Le ministère de la santé épaulé par sept cabinets de conseil
Selon la commission des finances de l’Assemblée nationale, le ministère d’Olivier Véran a fait appel, depuis le début de la crise sanitaire, à sept entreprises privées pour un budget de 11,35 millions d’euros.
Par Bertrand Bissuel et Raphaëlle Besse Desmoulières
Publié aujourd’hui à 10h42
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Sept cabinets de conseil ont été appelés à la rescousse par le ministère des solidarités et de la santé, depuis le début de la crise sanitaire, en mars 2020, pour un budget de 11,35 millions d’euros. Ces chiffres ont été dévoilés, mercredi 10 février, par Véronique Louwagie, députée Les Républicains (LR) de l’Orne, lors d’une communication devant la commission des finances de l’Assemblée nationale. L’élue a obtenu ces données auprès de l’administration, en sa qualité de rapporteuse spéciale de la mission santé de cette même commission. Jusqu’à présent, les services d’Olivier Véran, le ministre de la santé, ne s’étaient guère précipités pour faire la transparence complète sur le sujet, alors que la présence de ces entreprises privées dans la gestion de l’épidémie de Covid-19 a soulevé une polémique, début janvier, après avoir été révélée par la presse.
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A l’époque, la direction générale de la santé (DGS) avait admis avoir sollicité les cabinets McKinsey, Accenture, JLL et Citwell. Grâce aux éléments transmis à MmeLouwagie, on sait désormais que trois sociétés de plus ont été mises à contribution par le ministère : CGI, Deloitte et Roland Berger. Depuis que le SARS-CoV-2 s’est propagé dans le pays, vingt-huit commandes différentes ont été effectuées – la première l’ayant été dès le 12 mars 2020 –, avec une nette accélération depuis décembre et le lancement de la campagne vaccinale. D’autres prestations ont été réalisées à la demande de Santé publique France, d’après la députée, pour un montant qu’elle dit ne pas connaître – son pouvoir de contrôle ne s’étendant pas jusqu’à cet organisme.
Les interventions des consultants, qui sont essentiellement de courte durée (moins de trois mois), ont des coûts disparates : de 25 000 à 3,2 millions d’euros. C’est McKinsey qui se taille la part du lion avec trois prestations représentant une facture légèrement supérieure à 4 millions d’euros (soit 35 %, rapporté au total). Vient ensuite Citwell, avec 3,77 millions d’euros. Toutes les missions sont axées sur quatre domaines : les systèmes d’information, la modélisation, la logistique et l’accompagnement stratégique. Mme Louwagie a déclaré que ces cabinets se situaient dans un « accompagnement à la décision » – les arbitrages « restant au niveau de l’autorité politique ». Des propos qui convergent avec la position affichée, début janvier, par la DGS.
La « fréquence » des interventions interpelle
Pour la députée de l’Orne, le fait de recourir à des consultants n’est pas particulièrement choquant dans la mesure où d’autres pays le font. Et de telles pratiques ont déjà eu cours en France, sous les législatures antérieures, a-t-elle rappelé, mercredi. C’est d’autant moins choquant « si, dans l’urgence, [le gouvernement] s’est aperçu que son organisation n’était pas optimale ». En revanche, « ce qui [la] gêne un peu plus », c’est la « fréquence » de ces interventions et leur « montant ». Et de souligner que « vingt-huit commandes en onze mois, c’est plus d’une commande toutes les deux semaines ». Avec 11,35 millions d’euros engagés en onze mois, « cela fait plus de un million d’euros de conseil par mois », soit « près de 50 000 euros de conseils par jour ouvré ».
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Certes, a-t-elle reconnu, il s’agit d’« une goutte d’eau » par rapport aux dizaines de milliards injectés dans l’économie pour affronter la récession. Mais cela pose question, d’abord parce que dix-huit achats (sur vingt-huit, donc) ont été effectués sans publicité ni mise en concurrence, en invoquant les circonstances exceptionnelles. La réglementation autorise ces dérogations à la règle de droit commun, mais il ne faut pas qu’elles perdurent, aux yeux de la parlementaire.
« Toutes ces opérations auraient pu relever de l’administration de la santé et dans ces différents domaines », a jugé Mme Louwagie
Surtout, une telle situation témoigne « d’un défaut d’organisation et d’une perte de savoir-faire » du ministère de la santé : « Il ne sait plus faire seul. » Selon la députée, le contenu de certaines missions confiées aux consultants démontre une érosion préoccupante des compétences de l’Etat. Ainsi en va-t-il de la commande, passée auprès de McKinsey, pour mettre à disposition « un agent de liaison positionné majoritairement auprès de Santé publique France (…), en vue d’assurer la coordination opérationnelle » en matière de logistique, d’approvisionnement et de distribution de vaccins. Idem pour l’intervention de Citwell permettant d’« assurer la coordination avec Santé publique France, afin de connaître les stocks », notamment de masques. Ou encore celle qui apporte un « appui en réponse aux questions parlementaires de la Cour des comptes ». « Toutes ces opérations auraient pu relever à mon sens de l’administration de la santé et, dans ces différents domaines, le recours à des cabinets de conseil ne me semble pas nécessairement aller de soi, même en temps de crise », a jugé Mme Louwagie.
D’après elle, « l’Etat a baissé la garde » en matière sanitaire : « Ce désarmement doit tous nous interpeller, et nous devons en tirer des enseignements », a-t-elle martelé, déplorant que ces prestataires aient été mobilisés pour suppléer des carences de l’administration. Un plaidoyer implicite en faveur d’un renforcement des moyens du ministère.