le mouvement s’est beaucoup renié. En moins de trois années aux affaires, il a tiré un trait sur plusieurs revendications historiques, comme l’arrêt du chantier du tunnel ferroviaire Lyon-Turin, celui du gazoduc transadriatique (TAP) arrivant dans les Pouilles, ou encore la fermeture de l’aciérie géante Ilva de Tarente. Aussi, plutôt que de mettre en avant son bilan, est-il plus pertinent de se projeter et le thème de la « transition écologique » que les « 5 étoiles » entendent préempter pour l’avenir.
Même si le chef politique par intérim du M5S, Vito Crimi, a rappelé aux élus du groupe le caractère « contraignant » de ce vote en ligne, qui devrait en théorie s’imposer à tous, le nombre de « non » (plus de 40 % des suffrages) et la mauvaise humeur affichée par de nombreux parlementaires du mouvement risquent de provoquer, lors des votes de confiance, de nombreuses défections.
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Electron libre de la direction et tenant de l’aile « mouvementiste » du M5S, l’ancien député Alessandro Di Battista a bruyamment fait part de son désaccord avec les « réalistes » aux manettes du mouvement. « A partir de maintenant, je ne parlerai plus au nom du M5S, car le M5S ne parle plus en mon nom », a-t-il déclaré quelques minutes après l’issue du vote, laissant entendre qu’à quelques heures de l’annonce de la composition du gouvernement Draghi, le mouvement n’avait jamais été aussi prêt de la scission.