Vaccination au cabinet, choix du vaccin, variants… Le Pr Fischer s’adresse à vous
Par Louise Claereboudt et Marion Jort le 11-02-2021

Six semaines après le début de la vaccination, 535.000 Français ont d’ores et déjà reçu leurs deux injections. Mais depuis quelques semaines, la propagation des variants du Covid inquiète le corps médical et la population, qui redoutent une perte d’efficacité des vaccins. A l’aube de la vaccination par les médecins généralistes, qui devrait permettre de protéger deux à trois millions de personnes supplémentaires, le Pr Alain Fischer, président du Conseil d’orientation de la stratégie vaccinale, fait le point pour Egora sur la campagne. Coordination avec les pharmaciens, prochains vaccins disponibles, intégration des enfants… Il livre son analyse.
Egora.fr : Certains syndicats ont avancé la date du 24 février pour la vaccination en cabinet. Confirmez-vous cette date ? Comment va se dérouler la vaccination en ville ?
Pr Alain Fischer : La date précise n’est pas encore strictement fixée à ce stade mais le principe est complètement acquis. En pratique, les vaccins sont livrés via les grossistes répartiteurs dans les pharmacies. Il faut ensuite que le médecin se mette en relation avec la pharmacie pour obtenir les doses nécessaires pour ses patients. Les médecins généralistes connaissent très bien parmi leurs patients ceux qui sont à risque et donc prioritaires, puisqu’il s’agit pour l’instant de vacciner les personnes âgées de moins de 65 ans et avec des comorbidités (maladie cardiaque, hypertension artérielle, diabète, obésité, insuffisance respiratoire, etc.).
Compte tenu du fait que le flacon est multi-doses, il faut que le généraliste organise ensuite une ‘séance’ de vaccination, une demi-journée par exemple de rendez-vous, en contactant ses patients. Je pense qu’il va aussi être contacté directement par ceux qui souhaitent être vaccinés. L’un dans l’autre, les médecins constitueront ainsi des listes et organiseront leur calendrier. Ce que toucheront les médecins retraités pour vacciner contre le Covid
Il est important que les médecins généralistes aient toutes les connaissances nécessaires sur les vaccins, qu’ils soient à l’aise et discutent avec leurs patients parce qu’il y a beaucoup de gens aujourd’hui qui veulent se faire vacciner, mais il y aussi ceux qui hésitent. Les médecins auront donc un double rôle, celui de vacciner mais aussi celui d’expliquer. On sait bien que les généralistes sont les premiers interlocuteurs de la population, qui a confiance en eux, et donc leur rôle sur ce plan est extrêmement important.
Combien de patients visez-vous avec l’ouverture de la vaccination en cabinet ?
La première étape concerne les personnes de 50 à 65 ans puisque le vaccin AstraZeneca n’est pas administré pour l’instant aux personnes plus âgées, faute d’informations sur son efficacité ; ainsi que les personnes qui ont des facteurs de risque et des comorbidités. Au total, il y a entre 2 et 3 millions de personnes qui sont concernées. Elles ne seront pas toutes vaccinées d’ici la fin février, bien évidemment.
Quatre livraisons sont prévues en février. Cela doit représenter plus d’1,5 million de doses qui pourront être utilisées dans ce sens. Evidemment, cela continuera au mois de mars. Ce sera forcément progressif. « Dans un premier temps, le pharmacien ne vaccinera pas, ce sera d’abord le généraliste »
Qu’en est-il de la vaccination par les pharmaciens ?
Pour qu’il y ait encore plus de possibilités de plages de vaccination, il est prévu que les pharmaciens qui le voudront vaccinent, comme ils le font pour la grippe. Mais ils le feront après les généralistes, contrairement à ce qu’on a pu lire. Je pense qu’il y a peut-être une confusion entre le fait que les officines sont le lieu où arrivent les vaccins, et le moment où on vaccine, ce qui n’est pas la même chose. Dans un premier temps, le pharmacien ne vaccinera pas, ce sera d’abord le généraliste, mais il pourra le faire dans un second temps. Je pense que c’est une très bonne chose. On a tout intérêt à vacciner un maximum de personnes le plus vite possible et donc à démultiplier les lieux de vaccination.
Certains professionnels de santé critiquent le choix du vaccin AstraZeneca pour les soignants, soulignant qu’il s’agit du moins efficace alors qu’ils sont les plus exposés. Que leur répondez-vous ?
Je pense qu’ils n’ont pas lieu d’être particulièrement inquiets. Ce vaccin a fait ses preuves en termes d’efficacité. Il protège contre tous les niveaux d’infection à hauteur d’un peu plus de 60%. Et dans les conditions d’utilisation prévues, c’est-à-dire avec un écart de 9 à 12 semaines, ce taux monte à 70%, ce qui est très bien. En octobre dernier, si on avait annoncé un vaccin de ce type et rien d’autre, tout le monde aurait été très content. Surtout, ce vaccin protège très bien contre les formes graves de la maladie, ce qui est essentiel pour éviter les hospitalisations et éventuellement les décès. Par ailleurs, il est très bien toléré. Il faut donc être rassuré sur le fait que ce vaccin est un bon vaccin.
L’inquiétude est née ces jours-ci suite à une étude faite en Afrique du Sud qui montre que là-bas, où le variant dit « sud-africain » est prédominant, le taux de protection contre la forme modérée n’était que de 22% chez les jeunes, ce qui est insuffisant. Mais ce ne sont que les formes modérées et surtout dans un contexte qui n’est pas le nôtre.
Que sait-on, avec les vaccins actuels, de la protection contre les différents variants ?
Pour le variant britannique, il n’y a pas de soucis détectés à ce jour. Les différents vaccins testés ont montré leur efficacité. On attend évidemment avec intérêt les résultats de la vaccination en Grande-Bretagne puisqu’ils ont commencé maintenant il y a environ cinq semaines à vacciner avec AstraZeneca. On n’a pas encore de remontées de leur part, mais il n’y a pas d’inquiétudes particulières sur le variant britannique.
Quel serait le plan B si le variant sud-africain se diffusait plus largement ?
S’il y avait une montée en fréquence du variant sud-africain, cela nous amènerait à revoir les stratégies, en sachant que par ailleurs il n’y a pas non plus de ressources de vaccins supplémentaires à celles qui sont prévues. En principe, il y aura en mars et surtout en avril plus de vaccins à ARN disponibles. Début avril, on doit aussi recevoir le vaccin adénovirus Janssen, s’il est autorisé par les agences sanitaires. Il n’y a pas de substitution immédiate possible. S’il y avait une substitution immédiate possible avec d’autres vaccins, ils seraient déjà utilisés, c’est évident.
Face aux variants, des nouvelles recommandations de dépistage et d’isolement
A l’avenir, pourra-t-on choisir son vaccin ?
La question du choix ne se pose pas en tous les cas, au vue du nombre de doses dont nous disposons. Peut-être qu’elle se posera cet été, mais pas avant. Pour l’instant, et encore pendant un certain temps, les vaccins ARN seront administrés dans les centres de vaccination à cause des problèmes de logistique, bien qu’il soit possible d’envisager à terme que le vaccin Moderna puisse aussi suivre un circuit de pharmacies d’officine puisqu’il peut se conserver 30 jours à 4 degrés. Les autres vaccins (AstraZeneca puis Janssen) seront administrés chez le médecin généraliste et, éventuellement, chez le pharmacien.
Quels sont les prochains vaccins à arriver sur le marché français ? Sera-t-on vaccinés avec le vaccin Spoutnik ?
Ce qui est programmé, c’est l’arrivée du vaccin Janssen en avril, puis le vaccin Curevac, un autre vaccin ARN, qui pourrait arriver le mois suivant mais il faut qu’ils passent évidemment l’évaluation par l’agence européenne du médicament. On devrait disposer d’un troisième type de vaccin, le vaccin protéique Novavax, avant l’été en principe. Normalement il y aura donc six vaccins disponibles cet été.
Quant au vaccin russe, qui est aussi un vaccin adénovirus, les résultats cliniques ont l’air bons. Mais à ce jour, les Russes n’ont pas déposé de dossier à l’agence européenne du médicament. Il est indispensable qu’il passe par cette évaluation, c’est un gage de sécurité. « Il n’est pas exclu que les enfants soient également vaccinés »
Pouvez-vous nous faire un point précis sur la vaccination à ce jour ? Où en sera-t-on à la fin juin et à la fin de l’été ? Comment allons-nous nous y prendre pour vacciner 70 millions de personnes d’ici l’été, comme l’a évoqué Olivier Véran ?
L’objectif de la période actuelle est de vacciner les personnes les plus fragiles, les plus vulnérables, réduire la mortalité, les hospitalisations et, ainsi, de protéger le système de santé. Les populations concernées sont les personnes âgées vivant en maisons de retraite, les personnes âgées de plus de 75 ans, celles atteintes de maladies chroniques à très très haut risque d’infection sévère par le Covid, et les professionnels de santé âgés de plus de 50 ans. Soit, au total, 8 millions de personnes à peu près. Il s’agit-là de la situation qui a prévalu jusqu’à samedi dernier, où nous avons pu ouvrir la vaccination à tous les soignants avec le vaccin AstraZeneca.
En janvier, il y a eu environ 1,5 million d’injections. On doit en être aujourd’hui à 2,64 millions dont plus de 500.000 personnes qui ont reçu les deux doses.
L’objectif en février est d’avoir réalisé à peu près 4 millions d’injections. En mars on espère aller un peu plus loin, jusqu’à 8 millions de doses administrées. A partir du mois d’avril, si les livraisons suivent les prévisions, il y aura un saut quantitatif notable puisqu’on n’aura pas loin de 18 millions de doses disponibles par mois, ce qui permettra d’élargir largement. Il faut notamment parvenir à vacciner les personnes âgées entre 65 et 74 ans qui pour l’instant ne peuvent pas l’être et qui sont assez à risque.
Avant l’été, on espère avoir vacciné toutes les personnes vulnérables qui acceptent la vaccination. Une fois cette étape, qui concerne peu ou prou 20 millions de personnes, franchie, l’étape suivante sera la vaccination générale de la population adulte qui est potentiellement faisable cet été, si les vaccins arrivent comme prévu.
Olivier Véran a dit qu’il y aurait, d’après les précommandes, les doses suffisantes pour vacciner les gens qui voudraient être vaccinés, ce n’est pas tout à fait la même chose. Il est possible qu’il en soit ainsi, voire que ça aille même un peu plus vite, sait-on jamais.
Faut-il vacciner les enfants ? Si oui, sur quels critères ? Semblent-ils plus transmetteurs vis-à-vis des nouveaux variants, comme cela a été suggéré ?
Dans le contexte actuel, ce n’est pas prévu. Maintenant, s’il s’avère que les variants font que les enfants sont infectés et contaminent plus qu’ils ne le faisaient au début de l’épidémie, cela se discute sérieusement parce que ce serait une façon de diminuer la transmission du virus, avec néanmoins une notion qui n’est pas acquise à ce jour, qui est de savoir si la vaccination freine la transmission du virus. C’est un point qui n’est pas tranché. On espère qu’il en sera ainsi, au moins partiellement, mais il n’y a pas de certitudes acquises qui changeraient la stratégie de vaccination. Quoi qu’il en soit, il n’est pas totalement exclu, en fonction des caractéristiques des variants et du caractère de protection contre la transmission des vaccins, que les enfants soient également vaccinés. Il y a actuellement des études en cours pour tester la sécurité et l’efficacité des vaccins chez les enfants. On en saura plus à l’automne.
Par ailleurs, il y a une discussion qui n’est pas complètement tranchée sur l’hypothèse que les enfants soient un peu plus contaminés d’une part et transmetteurs du variant anglais. Les données viennent essentiellement d’Angleterre, mais tout cela a besoin d’être confirmé.
Garantissez-vous que tous les Français qui ont déjà reçu une première dose de vaccin recevront la seconde dans les délais impartis ?
La réponse est oui, sauf accident majeur de production.
Des personnalités du monde médical demandent l’abrogation des brevets protégeant les vaccins afin d’en faire un “bien commun”. Pensez-vous que cette proposition soit viable ?
L’accès mondial au vaccin est une question difficile et importante parce qu’il est évident que plus de personnes dans le monde seront vaccinées, meilleure sera la protection et plus on arrivera à contrôler cette pandémie. Mais est-ce que cette question se joue sur les brevets ? Je ne suis pas sûr. Pour produire plus de vaccins, il faut un brevet, une licence, des usines, des hommes dans les usines, des flacons en verre, etc. Donc je ne suis pas complètement sûr que cela suffise malheureusement.
Un aspect qui mériterait à mon sens d’être regardé d’un peu plus près, ce sont les négociations sur les prix des vaccins. S’il était possible d’avoir des prix plus bas, cela faciliterait aussi la vaccination des personnes des pays qui n’ont pas les ressources. Mais, en tout état de cause, il y a un double problème : celui de l’accessibilité financière et celui de la production de vaccins. Si on veut vacciner 70% de la population mondiale, ça veut dire qu’il faut 12 milliards de doses. On n’y est pas pour l’instant. Donc la question est plus complexe que simplement le droit de licence. Il faut l’intégrer dans une analyse beaucoup plus large.
Ce qui est absolument pertinent, c’est la question de vacciner bien au-delà des pays riches, à la fois pour des raisons d’équité évidentes, mais aussi parce que si le virus continue à circuler d’une façon importante, comme on l’a vu récemment au Brésil, il y a des risques d’émergence de variants qui pourraient un jour devenir résistants aux vaccins et revenir dans les pays où les gens ont été vaccinés. Ce sont de bons arguments pour essayer au maximum de faire en sorte que les personnes soient vaccinées partout. Il y a notamment l’initiative de l’OMS, Covax, pour acheter des vaccins pour les pays pauvres. C’est parti mais est-ce que ça se fera d’une ampleur suffisante ? Je ne suis pas sûr. « On en est à 150 millions de personnes vaccinées dans le monde, c’est extraordinaire »
Rétrospectivement, quels enseignements tirez-vous de la campagne de vaccination, de son commencement à aujourd’hui ? Qu’aurait-on pu mieux faire ?
La première chose à dire, c’est qu’il se passe quelque chose d’absolument extraordinaire, qu’on n’a jamais vu dans l’histoire de la santé mondiale, c’est la mise au point aussi rapide de vaccins efficaces et sûrs. Je crois qu’on est à 150 millions de personnes vaccinées dans le monde. On est évidemment loin du bout, mais en l’espace de deux mois à peine, c’est absolument extraordinaire. Avant de commencer à râler ce que nous aimons faire, nous Français, il faut se dire cela. En France, on en est à 2,64 millions de doses injectées, ce n’est pas mal. Il est trop tôt pour faire un bilan. On le fera dans six mois, dans un an.
Certains pays ont des stratégies un peu différentes. On verra quelles ont été les meilleures stratégies. La France a privilégié le souhait en premier lieu de protéger les personnes les plus fragiles, et d’apporter le vaccin dans les Ehpad, ce qui est un vrai défi logistique. C’est un choix humainement très respectable.
Que vous inspire le modèle de vaccination en Israël ?
Les Israéliens se sont débrouillés pour acheter des quantités importantes de vaccin leur permettant de vacciner massivement leur population. Et en même temps, ils ont négocié avec le laboratoire Pfizer le fait de réaliser une sorte d’expérience grandeur nature sur un pays qui permettra d’avoir des résultats utiles à tous sur le niveau de sécurité et d’efficacité des vaccins employés, avec des premiers résultats qui ont l’air assez encourageants puisqu’on voit que le nombre d’hospitalisations, de cas chez les personnes âgées de plus de 60 ans qui ont été vaccinées en priorité, a diminué de façon assez nette. C’est assez encourageant. C’est une espèce de laboratoire à ciel ouvert qui va nous aider à suivre et modifier, si nécessaire, la campagne vaccinale.
La vaccination prévient-elle la transmission du virus : a-t-on de nouvelles informations sur le sujet ?
On n’a pas d’informations, même si on espère qu’il en sera ainsi. Il y a au moins un modèle expérimental animal où le vaccin Moderna a été testé et dans lequel il y a une prévention, pas complète mais assez forte, de la transmission. Cela a été fait avec le modèle du hamster qui est, dans le cadre du Covid, le meilleur modèle animal. Les résultats viennent d’être publiés et sont assez encourageants. Mais c’est le hamster, ce n’est pas l’Homme. Il faut une transposition chez l’Homme.
Pensez-vous qu’on parviendra à éradiquer le Sars-Cov-2 ou faudra-t-il s’habituer à vivre avec ? Et dans ce cas, avec une nouvelle vaccination tous les ans ?
C’est possible. Ça fait partie des choses sur lesquelles il y a trop d’incertitudes aujourd’hui pour faire des prédictions raisonnables. On ne connaît pas la durée des effets des vaccins, on ne sait pas jusqu’à quel point les vaccins préviennent la transmission, on le saura dans les mois qui viennent. Sur la durée de la protection, on espère qu’elle atteint au moins 6 à 8 mois, l’immunité naturelle montrée aujourd’hui est toujours présente au bout de cette période, on espère donc qu’il en sera de même pour l’immunité vaccinale. On verra.
Ce sont des paramètres essentiels pour définir ce qu’il se passera. On ne peut pas non plus prédire ce qu’il se passera avec les variants, s’il y en aura des nouveaux… Tout est possible. Mais le scénario qu’il faille envisager des rappels avec des vaccins modifiés ou qui intègrent la séquence variante des ARN par exemple est une hypothèse plausible. Les industriels s’y préparent. Ils sont en train de développer de tels vaccins qu’ils vont tester cet été, et proposer éventuellement vers l’automne ou la fin d’année un scénario de rappel de vaccination. Le virus Sars-CoV-2 varie en tous les cas moins que le virus de la grippe. Passeport vaccinal : sésame pour une « vie normale » ou atteinte aux libertés ?
Êtes-vous pour ou contre la mise en place d’un passeport vaccinal ? Pourquoi ?
On peut comprendre que cette question émerge, mais elle est aujourd’hui prématurée. Il n’est pas vraiment envisageable qu’il y ait ce type de dispositif tant que toute la vaccination n’ait pu être proposée à tout le monde. Cela nous amène à l’été en pratique. Par ailleurs, on n’a pas la réponse sur la durée de la protection, donc, potentiellement, sur la durée du passeport. De même sur la transmission. On peut tout à fait imaginer quelqu’un qui est parfaitement protégé mais qui continue à produire des particules virales. Ce n’est pas forcément bien que cette personne ait une vie sociale très développée.
Cette histoire de passeport n’est donc pas si simple que cela. Elle dépendra du niveau de circulation du virus, du fameux coefficient R, puisque, derrière cette question du passeport, il y a celle de la levée des mesures barrières et de la reprise d’une vie sociale. C’est donc une solution non immédiate et progressive. Aujourd’hui, en France ce n’est pas envisageable.
Vaccin de Novavax : efficacité à 89% mais réduite à 60% contre le variant sud-africain
Par M.A. le 29-01-2021

L’efficacité du vaccin protéique contre le Sars-CoV-2 développée par le laboratoire américain Novavax s’élèverait à 89,3%, selon les résultats de son étude de phase 3 communiqués par l’entreprise.
Ces données sont issues de l’analyse intermédiaire de l’essai conduit au Royaume-Uni, qui a impliqué 15 000 personnes âgées de 18 à 84 ans, dont 27% avaient plus de 65 ans. 62 cas de Covid-19 sont survenus, dont 56 ont été observés parmi le groupe placebo, contre six cas parmi ceux ayant reçu le vaccin NVX-CoV2373. Ce vaccin « a le potentiel pour jouer un rôle important dans la résolution de cette crise sanitaire publique mondiale », a affirmé le PDG de l’entreprise Stanley Erck.
L’analyse préliminaire de l’entreprise indique que le variant identifié en premier en Angleterre, B.1.1.7, a été détecté dans plus de 50% des cas confirmés. L’efficacité du vaccin par souche du coronavirus a été estimée à 95,6% contre la souche initiale, et à 85,6% contre le variant apparu au Royaume-Uni.
Le Premier ministre britannique Boris Johnson s’est réjoui sur Twitter de ces « bonnes nouvelles » en ajoutant : « Nos autorités de régulation médicale vont désormais évaluer le vaccin (…). S’il est autorisé, nous avons une commande de 60 millions de doses ». Le vaccin était l’un des six candidats soutenus par le gouvernement américain qui avait financé le projet à hauteur d’1,75 milliard de dollars.
Good news that the @Novavax vaccine has proved effective in UK trials. Thank you to all the volunteers who made these results possible.
Our medicines regulator will now assess the vaccine, which will be made in Teesside. If approved, we have 60m doses on order.
— Boris Johnson (@BorisJohnson) January 28, 2021
Covid : le vaccin de Pfizer/BioNTech resterait efficace contre les variants anglais et sud-africains
En revanche, il semble que le vaccin soit moins efficace face au variant identifié en premier en Afrique du Sud. Ainsi, une étude conduite dans ce pays, ayant porté sur un peu plus de 4 400 patients, a été effectuée de septembre à mi-janvier, période…
durant laquelle le variant B.1.351 s’est fortement répandu à travers l’Afrique du Sud. Selon l’entreprise, ce variant a été responsable de 90% des cas de l’étude qui ont fait l’objet d’un séquençage. Ses résultats montrent une efficacité globale du vaccin de 49,4% dans ces essais, avec un taux nombre qui monte à 60% parmi les 94% de participants séronégatifs au VIH.
Novavax a déclaré avoir commencé ses recherches sur de nouveaux vaccins contre les variants émergents début janvier, et s’attend à sélectionner les candidats vaccins optimaux dans les jours qui viennent, avant de commencer les essais cliniques au second trimestre.
Détail préoccupant, Novavax a affirmé qu’un tiers des participants des essais sud-africains avaient déjà été infectés par la souche originelle du virus, tandis que les infections qui ont eu lieu durant l’étude étaient largement issues du variant apparu en Afrique du Sud. « Ces données suggèrent qu’une infection antérieure au Covid-19 ne protège pas forcément complètement contre une infection ultérieure au variant d’Afrique du Sud », a indiqué l’entreprise. Mais pour Amesh Adalja, professeur au Centre pour la sécurité sanitaire de l’université Johns Hopkins aux Etats-Unis, il est important de garder en contexte cette baisse d’efficacité. Le vaccin de Novavax est tout de même un succès, a-t-il affirmé à l’AFP. « Soixante pour cent (d’efficacité) contre le variant, c’est encore assez bon » a déclaré le Dr Adalja. « Clairement le vaccin Novavax a empêché les formes graves de la maladie, ce qui est ce qu’il y a de plus important finalement », a-t-il ajouté. Les résultats sont les premiers à évaluer l’efficacité des vaccins contre les variants britannique et sud-africain, dans le monde réel. Pfizer et Moderna ont affirmé précédemment que leurs vaccins respectifs demeuraient efficaces contre les variants, mais leurs études ont eu pour cadre un laboratoire.Sources :
Communiqué de Novavax. AFP
Covid : le vaccin de Moderna resterait efficace contre les variants anglais et sud-africain
Par Marielle Ammouche le 25-01-2021

Le laboratoire Moderna vient d’annoncer que son vaccin à ARN messager serait efficace contre les variants britannique mais aussi sud-africain du Sars-CoV-2, qui se développent et inquiètent le monde entier.
« La vaccination avec le vaccin Moderna Covid-19 a produit des titres neutralisants contre toutes les principales variantes émergentes testées, y compris B.1.1.7 et B.1.351, identifiées pour la première fois au Royaume-Uni et en République d’Afrique du Sud, respectivement », affirme-t-il dans un communiqué. Le variant anglais présente dix-sept mutations dans le génome viral avec huit mutations localisées dans la protéine Spike ; tandis que le sud-africain a dix mutations localisées dans la protéine Spike.
Les données in vitro dont disposent Moderna montrent que les taux d’anticorps neutralisants contre le variant B.1.1.7 restent identiques à ceux développés contre les souches antérieures. Concernant le variant B.1.351, si les taux semblent largement diminués (réduction de six fois), ils « restent au-dessus des niveaux qui devraient être protecteurs ».
En outre, dans le contexte actuel de course contre la montre pour immuniser le plus grand nombre de personnes en un minimum de temps, Moderna a annoncé réaliser plusieurs études visant à adapter sa stratégie vaccinale. Ainsi, la société va tester l’intérêt d’une dose de rappel supplémentaire pour accroître encore le taux d’anticorps protecteurs vis-à-vis des variants. Elle développe, par ailleurs, un nouveau candidat-vaccin de rappel spécifique contre la souche d’Afrique du Sud.
« Nous pensons qu’il est impératif d’être proactif à mesure que le virus évolue. Nous sommes encouragés par ces nouvelles données, qui renforcent notre confiance dans le fait que le vaccin Moderna Covid-19 devrait être protecteur contre ces nouvelles variantes détectées », a déclaré Stéphane Bancel, PDG de Moderna. « Par prudence et en tirant parti de la flexibilité de notre plate-forme d’ARNm, nous faisons progresser un nouveau candidat de rappel de variante contre le variant identifié pour la première fois en République d’Afrique du Sud afin de déterminer s’il sera plus efficace pour augmenter les titres contre ceci et les variantes potentiellement futures. »Sources : Communiqué de Moderna, 25 janvier 2021.
Covid : le vaccin de Pfizer/BioNTech resterait efficace contre les variants anglais et sud-africains
Par Marielle Ammouche le 28-01-2021

Le vaccin Pfizer-BioNTech conserverait son efficacité par rapport aux variants anglais et sud-africain du cSars-CoV-2, ont annoncé jeudi les deux sociétés dans un communiqué. Les tests in vitro réalisés « n’ont pas montré la nécessité d’un nouveau vaccin pour faire face aux variants émergents », selon les compagnies, qui soulignent toutefois qu’elles « continuent de surveiller les variants émergents et sont prêtes à réagir » si une de ces mutations s’avérait résistante au vaccin.
Pfizer et BioNTech s’appuient sur une étude de chercheurs de l’université du Texas et d’un chercheur de Pfizer, « soutenue » par les deux firmes et postée en pré-publication (donc non encore relue par d’autres spécialistes) sur le serveur spécialisé bioRxiv. Les auteurs ont confronté les anticorps de vingt personnes vaccinées avec deux doses du vaccin Pfizer-BioNTech lors d’essais cliniques, à trois mutations du virus Sars-CoV-2 recréées en laboratoire et comportant les mutations principales des variants anglais et sud-africain du virus. Des mutations qui sont situées au niveau de la protéine Spike (spicule) du coronavirus.
« Le plasma des individus vaccinés avec le vaccin Pfizer-BioNTech a neutralisé tous les variants du virus Sars-CoV-2 testés », soulignent les compagnies, même si la neutralisation du virus par les anticorps a été « légèrement plus faible » pour les trois mutations du variant sud-africain que pour les trois mutations du variant anglais testées.
Une précédente étude de chercheurs sud-africains, pré-publiée la semaine dernière, avait déjà pointé une plus grande résistance du variant sud-africain, cette fois à des anticorps d’anciens malades du Covid.Covid : de nouveaux symptômes dermatologiques
Les deux compagnies soulignent dans leur communiqué qu’elles vont poursuivre leurs évaluations notamment des mutations du variant sud-africain et continuer à « surveiller l’efficacité du vaccin à travers le monde », face à l’émergence de nouveaux variants. Elles réaffirment toutefois « penser que la flexibilité du vaccin à ARN messager (technologie innovante sur laquelle a été développé leur vaccin) est appropriée pour développer de nouveaux variants du vaccin si besoin ». Les vaccins à ARN messager de BioNTech/Pfizer et du laboratoire américain Moderna, qui ont reçu des autorisations de mise sur le marché dans plusieurs pays du monde, permettent a priori une adaptation relativement rapide. Le laboratoire allemand BioNTech avait déjà assuré avoir la technologie pour produire si besoin un vaccin contre de nouveaux variants en six semaines.Sources : AFP. Communiqué de Pfizer/BioNTech, 27 janvier 2021. BioRXiv, 27 janvier 2021.
Les hôpitaux de Brest et Morlaix suspendent la vaccination AstraZeneca des soignants [Exclusif]
RÉSERVÉ AUX ABONNÉSLecture : 3 minutes.
INFO LE TÉLÉGRAMME. Le vaccin AstraZeneca contre la covid-19 est administré depuis samedi au personnel soignant. De nombreux effets secondaires ont été constatés et l’hôpital de Morlaix, notamment, a décidé de suspendre la vaccination. Jeudi soir, l’Agence du médicament a délivré de nouvelles recommandations.
![Les hôpitaux de Brest et Morlaix suspendent la vaccination AstraZeneca des soignants [Exclusif]](https://www.letelegramme.fr/images/2021/02/11/les-hopitaux-de-brest-et-morlaix-suspendent-la-vaccination-a_5531840_676x338p.jpg?v=1)
Le vaccin AstraZeneca était attendu au CHRU de Brest, pour commencer la vaccination des soignants à grande échelle, dès lundi. Les premières doses sont arrivées un peu plus tôt, le week-end dernier. De source syndicale, sans perdre de temps, les premières injections ont eu lieu. Ces vaccinations ont débuté en priorité dans les services qui accueillent les malades covid : maladies infectieuses, urgences et réanimation. Mais face à une proportion importante de vaccinés présentant des effets secondaires, la direction du CHRU aurait pris la décision de suspendre la vaccination.
Il s’agit de syndromes grippaux avec maux de tête et fortes fièvres qui, selon nos sources, ont obligé 20 à 25 % des personnels vaccinés à se mettre en arrêt de travail. Les mêmes réactions, dans les mêmes proportions auraient été enregistrées pour les personnels de l’hôpital de Quimper. L’hôpital de Morlaix qui devait recevoir les premières doses de vaccins AstraZeneca ce vendredi, pour commencer la vaccination des soignants, a aussi décidé de suspendre l’opération.Covid-19 : les dernières infos en direct
« Désagréable mais pas très grave »
Au CHU de Rennes, des syndromes grippaux ont aussi été relevés. Deux personnes ont même eu une température supérieure à 39°C. « Nous disposons de données sur 70 personnes. Environ la moitié d’entre elles a été concernée par un syndrome grippal mais une seule a ressenti cela comme quelque chose de grave », rapporte l’infectiologue François Bénézit. Des données « à consolider » montrent que leur état s’améliorait dès le lendemain. 9 % des 70 cas étudiés ont déclaré devoir arrêter leur activité, précise le médecin, tout en indiquant que les arrêts de travail dont il a eu connaissance n’ont pas dépassé les 24 heures. Il affirme par ailleurs n’avoir pas détecté de problème concernant les modalités d’injection et se veut rassurant sur la situation : « Voir ce type d’effet secondaire rapporté dans plusieurs centres, me fait penser à un défaut de communication sur les effets indésirables transitoires. Ils sont désagréables mais pas très graves ».
Nouvelle préconisation de l’Agence du médicament
Contactée par Le Télégramme, l’Agence du médicament, l’ANSM, précise avoir reçu 149 remontées de syndromes grippaux de ce type depuis samedi. « Ils étaient attendus mais s’avèrent d’une intensité assez élevée », explique un porte-parole. Conséquence, une nouvelle recommandation a été publiée dans la soirée : le vaccin AstraZeneca doit être administré de façon « échelonnée » au sein d’un même service afin d’éviter que trop de soignants soient affaiblis en même temps. S’ils souffrent de douleur ou de fièvre, une prise de paracétamol est conseillée.
Une suspension de la vaccination n’est, en tout cas, pas indiquée pour l’instant. L’ANSM tempère les inquiétudes : « Il s’agit de 149 cas rapportés sur plus de 10 000 personnes vaccinées ». Et affirme poursuivre « le suivi ».
Pourrait-il s’agir d’un lot défaillant ? « Des éléments d’investigation vont être conduits », précise l’Agence du médicament qui constate que « ce lot a eu son certificat, les analyses étaient conformes. Une vingtaine de pays l’utilisent et il n’y a pas eu de remontée particulière ».
Covid-19 : Spoutnik V, le vaccin qui fait la fierté des Russes et dont l’Europe se méfie
Relativement peu coûteux, plus facile à conserver et à transporter que d’autres, le vaccin russe affiche des performances insolentes contre le Covid-19. Mais les scientifiques restent divisés et l’Europe hésite à l’utiliser.
Par Nathaniel Herzberg, Benoît Vitkine(Moscou, correspondant), Isabelle Mandraud et Virginie Malingre(Bruxelles, bureau européen)Publié aujourd’hui à 05h06, mis à jour à 11h03
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Appelons cela le karma. Ou un clin d’œil du destin qui se vengerait d’avoir été trop brusqué. Ce mardi 2 février, Spoutnik V triomphe enfin, après tant de doutes et d’avanies. The Lancet, la revue médicale, publie ce jour-là des conclusions sans appel : le vaccin russe est efficace à plus de 91 % contre les formes symptomatiques du Covid-19, ce qui le place dans le peloton de tête mondial. Et l’Europe se trouve confrontée à un dilemme : l’accueillir, ou non, dans la famille des remèdes tant attendus.
Dans un commentaire joint à l’étude, la revue note, comme un rappel des épisodes précédents : « Le développement du vaccin Spoutnik V a été critiqué pour sa précipitation, le fait qu’il ait brûlé des étapes et une absence de transparence. Mais les résultats rapportés ici sont clairs et le principe scientifique de cette vaccination est démontré. » Une bonne tolérance avec des effets indésirables très limités, une efficacité impressionnante proche de celle des deux vaccins à ARN messager, et même une protection évaluée à 73 % quinze jours après la première dose : Spoutnik V affiche des performances insolentes.
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Ce même 2 février, pourtant, ce ne sont pas ces résultats favorables qui font la « une » de la presse mondiale, mais l’emprisonnement de l’opposant russe Alexeï Navalny, condamné à trois ans et demi de prison, quelques mois seulement après avoir été victime d’un empoisonnement. A peine trois jours plus tard, la patrie russe se tire elle-même une balle dans le pied. En visite à Moscou, vendredi 5 février, Josep Borrell ne tarit pas d’éloge sur le vaccin russe : le chef de la diplomatie européenne salue une « bonne nouvelle pour l’humanité » et dit espérer que l’Agence européenne des médicaments (AEM) pourra certifier rapidement le Gam-Covid-Vac, son nom officiel. Mais c’est l’expulsion de trois diplomates européens par Moscou, annoncée le même jour, qui monopolise cette fois l’attention.
« V » comme « Victory »
Science, politique, géopolitique. Le triptyque, classique depuis l’époque soviétique, semble indissociable du destin de Spoutnik V, qui pourrait bien devenir l’un des succès les plus marquants de ces dernières décennies pour la Russie. Relativement peu coûteux (environ 20 dollars − 16 euros − les deux doses), plus facile à conserver et à transporter que ses concurrents Pfizer-BioNTech et Moderna, le vaccin russe est prêt à partir à l’assaut du monde, au-delà des marchés qui lui paraissaient d’abord destinés, pays émergents et Etats amis.
Sa première apparition médiatique date du 11 août 2020, et c’est Vladimir Poutine en personne qui se charge des présentations, à une époque où l’on n’évoque guère la possibilité de voir un vaccin utilisable avant l’automne. Aussi triomphal que peut le permettre le cadre un peu terne d’une visioconférence, le chef du Kremlin annonce « le premier enregistrement au monde » d’un vaccin contre le Covid-19.
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En réalité, il s’agissait de l’autorisation de passer à l’étape 3 des tests, déjà franchie par les firmes chinoises CanSinoBio ou Sinopharm quelques semaines plus tôt, et par Moderna et Pfizer-BioNTech dès la fin juillet, plutôt que d’un enregistrement. Peu importe : la Russie doit être la première et son produit est « le meilleur », insiste le président russe. Et s’il restait des doutes, le nom choisi est là pour les lever : Spoutnik rappelle l’exploit soviétique de 1957, l’envoi du premier satellite dans l’espace. Le « V », comme « Victory » en anglais, est là pour marquer la victoire.
L’optimisme russe n’a rien d’étonnant. Le pays s’appuie sur une tradition vaccinale ancienne et établie. Dans les années 1950 et 1960, l’Union soviétique s’est même retrouvée en pointe s’agissant de la vaccination contre la poliomyélite. Son vaccin « vivant » s’était avéré plus efficace et plus facile à utiliser que ses homologues « à virus inactivé » fabriqués en Occident.
Technique du « vecteur viral »
Face au Covid-19, plusieurs instituts de recherche ont été mobilisés, y compris l’institut sibérien Vektor, à l’origine d’un deuxième vaccin russe encore en phase de tests. Le premier à annoncer des résultats positifs, dès mai 2020, est le centre Gamaleïa, dépendant du ministère de la santé. Dirigé par le biologiste Alexandre Guinzbourg, le laboratoire enregistrait des recherches prometteuses, dès 2014, sur un vaccin contre le virus Ebola. Il ne put toutefois jamais achever la totalité des tests réglementaires.
Spoutnik V s’appuie, lui, sur la technique du « vecteur viral ». Cette dernière, comme pour les vaccins à ARN messager, consiste à injecter une instruction génétique dans nos cellules et à les laisser produire l’antigène qui va lancer la réponse immunitaire. Sauf qu’il s’agit ici non pas d’ARN mais d’ADN, inséré dans le génome d’un adénovirus. C’est ce virus rendu inoffensif qui va porter le bout de ruban génétique jusqu’au noyau des cellules… et se désintégrer. Le fragment d’ADN de SARS-CoV-2 est alors pris en charge par la machinerie cellulaire pour produire l’antigène, en l’espèce, la fameuse protéine Spike.
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Les Russes ont adopté le même principe que les Anglais avec le vaccin AstraZeneca. Comme eux, ils prévoient deux injections pour renforcer et faire durer la réponse immunitaire. Mais là où les chercheurs d’Oxford utilisent deux fois le même cargo pour transporter leur marchandise génétique, ceux de l’institut Gamaleïa changent de vecteur : la première injection s’appuie sur l’adénovirus Ad26, la seconde sur Ad5. « C’est assez malin, commente Jean-Daniel Lelièvre, chef du service immunologie clinique et maladies infectieuses à l’hôpital Henri-Mondor de Créteil. Cela permet d’éviter que des anticorps spécifiques contre le vecteur apparus après la première injection ne risquent de ruiner l’effet de la seconde. »
« Fiable comme une kalachnikov »
Les éléments prometteurs, que la plupart des scientifiques n’excluent pas, sont ainsi posés. Mais l’empressement russe les inquiète, tout comme le caractère éminemment politique des déclarations de Moscou. Les observateurs sont aussi échaudés : depuis plusieurs années, l’association entre la science et l’Etat russe évoque plus volontiers empoisonnements politiques ou dopage institutionnalisé…
Pour Spoutnik V, le décollage s’avère laborieux. Le 4 septembre 2020, une première étude parue dans The Lancet, à l’issue des phases 1 et 2 de l’essai clinique, pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Trois jours après, une trentaine de chercheurs réclament publiquement des éclaircissements devant des données jugées « incohérentes ».
L’échantillon retenu pour les tests de la phase 3, ensuite, apparaît particulièrement mince. Le protocole même de l’essai russe n’a pas été rendu public, contrairement à ceux de Pfizer-BioNTech, de Moderna ou d’AstraZeneca qui indiquaient le niveau de leurs points d’étape. Autre pratique inhabituelle, Moscou lance la vaccination de milliers de personnes issues de groupes à risque (des personnels soignants en premier lieu) en parallèle avec la conduite de la phase 3 des tests.
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Pour compenser ces déconvenues, la machine d’Etat est mobilisée. Les télévisions évoquent plus volontiers les perspectives riantes offertes par le vaccin que la réalité dans les hôpitaux russes. Selon la formule d’un talk-show qui fera date, Spoutnik V est assimilé à une autre fierté nationale : pendant que les vaccins occidentaux seraient « chers et capricieux », Spoutnik V, lui, serait « facile à manipuler et fiable comme une kalachnikov ».
Vedettes et ministres se font filmer en train de se vacciner. Vladimir Poutine, qui n’a, à ce jour, toujours pas reçu d’injection, indique que l’une de ses filles fait partie des cobayes de la phase 3, même si aucune image n’est diffusée. Les doutes exprimés par les scientifiques, ou leurs demandes d’éclaircissement, sont balayés comme étant le simple résultat de l’éternelle « guerre de l’information » menée contre la Russie, ou de la « russophobie ».
Contrats avec des pays amis
Malgré les ambitions affichées de Moscou, les premiers résultats de Spoutnik V à l’export restent timides. Dès la fin 2020, le fonds souverain russe qui a financé le développement du vaccin assurait qu’une cinquantaine de pays était intéressés, pour un total de 1 milliard de vaccins, soit 2 milliards de doses. Mais ces promesses vont mettre du temps à se concrétiser. Biélorussie, Venezuela, Bolivie, Algérie, Serbie… Les premiers pays à passer des contrats pour Spoutnik V sont pour l’essentiel des pays amis. Le vaccin russe peine à perdre son image de solution « light », du nom d’une nouvelle version conçue spécialement à destination des pays les plus pauvres − avec une seule dose et l’objectif prioritaire de faire reculer la mortalité.
Il faut dire aussi que la gestion russe du Covid-19 ne plaide pas en faveur de la réussite scientifique. Dès le printemps 2020, les chiffres de contamination et de mortalité en Russie apparaissent comme hautement suspects, et le pouvoir déploie une énergie inouïe à empêcher les informations d’arriver des régions où la situation dans les hôpitaux est catastrophique. Il faudra attendre fin décembre, et la publication de chiffres attestant d’une surmortalité importante, pour que le gouvernement reconnaisse avoir sous-estimé de quatre ou cinq fois la mortalité du Covid-19, sans pour autant changer ses méthodes de comptage. Ultime avatar national : le scepticisme n’épargne pas la population russe. En septembre, un magazine médical concluait que seulement 24 % des médecins interrogés étaient prêts à recevoir les deux doses du Spoutnik V.
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A l’étranger, tout au long de son développement, le vaccin russe n’a pas cessé non plus de susciter une grande méfiance chez les scientifiques occidentaux. Lorsque Vladimir Poutine a donné le coup d’envoi à Spoutnik V, aucune donnée sérieuse n’avait encore été publiée. La fameuse phase 3, celle qui vérifie l’efficacité et la sécurité du produit sur un grand nombre de volontaires, n’avait pas même commencé. « Une décision imprudente et inconsciente, dénonçait alors, dans la revue Nature, le généticien François Balloux, de l’University College, à Londres. Mener une campagne de vaccination avec un vaccin insuffisamment testé n’est pas éthique. Le moindre problème serait désastreux à la fois sur le plan sanitaire, mais aussi pour son impact sur la confiance de la population envers la vaccination. »
« Je ne sais pas trop ce que font les Russes mais c’est sûr que je ne prendrais jamais un vaccin qui ne serait pas passé par une phase 3 », tweetait pour sa part Florian Krammer, virologue à l’Icahn School of Medicine de New York. Même à Moscou, Svetlana Zavidova, responsable de l’association russe des essais cliniques, jugeait cette décision « ridicule ».
« Une grande expérience »
Un mois plus tard, en septembre, la publication dans The Lancet des résultats des essais de phase 1 provoquait une nouvelle controverse. Seize chercheurs occidentaux, conduits par l’Italien Enrico Bucci, professeur associé de biologie à la Temple University de Philadelphie et militant actif de « l’intégrité scientifique »,publiaient, dans la revue, une correspondance faisant état de « plusieurs sujets d’inquiétude » concernant l’article russe. Des figures trop similaires, des données manquantes, un flou généralisé quand au profil des « convalescents » auxquels les chercheurs russes avaient comparé leurs volontaires vaccinés afin d’établir la performance de leur produit à neutraliser le virus, ou encore des contradictions sur les dates de recrutement de ces volontaires et de leur suivi. « Ils ont écrit en retour mais sans jamais répondre à nos critiques ni donner l’accès à leurs données », regrette le biologiste italien.

Le climat dans lequel est accueilli le produit russe semble pourtant avoir évolué depuis la publication libératrice, le 2 février, toujours dans The Lancet, des résultats de l’essai de phase 3. « Ce sont des résultats indiscutablement bons, et il n’y a pas de raison de douter de leur véracité, admet Mathieu Molimard, chef du service de pharmacologie médicale au CHU de Bordeaux. Mais il faudrait que nous puissions accéder à l’ensemble des données. Si les Russes veulent être habilités en Europe, il faudra qu’ils les présentent à l’AEM. Si c’est le cas et que l’AEM valide, je n’aurai aucune réserve. » « Autant l’article de septembre avait suscité des réserves, autant celui-là me semble tout à fait compatible avec ce que l’on doit attendre, renchérit Odile Launay, directrice du centre de vaccinologie Cochin-Pasteur. Les Russes ont une grande expérience dans la recherche en vaccination. Je ne vois aucune raison de ne pas leur faire confiance. »
L’infectiologue relève toutefois qu’avec à peine 11 % de volontaires de plus de 60 ans, l’équipe de Spoutnik V n’a pas été beaucoup plus loin que celle d’Oxford-AstraZeneca pour tester son vaccin sur les populations les plus à risque.
« Absence de transparence »
Expert auprès de la Haute autorité de santé (HAS), Jean-Daniel Lelièvre se montre davantage réservé et fait part de plusieurs « questionnements ». D’abord, la définition des malades du Covid-19 choisie par les chercheurs russes ne lui paraît « pas claire du tout ». Les pertes de goût et d’odorat ne font, par exemple, pas partie des symptômes retenus. Il s’étonne également des résultats enregistrés quinze jours après la première dose, « très supérieurs au vaccin de Janssen [filiale de Johnson & Johnson] alors que les plates-formes sont identiques ». L’expert s’interroge également devant l’évolution des deux groupes de volontaires à partir du 21e jour suivant la première injection. Sans surprise (pour un vaccin efficace), le nombre d’infection y chute parmi les vaccinés. Mais, dans le même temps, « il grimpe brutalement dans le groupe placebo », sans explication convaincante, ce qui aboutit à doper les performances de Spoutnik.
Le tableau de synthèse : Comparez l’avancée des différents vaccins contre le Covid-19
Enrico Bucci et ses collègues ne sont pas non plus tout à fait convaincus. Sceptiques en septembre, ils persistent en signant, le 9 février, un article faisant état de « nouvelles préoccupations sur le vaccin Spoutnik ». Cette fois, ils signalent des incohérences dans la taille affichée des échantillons mais aussi dans certains résultats et s’interrogent sur « quatre décès » intervenus pendant l’essai : « deux seulement font l’objet d’explications suffisantes ». Surtout, ils insistent sur « l’absence de transparence » de l’équipe russe.
Et les scientifiques de conclure : « Alors que l’on attend du vaccin Spoutnik un certain degré d’efficacité et de sécurité, toute comparaison avec d’autres produits est exclue, de même que toute évaluation solide par la communauté scientifique sur la base des articles publiés par The Lancet, jusqu’à ce qu’une véritable divulgation des données ait lieu. »
Présidente du comité vaccin Covid-19 mis en place par le gouvernement en France, la virologue Marie-Paule Kieny affirme, pour sa part, n’être « pas surprise »par les bons résultats affichés par Spoutnik V. « J’ai conduit une mission en Russie en novembre [2020] et nous avions vu leurs données sur les animaux comme sur les humains. La mission était arrivée à un consensus sur le fait que leur projet était convaincant. Dans sa conception, avec ces deux adénovirus différents utilisés pour les deux injections, et dans les données présentées. » Le défaut de transparence avancé par ses détracteurs ? « Vous avez vu toutes les données des autres ? Moi pas. Il serait dommage d’avoir un préjugé contre ce vaccin parce qu’il est russe. »
Retards de livraison
Pour cette spécialiste, le vrai handicap de Spoutnik V tient à sa production. « L’institut Gamaleïa fait de la recherche, pas de la production à grande échelle. Ils ont passé des accords avec des fabricants locaux ou des producteurs internationaux de médicaments génériques mais il va être complexe de s’assurer de l’homogénéité du produit. Or, c’est aussi cela que regardent les agences de régulation, pas juste l’efficacité de la phase 3 mais tout le processus, du matériel de laboratoire utilisé pendant les essais jusqu’au développement industriel. Et ça, ça peut prendre du temps. »
Après les doutes, la Russie a eu, en effet, à affronter une autre difficulté s’agissant des capacités de production. A la base, les règles établies par Moscou étaient claires : les doses produites en Russie par six producteurs agréés sont réservées au marché russe. Celles pour l’export le sont uniquement à l’étranger, dans huit pays partenaires, dont cinq connus jusqu’ici : le Kazakhstan, l’Inde, la Chine, la Corée du Sud et le Brésil.

Une partie des vaccins semble toutefois être bel et bien expédiée depuis la Russie. C’est par exemple le cas des flacons destinés à l’Argentine, et là aussi les retards de livraison sont importants : au lieu des 5 millions de doses prévues pour le seul mois de janvier, seulement 600 000 l’avaient été début février.
A la même date, un total de 1,1 million de doses avaient été livrées à l’étranger. En Russie même, la campagne de vaccination, efficace à Moscou, se révèle plus poussive dans les régions. Selon les chiffres officiels, plus de 2 millions de personnes avaient reçu au moins une des deux doses du vaccin. Certains observateurs estiment toutefois ces chiffres gonflés, car ne correspondant pas aux statistiques établies par les régions elles-mêmes.
Dès l’origine, Moscou a cherché à nouer des partenariats, notamment en Europe, permettant à la fois d’augmenter les capacités de production de Spoutnik V et de donner plus de crédibilité à son image. En novembre 2020, Vladimir Poutine avait ainsi proposé à Emmanuel Macron une coopération en ce sens, lors d’une conversation téléphonique mais, malgré une visite à Moscou d’une délégation de l’Institut Pasteur, l’affaire en était restée là.
« Diviser les Européens »
Depuis la parution de la dernière étude de The Lancet, cependant, et en dépit des interrogations persistantes de plusieurs scientifiques, les Européens, qui, jusque récemment cachaient à peine leur scepticisme à l’égard du vaccin russe, ont commencé à le considérer d’un autre œil. Alors qu’ils sont eux-mêmes confrontés à des difficultés de livraison et que la stratégie de vaccination de la Commission fait l’objet de nombreuses critiques, voilà que, de Paris à Berlin, en passant par Bruxelles, on n’exclue plus d’acheter, un jour, du Spoutnik.
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« Si les producteurs russes, chinois ouvrent leurs dossiers, montrent de la transparence (…), alors ils pourraient obtenir une autorisation conditionnelle de mise sur le marché comme les autres », a ainsi expliqué, le 2 février au soir, devant des parlementaires européens, Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne. S’ils en font la demande à l’AEM, leur vaccin sera analysé « de manière scientifique et indépendante. Ce n’est pas une décision politique mais scientifique », a pour sa part déclaré Emmanuel Macron, le même jour, lors d’un entretien télévisé. La veille, la chancelière allemande Angela Merkel n’avait pas dit autre chose : « Tous ceux qui obtiennent une autorisation de l’Agence européenne des médicaments seront absolument bienvenus, j’ai parlé précisément de ce point avec le président russe. »
Rares sont les voix, en Europe, qui continuent à exprimer leurs réticences par rapport au vaccin russe à quelques exceptions près, dont fait partie la première ministre lituanienne. « Je ne suis pas convaincue des bonnes intentions du Kremlin qui voudrait partager le Spoutnik pour enrayer la propagation du virus », a ainsi confié Ingrida Simonyte au site Politico, le 8 février. « Malheureusement, Spoutnik vient avec beaucoup de propagande et l’ambition, même pas cachée, de diviser les Européens et leurs partenaires, au sud et à l’est », poursuivait-elle. Avant de conclure : « Oui, nous manquons de vaccins. Mais je crois au pouvoir de l’Europe et à l’honnêteté des producteurs de vaccins des deux côtés de l’Atlantique. »
Tentative de « clarification »
Pour l’heure, l’AEM n’a pas été saisie d’une demande formelle d’autorisation de mise sur le marché du vaccin Spoutnik V − ni même de démarrage d’une rolling review, cet examen des données en continu, qui la précède −, mais d’une demande de conseil scientifique permettant d’entamer des discussions entre l’entreprise et l’agence communautaire. Une démarche qui constitue généralement l’étape préparatoire à l’introduction formelle d’une demande d’autorisation de mise sur le marché. « Un rendez-vous a eu lieu il y a environ trois semaines avec des représentants de l’entreprise, afin de discuter de la suite », précise-t-on laconiquement à l’AEM. « A mon avis, pour l’instant, ces deux-là se regardent comme deux chiens dans un jeu de quilles », s’amuse un fonctionnaire européen.
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Dans une tentative de « clarification », mercredi 10 février, l’agence a précisé que le vaccin russe faisait partie de la liste des 26 projets qui reçoivent ses conseils sur les bonnes pratiques exigées par l’institution et dit échanger et collaborer avec la partie russe pour définir les prochaines étapes. « Les développeurs ont manifesté leur intérêt à bénéficier de la procédure d’examen continu (…) réservée aux projets les plus prometteurs », précise-t-elle. Mais rien de formel, pour l’heure.
Dans tous les contrats qu’elle a signés avec des laboratoires pour leur acheter des vaccins, la Commission a tenu à ce que les doses concernées soient produites en Europe. Si jamais Spoutnik V devait obtenir une autorisation de mise sur le marché européen, pour vendre des doses à l’exécutif communautaire, il lui faudrait faire en sorte de respecter ce point du cahier des charges. Berlin a déjà indiqué étudier des collaborations avec des sites allemands, et Vienne avec des usines autrichiennes.
En attendant, le vaccin Spoutnik V a déjà un pied en Europe. La Hongrie l’a en effet autorisé − tout comme elle a autorisé celui du chinois Sinopharm −, en activant une procédure d’urgence généralement réservée à des cas exceptionnels. La saga Spoutnik continue.
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Nathaniel Herzberg, Benoît Vitkine(Moscou, correspondant), Isabelle Mandraud et Virginie Malingre(Bruxelles, bureau européen)
Covid-19 : une seule dose de vaccin pour les anciens malades
Dans un avis au gouvernement rendu vendredi, la HAS souligne qu’une dose de vaccin injectée à un ancien malade produit une réponse immunitaire aussi, voire plus, importante que deux doses administrées à une personne « naïve » vis-à-vis du virus.
Par Nathaniel HerzbergPublié aujourd’hui à 14h29, mis à jour à 15h13
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La question était devenue récurrente : comment immuniser les Français déjà contaminés par le SARS-CoV-2 ? Alors que tous les vaccins jusqu’ici approuvés prévoient deux injections, de plus en plus de voix jugeaient ce protocole inadapté aux 107 millions de personnes dans le monde, dont 3,4 millions en France, ayant déjà développé des défenses contre l’infection. La plupart des pays lancés dans des campagnes vaccinales jugeaient les anciens malades « non prioritaires ». Mais sans préciser le futur schéma auquel ils seraient soumis. La Haute Autorité de santé (HAS) vient de trancher. Dans un avis au gouvernement rendu vendredi 12 février, portant sur les personnes « ayant un antécédent de Covid-19 », elle propose d’administrer une dose de produit trois à six mois après l’infection. Et de s’en tenir là.
Sources : HAS, 12 février 2021
Pour justifier sa position, la HAS s’appuie sur des travaux que lui a présenté la Société de pathologie infectieuse de langue française, ainsi que sur les données de pharmacovigilance enregistrées sur le vaccin Pfizer-BioNTech. Elle dispose en outre de quatre études publiées depuis le début de l’année 2021, en preprints, qui toutes vont dans le même sens. Trois d’entre elles ont été conduites aux Etats-Unis, la quatrième en Italie. Trois ont suivi des cohortes de personnels soignants, la dernière a analysé un panel d’échantillons sanguins prélevés au hasard. Toutes ont concentré leur analyse sur les vaccins à ARN messager de Pfizer-BioNTech et de Moderna, les plus largement déployés. Et toutes sont parvenues à la même conclusion : une dose de vaccin injectée à un ancien malade produit une réponse immunitaire aussi, voire plus, importante que deux doses administrées à une personne « naïve » vis-à-vis du virus.
Certes, souligne la HAS, ces études ont dû se contenter d’analyser les caractéristiques immunologiques des personnes vaccinées, notamment leurs anticorps – une information partielle. En effet, pour l’heure, les scientifiques n’ont toujours pas établi ce qu’ils nomment un « corrélat de protection », à savoir une indication sérologique précise prouvant l’existence d’une immunité. Ils ignorent donc la quantité exacte d’anticorps neutralisants – ceux qui éliminent le virus – nécessaires pour être protégé. Mais ils s’accordent à dire que plus on en dispose, mieux c’est. Or dans toutes ces études, les anciens malades vaccinés une fois en ont produit davantage, et les ont produits plus rapidement, que les personnes ayant échappé au virus et reçu deux injections.
Cellules tueuses
Une cinquième étude, conduite au Fred Hutchinson Cancer Research Center de Seattle, est allée plus loin : elle a montré que ces anciens malades vaccinés une fois avec le produit de Pfizer-BioNTech produisaient non seulement des anticorps, mais aussi des cellules tueuses, cette autre ligne de défense de l’organisme, dirigée non pas contre les virus mais contre les cellules qu’ils infectent. Et bonne nouvelle, cette double défense paraît efficace devant le virus traditionnel mais aussi face au variant sud-africain (B.1.351).
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Autre argument relevé par la HAS : les anciens malades présentent davantage d’effets indésirables. Plus de douleurs au point d’injection, mais surtout plus d’effets « systémiques », de la fatigue, de la fièvre. Le troisième rapport de pharmacovigilance de l’ANSM a ainsi relevé « 85 cas d’effets indésirables chez des personnes avec un antécédent d’infection à Covid-19 », souligne la Haute Autorité. Davantage, en proportion, que pour les sujets « naïfs ». Un résultat confirmé par l’une des études américaine, conduite à l’Icahn School of Medicine de New York. Alors que Pfizer a constaté dans tous ses essais que les effets indésirables étaient plus nombreux et plus intenses après la seconde injection, les anciens malades présentent, dès la première injection, le profil « réactogène » des personnes non infectées lors de la seconde.
Pourquoi une telle protection ? Pour les auteurs de toutes les études, la réponse est claire : de même que la seconde injection amplifie l’immunité créée par la première, cette première injection à elle seule vient doper la réponse immunitaire produite lors d’une première infection. Doper ou plutôt réveiller, en sollicitant les cellules mémoires, qui demeurent actives même lorsque les anticorps ont disparu. Pour cette raison, la recommandation s’applique « à toutes les personnes ayant fait une infection par le SARS-CoV-2, quelle
qu’en soit son antériorité », prend soin de préciser la HAS.
Un écho aux Etats-Unis
Une dernière question se posait à elle : quand administrer cette unique injection ? Dans les trois mois qui suivent la maladie, les réinfections apparaissent exceptionnelles. Par la suite, ces cas semblent moins rarissimes qu’on avait pu le penser au départ, constate la HAS au terme d’une revue poussée de la littérature. Mais « au total, en l’état actuel des connaissances, les réinfections semblent être des événements peu fréquents sur la période de six mois après le premier épisode, y compris dans un contexte d’une forte exposition (personnels de santé) », indique l’avis de la Haute Autorité. Elle constate enfin qu’au-delà de cette période, les données sont lacunaires. Les experts recommandent donc une vaccination « dans un délai de trois à six mois après l’infection » et « de préférence avec un délai proche de six mois ». Avec une exception : les personnes immunodéficitaires, par exemple sous chimiothérapie ou infectées par le VIH. A cette catégorie, ils recommandent de suivre le schéma vaccinal à deux doses, trois mois après leur infection.
La HAS apporte une dernière précision, qui porte sur les malchanceux qui découvrent leur infection après leur première injection, mais avant la seconde. Ceux-là « ne doivent pas recevoir cette seconde dose dans les délais habituels, mais dans un délai de six mois et pas avant trois mois après l’infection », indique l’avis.
Cette décision devrait être appréciée de certains scientifiques américains. Ou plutôt prise en exemple dans le combat qu’ils mènent actuellement. Ainsi, dans une série de Tweet, Eric Topol, un des médecins les plus en vue Outre-Atlantique dans les débats sur le Covid, s’agaçait : « 90 millions d’Américains ont déjà eu le Covid-19. Dans notre quête de l’immunité collective, ils sont largement ignorés et l’on continue à leur donner deux doses de vaccin. Avec le manque actuel de stock, cela mériterait d’être repensé. » Les autorités sanitaires françaises pourraient-elles avoir pris un coup d’avance ?