La Suède a dépassé la France pour les chiffres de mortalité et cafouille pour les vaccins à l’inverse du Danemark

En Suède, la campagne vaccinale suscite l’exaspération de la population

Manque de matériel, cafouillage dans les régions, affaires de passe-droit : les problèmes se multiplient dans le pays, alors que le Danemark voisin est beaucoup plus avancé. 

Par Anne-Françoise Hivert(Malmö, Suède, correspondante régionale)Publié le 13 février 2021 à 02h22 – Mis à jour le 13 février 2021 à 15h00  

Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/02/13/la-campagne-vaccinale-suedoise-suscite-l-exasperation-de-la-population_6069813_3210.html

Dans le métro de Stockholm, le 7 janvier.
Dans le métro de Stockholm, le 7 janvier. TT NEWS AGENCY / via REUTERS

A Stockholm, les autorités sanitaires avaient promis une campagne de vaccination rapide et efficace. Après les multiples ratés de sa stratégie face à la pandémie, la Suède – désormais au même niveau que la France en termes de morts par habitants – se devait d’être exemplaire, dans cette nouvelle étape de la crise sanitaire. Mais six semaines après que Gun-Britt Johnsson, 91 ans, a reçu la première dose du vaccin Pfizer, le 27 décembre 2020, dans un Ehpad de Mjölby, les cafouillages se multiplient et suscitent la frustration.

Alors que le Danemark voisin, dont la campagne est une des plus avancées d’Europe, publie des statistiques journalières, la Suède n’actualise ses chiffres que du mardi au vendredi. Et encore, avec un décalage sur la réalité. Au dernier comptage, le 12 février, 225 450 personnes avaient reçu une dose du vaccin et 116 206 les deux, soit un peu moins de 1 % de la population, contre 2,73 % au Danemark.

L’objectif initial, affiché par le gouvernement, était de vacciner toutes les personnes de plus de 18 ans avant la fin juin. « Nous estimons que c’est toujours possible », a assuré la ministre de la santé et des affaires sociales, Lena Hallengren, le 11 février. La veille, pourtant, le chef épidémiologiste Anders Tegnell émettait des doutes sur le calendrier. Chargés de l’organisation sur le terrain, les dirigeants de plusieurs des vingt et une régions partagent son scepticisme.

Les retards de livraisons ne sont pas seuls responsables. Dès le départ, certaines régions ont décidé de faire des stocks, à l’encontre des directives de l’Agence de la santé publique, pour être sûres de pouvoir administrer la seconde dose, le moment venu. Par ailleurs, faute de matériel adapté, il n’est pas toujours possible d’extraire la sixième dose d’un flacon de vaccin Pfizer.

Lire aussi  Covid-19 : extraire la sixième dose du vaccin Pfizer-BioNTech, « c’est de la débrouille »

Alors que l’Agence de la santé publique demandait de donner la priorité aux résidents des Ehpad et aux bénéficiaires de l’aide à domicile, ainsi qu’à leurs conjoints et aux employés des maisons de retraite, les responsables régionaux ont ajouté à la liste le personnel de certains services hospitaliers.

Nombreuses affaires de passe-droit

Or, si seuls les employés en contact avec des patients atteints du coronavirus devaient être vaccinés, de très nombreuses affaires de passe-droit ont été révélées, ces dernières semaines. Un phénomène qui est loin d’être unique en Europe, mais qui fait tache dans un pays fier d’être considéré comme un des plus transparents et les moins corrompus du monde, dans le classement de l’ONG Transparency International.

La commune d’Eskilstuna, dans le centre du pays, a été la première à faire parler d’elle, fin janvier. Les directeurs de plusieurs Ehpad avaient fait vacciner six de leurs proches, non-prioritaires. Ils ont expliqué que les doses allaient être jetées, faute de candidats. Le 5 février, l’enquête administrative a confirmé leur version des faits, mais jugé qu’ils « n’auraient pas dû prendre une telle décision ».

Des enquêtes similaires sont en cours, un peu partout dans le pays. A Stockholm, deux sociétés de soins privées sont visées : l’une pour avoir avantagé plusieurs de ses chefs et de ses employés administratifs et techniques, tandis que l’autre a vacciné une centaine d’habitants d’un ensemble résidentiel, certes réservé aux seniors, mais dont aucun n’était prioritaire.

Le plus prestigieux des hôpitaux suédois, le Karolinska, à Stockholm, est également dans la tourmente. Deux médecins, qui siègent à la direction de l’établissement, ont été suspendus, pour avoir pris le vaccin, alors qu’ils ne travaillaient pas au contact de patients.

Affaires « malheureuses »

En Scanie, dans le sud de la Suède, une enquête a été ouverte après que la presse locale a révélé, début février, que 160 chefs et employés des services d’aide aux personnes handicapées avaient été vaccinés, contre seulement 15 bénéficiaires de ces services. Et ainsi de suite : la liste s’allonge tous les jours.

Le 11 février, la ministre des affaires sociales a qualifié ces affaires de « malheureuses, inquiétantes et inacceptables ». Lena Hallengren s’est inquiétée qu’elles « nuisent à la confiance dans le processus de vaccination, mais aussi dans le système de santé ».

Fin janvier, le chef épidémiologiste Anders Tegnell avait appelé les régions à « mettre de l’ordre » dans la campagne de vaccination. Les responsables régionaux critiquent, pour leur part, le manque de visibilité et les instructions de l’Agence de la santé publique, qui changent d’un jour à l’autre, sans préavis.

Sur le terrain, les associations de retraités craignent de nouveaux couacs, alors que la vaccination des plus de 65 ans va commencer et que les rendez-vous doivent être pris sur Internet, grâce à un identifiant bancaire que tous les plus âgés n’ont pas.

Pour ne rien arranger, le débat a pris une tournure politique, ces derniers jours, à la suite de la décision de l’Agence de la santé publique d’inclure les « sans domicile fixe et sans-papiers » dans le troisième groupe (60 à 64 ans et jeunes à risques). Face aux réactions outrées de la droite et de l’extrême droite, l’agence a finalement fait marche arrière, plaidant « une erreur d’interprétation ».Notre sélection d’articles sur les vaccins contre le Covid-19

Retrouvez tous nos articles sur les vaccins contre le Covid-19 dans notre rubrique.

Voir plus

Anne-Françoise Hivert(Malmö, Suède, correspondante régionale)

Les Suédois victimes de la « coronaskam », la honte de la stratégie du pays face au Covid-19

Les choix faits par la Suède et leur bilan humain catastrophique suscitent l’incompréhension des voisins du pays et la stigmatisation des Suédois. 

Par Anne-Françoise Hivert(Malmö, Suède, correspondante régionale)Publié le 31 décembre 2020 à 01h57 – Mis à jour le 31 décembre 2020 à 14h18  

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/12/31/en-suede-les-habitants-ont-la-coronaskam-la-honte-de-la-strategie-du-pays-face-au-covid-19_6064872_3210.html

Temps de Lecture 4 min. 

Des touristes à Stockholm, le 10 décembre.
Des touristes à Stockholm, le 10 décembre. JONATHAN NACKSTRAND / AFP

LETTRE DE STOCKHOLM

L’année 2019 avait popularisé le mot « flygskam » : en suédois, la honte – « skam »– de prendre l’avion – « flyga » –, ce moyen de transport polluant. L’année 2020 a rapidement réglé le problème, en clouant au sol la majeure partie de la population mondiale. Pour autant, les Suédois ne se sont pas départis de leur sentiment de déshonneur. A la « flygskam » a succédé la « coronaskam » : littéralement, la « honte du corona ».

En cause : la stratégie suédoise face à la pandémie due au coronavirus et la décision du gouvernement, à Stockholm, de ne pas confiner sa population. Chez ses voisins, ayant tous adopté des mesures plus restrictives, cette approche tout en douceur a d’abord suscité l’incompréhension, avant de provoquer l’effroi, et parfois, l’hostilité. Car au final, la Suède a enregistré 4,5 fois plus de morts que le Danemark, près de neuf fois plus que la Finlande et l’Islande, et onze fois plus que la Norvège.

Or, les Nordiques veulent croire qu’ils ont plus de points communs que de différences : une histoire, une culture, des traditions, et même la langue pour certains. Bref, « une identité très forte, pas toujours facile à mesurer de l’étranger », assure Anna Hallberg, ministre suédoise des questions nordiques. Depuis 1952 – et jusqu’à l’arrivée du coronavirus – leurs ressortissants pouvaient même passer d’un pays à l’autre, sans montrer leur passeport.

Cela n’empêche pas les rivalités. Dans le domaine sportif, par exemple : entre la Suède et la Finlande, au hockey ; entre la Suède et la Norvège, en ski de fond ; entre la Suède et le Danemark, au foot… De fait : c’est souvent au « grand frère » suédois, deux fois plus peuplé, un brin arrogant, que les Nordiques aiment se mesurer.

Mais « tout cela n’a rien à voir avec ce qui s’est passé depuis le début de la pandémie », martèle Bertel Haarder, député danois du Parti libéral et président du conseil de la liberté de circulation mis en place par les cinq pays. A partir du 1er janvier 2021, il va prendre la tête du Conseil nordique, dans un contexte complètement inédit.

 Lire aussi  Covid-19 : la stratégie suédoise remise en cause

Réapparition des frontières dans la région

Non seulement, depuis le mois mars, les frontières ont fait leur réapparition dans la région, ce qui a causé un traumatisme dans les régions limitrophes, dont l’économie a été durement affectée. Mais de nombreux Suédois affirment être stigmatisés par leurs voisins. C’est le cas notamment d’une partie des 14 000 transfrontaliers qui vivent en Suède et travaillent en Norvège et dont certains disent être ostracisés par leurs collègues ou leurs employeurs. Chaque semaine, ils doivent se faire tester dans un centre de dépistage norvégien.

« Pourtant, jusqu’à début décembre, les contaminations étaient plus élevées côté norvégien que suédois dans les localités frontalières », rappelle Kjell-Arne Ottosson. Député chrétien-démocrate, vivant dans la province suédoise du Värmland, « à 100 m de la Norvège », il ne décolère pas : « Sur un chantier à Oslo, des ouvriers suédois ont dû porter une veste de couleur orange et manger dans une salle séparée », affirme-t-il.

Même ceux qui vivent en Norvège depuis des années font part de leur malaise.« Au printemps, on nous traitait comme des pestiférés », assure Johan Öberg. Habitant à la frontière, côté norvégien, il en a parlé à des journaux locaux.« Depuis, quand je discute avec les parents du club de hockey de ma fille, par exemple, ils me demandent d’abord si cela ne me dérange pas qu’ils me posent des questions sur la Suède. »

Des interrogations devenues désormais inévitables pour les Suédois à l’étranger, qui ne savent pas toujours y répondre. Installée à Oslo depuis 1987, Eva Jakobson Vaagland préside l’Association d’amitié suédo-norvégienne. Si elle n’a ressenti aucune agressivité à son égard, elle avoue, un peu embarrassée : « Je ne peux pas m’empêcher de défendre la Suède, même si je ne comprends toujours pas pourquoi nous avons fait des choix si différents. »

 Lire aussi  Face au Covid-19, la Suède à visage découvert

Honte intériorisée

Pour certains, la honte finit par être intériorisée : « Quand la frontière a été brièvement ouverte cet été, je suis allé faire du kayak sur mon lac préféré, juste à côté de chez moi en Norvège, raconte Kjell-Arne Ottosson. D’habitude, je vais boire un café après, mais j’y ai renoncé. Je ne me sentais pas bien, j’avais l’impression de violer la loi, d’être un criminel. Pourtant, je ne faisais rien d’illégal. »

Des Norvégiens, propriétaires de maisons secondaires en Suède, se sont eux aussi retrouvés exposés à la « coronaskam », après avoir passé la frontière. Un millier d’entre eux a d’ailleurs porté plainte contre l’Etat norvégien, qui leur impose une quarantaine de dix jours, à leur retour de Suède.

La ministre suédoise Anna Hallberg va jusqu’à parler de « harcèlement » et s’inquiète d’une polarisation, dont elle craint qu’elle laisse des marques durables, qui « mettront du temps à guérir ». Bertel Haarder regrette pour sa part, « le sentiment de défiance », qui s’est installé dans les régions transfrontalières, compliquant l’intégration des cinq pays nordiques : « A l’avenir, certains pourraient hésiter à chercher du travail ou déménager dans le pays voisin », observe-t-il.

Lire aussi  Covid-19 : le masque recommandé dans les transports en Suède

La situation semble être suffisamment sérieuse pour que la première ministre norvégienne, Erna Solberg, finisse par intervenir. « Nous ne pouvons pas laisser la “coronaskam” détruire la coopération nordique », a-t-elle plaidé, mi-novembre, sur la radio suédoise, enjoignant d’« arrêter de chercher des boucs émissaires ». Plus facile à dire qu’à faire : le 21 décembre, la Suède, qui avait jusque-là défendu l’ouverture des frontières, a fermé à son tour les siennes avec le Danemark, où de nouveaux variants du virus venaient d’être découverts.

Retrouvez ici toutes les lettres de nos correspondants.

Anne-Françoise Hivert(Malmö, Suède, correspondante régionale)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire