Violences sexuelles : #sciencesporcs interpelle les instituts d’études politiques
Critiqués pour leur inertie, ces établissements veulent améliorer la prise en charge des victimes au sein de cellules d’accompagnement plus professionnelles.
Par Soazig Le Nevé, Claire Mayer(Bordeaux, correspondante) et Audrey Sommazi(Toulouse, correspondance)Publié aujourd’hui à 00h58, mis à jour à 10h27

Pas un institut d’études politiques (IEP) n’y échappe, ou presque : plus d’une centaine de récits d’agression sexuelle et de viol alimentent, depuis lundi 8 février, les réseaux Instagram et Twitter derrière le hashtag #sciencesporcs, lancé par la blogueuse féministe Anna Toumazoff. Souvent, une étudiante dit avoir été abusée par un étudiant lors d’une soirée, avoir été écoutée par son établissement, mais sans que l’agresseur soit inquiété ou sanctionné.
Symboles de la formation des élites politiques et économiques, les IEP se voient accusés d’être « les complices de la culture du viol », en refusant de briser l’omerta sur des violences sexuelles lors d’événements festifs ou sportifs, comme le Critérium (Crit), la compétition annuelle inter-IEP.
« Une bouteille à la mer »
Sur le front judiciaire, au moins une enquête préliminaire a été ouverte pour viol à Toulouse, deux pour agression sexuelle à Grenoble et un signalement au procureur a été effectué par le directeur de l’IEP de Strasbourg.
A Toulouse, deux ans après les faits, Juliette est enfin parvenue à déposer une plainte, samedi 6 février, après avoir posté son témoignage. «Ces mots sont durs à prononcer, quasi impossibles à écrire. Figés à jamais sur le papier, ils revêtent toute leur signification et l’horreur qui l’accompagne. J’ai été violée », y écrit l’étudiante en deuxième année, qui assure au Monde l’avoir été plusieurs fois, entre septembre et novembre 2018, au domicile de l’étudiant agresseur.Article réservé à nos abonnés Lire aussi La vie des victimes de violences sexuelles après la libération de la parole
Lorsqu’elle a envoyé une première fois son récit à un groupe de parole sur Facebook, en octobre 2020, c’était « une bouteille à la mer ». « Je me sentais mal, je voulais des retours, des conseils. Une secrétaire administrative de Sciences Po m’a reconnue, elle a parlé au directeur. » La jeune fille est reçue par Olivier Brossard, en décembre 2020. « Il m’a assuré qu’il allait faire quelque chose. Pourtant, rien n’avançait. J’avais peur de croiser mon agresseur. »
Lors d’une conférence de presse, mardi 9 février, M. Brossard assure avoir fait un signalement auprès du procureur de Toulouse et offert à Juliette un « accompagnement » par la mission interne de lutte contre les violences sexuelles. « Nous avons pris des mesures de protection, et l’agresseur présumé a été exclu de l’établissement », ajoute-t-il.
Insuffisamment accompagnée
A Sciences Po Aix, Louise (le prénom a été modifié) estime également avoir été insuffisamment accompagnée, après avoir témoigné d’un viol par un étudiant de sa promotion, en octobre 2019. Effondrée, elle a demandé et obtenu aussitôt un entretien avec le directeur des études qui l’a rassurée, attendant de sa part un témoignage écrit « pour que les services juridiques examinent la situation ».
Finalement, les faits sont jugés non recevables, l’histoire ne s’étant pas déroulée dans les locaux de l’IEP. « Cela excluait toute atteinte portée à la réputation de l’établissement. Le directeur des études m’a donc dit qu’il ne pouvait rien faire », poursuit l’étudiante.Lire aussi Selon une enquête, une étudiante française sur vingt dit avoir été victime de viol
Reçu à son tour par le directeur des études, l’étudiant est sommé de présenter des excuses et d’assister à une conférence sur le consentement, dispensée par la responsable de la « mission égalité » de l’IEP. Conférence qui n’aura jamais lieu, la référente n’ayant même pas été mise au courant, selon Louise et le représentant du syndicat Solidaires.
Directeur de l’établissement, Rostane Mehdi promet que la « professionnalisation de la “mission égalité” est en train de se parachever ». « La situation de cette étudiante ne serait pas traitée aujourd’hui comme elle l’a été en 2019, affirme-t-il. Nous restons à sa disposition, et nous écouterons sa parole de manière plus professionnelle en posant les bonnes questions et avec les mots justes. » Il signale qu’après la récente plainte d’une étudiante auprès de la cellule d’écoute, un doctorant chargé de cours, qui s’était vanté d’avoir eu des relations sexuelles avec la jeune fille, ne sera pas renouvelé dans ses fonctions.
Peu de dépôts de plainte
Les instituts sont unanimes : l’écart est flagrant entre la déferlante de témoignages livrés sur les réseaux sociaux et le faible nombre de signalements enregistrés par les cellules de veille et de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, qu’ils ont mis en place depuis quelques années. « Il y a un problème d’efficacité de nos structures, reconnaît Pierre Mathiot, directeur de Sciences Po Lille, qui n’a recensé aucun témoignage en deux ans. Elles apparaissent animées par des adultes liés à la direction et ne sont pas complètement adéquates pour recueillir la parole, pour accompagner les victimes et surtout pour sanctionner les coupables. »
Les directeurs des IEP, en tant que responsables d’un établissement, doivent signaler à la justice tout crime ou délit dont ils auraient connaissance. « Mais ils ne peuvent pas non plus se substituer à la police et la justice », rappelle M. Mathiot. Rares sont les étudiantes allant jusqu’au dépôt de plainte, souligne-t-il, « car cela signifie qu’il faut donner le nom de l’agresseur, ce que beaucoup de victimes ne souhaitent pas, par peur de représailles ».Lire aussi « Elle l’a bien cherché », le douloureux parcours des victimes de viol
A Sciences Po Bordeaux, l’association féministe Sexprimons-nous a mis en place sa propre cellule d’écoute. « Nous avions recueilli deux témoignages entre janvier et juin 2020, quatre depuis septembre. Et là, c’est huit en une semaine », recense Léana, membre du bureau, après l’avalanche de récits (166) sur un groupe Facebook servant d’ordinaire à partager des offres de stages et des bons plans.
Parmi eux, cinq incriminent directement l’administration pour son manque de soutien. Sexprimons-nous a obtenu la mise en place d’un groupe de travail paritaire pour faire avancer la prise en charge des victimes.
La question du consentement
« Il y a plein de choses qu’on peut améliorer », précise Caroline Dufy, chargée de mission égalité hommes-femmes. « La question du consentement doit être travaillée beaucoup plus, de manière plus fine, peut-être en interaction avec les étudiants, avec des mises en situation, des ateliers… », suggère cette maîtresse de conférence en sociologie.Lire aussi Violences sexuelles : plus de plaintes et des chiffres en forte hausse, dans le sillage de #metoo
Institution dans l’institution, le Crit ne devrait pas être réédité, aux dires des directeurs d’établissement interrogés. Des abus en tout genre émaillent ces rencontres sportives depuis des années.
Soazig Le Nevé, Claire Mayer(Bordeaux, correspondante) et Audrey Sommazi(Toulouse, correspondance)