A propos d’un ouvrage des sociologues Beaud et Noiriel sur la question identitaire, un réglement de compte entre le sociologue F. Pierru et médiapart.

Beaud et Noiriel décryptent le «tournant identitaire» sans éviter les sorties de route (Joseph Confavreux – Médiapart)

4 févr. 2021 Par Joseph Confavreux– Mediapart.fr

https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/040221/beaud-et-noiriel-decryptent-le-tournant-identitaire-sans-eviter-les-sorties-de-route

Le sociologue Stéphane Beaud et l’historien Gérard Noiriel, figures de la recherche sur les mondes populaires et immigrés, proposent une « socio-histoire de la raison identitaire » qui prétend tracer une voie sereine à travers des questions brûlantes mais multiplie les embardées.

« Nous ne nous faisons pas trop d’illusions sur la réception de cet ouvrage. L’expérience nous a appris que même si on multiplie les précautions de langage, les forces qui s’affrontent sur la question identitaire utiliseront tel ou tel de nos arguments pour alimenter leurs polémiques, soit pour nous rallier à leur cause, soit pour nous dénoncer. » 

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L’historien Gérard Noiriel et le sociologue Stéphane Beaud concluent ainsi l’ouvrage Race et sciences sociales. Une socio-histoire de la raison identitaire qu’ils viennent de publier aux éditions Agone: une rhétorique un peu trop facile pour s’épargner d’avoir à répondre aux controverses que leur livre ne manquera pas de susciter. 

Et dont le « shit storm » numérique déclenché par leur texte intitulé « Impasses des politiques identitaires », paru dans Le Monde diplomatique de janvier, a été une préfiguration. Dans ce collage de bouts de l’introduction et de la conclusion de leur ouvrage, les deux chercheurs s’en prenaient à la « racialisation du discours public » servie « par la révolution numérique », à « lenfermement identitaire » qui empêcherait les « jeunes révoltés dapercevoir que leur existence sociale est profondément déterminée par leur appartenance aux classes populaires » et à « laméricanisation de notre vie publique ».

L’extrait a suscité les réactions attendues. D’abord les ricanements en 280 caractères de l’essayiste du Printemps républicain Laurent Bouvet se disant « très heureux que G. Noiriel et S. Beaud finissent par dire ce que, à quelques-uns, nous disons et écrivons depuis des années », ou de la journaliste du FigaroVox Eugénie Bastié vantant Le Monde diplomatique et sa « ligne originale à gauche, à la fois radicale, anticapitaliste et critique des délires progressistes, avec un papier de Noiriel contre la politique identitaire ». 

Ensuite, les indignations et réponses ironiques de l’antiracisme politique, à l’instar de l’activiste Mélusine jugeant sur Twitter le papier « tellement plus nullos que ce à quoi je mattendais », car cochant toutes les cases habituelles « – c’est la faute des réseaux sociaux –c’est la faute des Américains – c’est la dictature de l’émotion – c’est identitaire et victimaire – la classe est la première variable !!! – la race – la couleur de peau – les antiracistes racialisent le débat – la cancel culture ».

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Quelques jours plus tard sont arrivées les déconstructions argumentées en provenance d’intellectuels décoloniaux, ainsi du texte du philosophe Norman Ajari pointant les « impasses du réductionnisme de classe ». L’auteur de La dignité ou la mort. Éthique et politique de la race analysait les limites épistémologiques du texte de Beaud et Noiriel incapable de saisir la race autrement qu’à travers les discriminations. Et soulignait plutôt l’importance, pour saisir cette question raciale, des analyses de la philosophe jamaïcaine Sylvia Wynter ou de la géographe africaine-américaine Ruth Wilson Gilmore qui s’y sont intéressées sous l’angle de la déshumanisation et de la vulnérabilité précoce face à la mort. Une argumentation qui aurait eu davantage de poids si Norman Ajari ne se vautrait ensuite, pour sa partie « stratégie », dans un éloge de personnages historiques, dont il passe sous silence les engagements fascistes et les compromissions antisémites au nom de leur combat pour l’émancipation des Noirs. 

Enfin arrivèrent les analyses tentant de concilier question sociale et question raciale, à l’instar de celle de l’historien Roger Martelli parue dans la revue Regards et rappelant que personne n’est à l’abri de tentations identitaires. « Le mouvement ouvrier n’a pas été épargné par sa propre variante identitaire, cet “ouvriérisme” dont, fort heureusement, le socialisme historique et le communisme français du XXe siècle se sont globalement gardés », note-t-il. En jugeant qu’il « est décidément trop commode dopposer le mouvement pur de toute dérive que serait le mouvement basé sur le “social ” et celui qui, parce qu’il ne porterait pas sur le rapport dexploitation, serait voué à lenfermement identitaire et à l’éternelle minorité. (…) Reconnaître le droit à l’identification nest pas se soumettre au culte des identités ».

Il serait toutefois trop rapide de renvoyer Beaud et Noiriel à une dérive intellectuelle et politique droitière au seul motif qu’ils ont reçu le soutien embarrassant de Laurent Bouvet ou d’Eugénie Bastié et que leur texte a été ciblé par quasiment l’ensemble de l’antiracisme politique. 

En effet, d’une part, le sociologue et l’historien prennent leurs distances avec les « intellectuels de gouvernement » du Printemps républicain se présentant « comme des  “défaiseurs d’identité” alors qu’ils ne cessent d’alimenter les polémiques identitaires » et défendant une « conception réactionnaire et élitiste de la laïcité républicaine » accompagnée « d’une hostilité de plus en plus vive à l’égard des sciences sociales », dont leur mentor Manuel Valls s’est fait l’incarnation publique. Pour les deux chercheurs, « Laurent Bouvet, professeur de sciences politiques et “essayiste”, est un exemple caricatural de ces universitaires qui ont préféré jeter par-dessus bord les normes élémentaires du travail scientifique et de l’éthique savante pour se faire un nom dans les médias ».

De l’autre, les prétendues « bonnes feuilles » publiées dans Le Monde diplomatique de janvier s’avèrent en réalité parmi les plus mauvaises, et pas nécessairement les plus représentatives, d’un ouvrage plus intéressant que le texte mis en ligne. À la fois par ce qu’il dit, par ce qu’il nie et par ce qu’il oublie. 

Ces précautions prises, il reste difficile de prétendre à la recension objective et apaisée d’un ouvrage qui tente trop légèrement de se faire passer pour ce qu’il n’est pas vraiment ou pas seulement : une mise à plat scientifique des ressorts de la raison identitaire. Une difficulté moins liée au fait qu’elle soit écrite sur Mediapart – journal dénoncé à plusieurs reprises par Beaud et Noiriel comme un emblème des abus médiatiques et dérives identitaires qu’ils brocardent – qu’à la nature hétérogène d’un ouvrage qui mélange allègrement les registres d’écriture, alternant descriptions minutieuses et affirmations péremptoires, généalogies fines et généralisations abusives, souci d’autonomie de la recherche et sentiment d’être traversé par des combats personnels et politiques. 

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La structure de ce livre composite s’en ressent fortement, puisqu’il accole en réalité une première partie en forme d’histoire précise et argumentée de la diffusion – et des modes de politisation – de la notion de race dans l’espace public depuis la fin du XIXe siècle ; une deuxième partie davantage problématique couplant règlements de comptes d’apothicaires, exégèses éditoriales et médiatiques, mais aussi panorama intellectuel et politique de ce que les deux chercheurs nomment un « tournant identitaire » ; et enfin, une troisième partie consacrée à l’affaire des quotas dans le football français qui n’ajoute pas grand-chose de neuf par rapport à ce que Stéphane Beaud a déjà écrit sur le sujet, et qui est contesté factuellement depuis la Fédération française de football.

« Les critères socio-économiques jouent un rôle déterminant »

Dans le fond, ce livre soulève des questions importantes sur l’articulation entre question sociale et question raciale et entre sciences sociales et intervention politique, sans y répondre de manière satisfaisante, mais sans qu’il soit possible de ne pas y porter attention, parce qu’il émane de deux chercheurs qui constituent des références partagées, sans lesquels la recherche sur l’immigration et l’intégration ne serait pas ce qu’elle est. 

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Le travail de Gérard Noiriel a ainsi été déterminant pour saisir les impensés de la politique républicaine, que ce soit dans son étude pionnière sur l’immigration et le « Creuset français », son ouvrage consacré à « la République face au droit d’asile », celui dédié aux « origines républicaines du Régime de Vichy » ou encore dans son analyse du « massacre des Italiens » à Aigues-Mortes à la fin du XIXe siècle. 

Quant à Stéphane Beaud, depuis La Misère du monde, dont il a été un des rédacteurs et des enquêteurs, il n’a cessé d’enquêter sur les mondes populaires et de chercher à saisir les attentes et les trajectoires des enfants issus de l’immigration maghrébine, que ce soit avec Pays de malheur ! ou, plus récemment, avec son ouvrage très dense consacré à une famille d’origine algérienne, La France des Belhoumi, observée quarante ans durant. 

Dans ce livre nettement moins convaincant que leurs précédents, Stéphane Beaud et Gérard Noiriel proposent une argumentation alambiquée mais qu’on peut résumer ainsi : prioriser la question raciale sur la question sociale constituerait une erreur à la fois d’analyse scientifique et de stratégie politique. 

En témoigneraient, en creux, les proclamations de la deuxième fortune du monde, Jeff Bezos, fondateur d’Amazon, déclarant soutenir le combat des Afro-Américains en disant : « J’ai un fils de 20 ans et je ne m’inquiète pas du fait qu’il soit battu à mort un jour en détention. Les parents noirs ne peuvent pas tous en dire autant » ; tout en exploitant et précarisant des millions de personnes appartenant aux classes populaires, constituées en majorité de « racisé.e.s ». 

Ou bien le geste symbolique de Jamie Dimon, président-directeur général de la banque JPMorgan Chase, qui s’est mis à genoux en reprenant la posture emblématique du mouvement Black Lives Matter, après avoir ruiné des milliers de familles noires auxquelles sa banque avait octroyé des prêts immobiliers parfois usuraires.

Ou encore, comme le notait le directeur du Monde diplomatique dans un éditorial récent,le parfumeur Estée Lauder qui « promet de débourser 10 millions de dollars afin de “favoriser la justice raciale et sociale, ainsi qu’un accès plus large à l’éducation”. Cest sans doute pour servir cet objectif qu’il avait déjà financé la campagne de M. Donald Trump en 2016 ».

Il est donc indéniable qu’il existe un antiracisme cosmétique, non seulement compatible avec le néolibéralisme, mais qui prétend même servir d’alibi superficiel à une réalité socio-économique dévastatrice.

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On pourrait aussi suivre Beaud et Noiriel dans ce qu’ils suggèrent, sans l’expliciter, à savoir l’idée que de véritables mesures sociales qui amélioreraient le sort des classes populaires, comptant proportionnellement le plus grand nombre de racisé.e.s, pourraient être en pratique plus efficaces pour le sort de ces derniers que des « actions spectaculaires, comme celles des militants qui interdisent des pièces de théâtre au nom du combat antiraciste » que le sociologue et l’historien brocardent. 

Même si on se demande sur quelles données ils se fondent pour affirmer que ces activistes « divisent encore un peu plus les forces qui autrefois luttaient ensemble contre toutes les formes d’exploitation et de discriminations ». Rien ne prouve que ces militants ne soient pas, par ailleurs, syndiqués et ne manifestent pas contre la réforme des retraites ou la loi Travail. 

Sans endosser la notion d’intersectionnalité (à laquelle la revue Mouvements a consacré un riche et vaste dossier répondant, déjà, à certains propos de Gérard Noiriel) qui permet d’articuler les différentes formes de domination subies selon la classe, la race ou le genre, Beaud et Noiriel n’y sont, de fait, pas complètement insensibles.

Gérard Noiriel a participé à la grande révolte des sidérurgistes contre les fermetures d’usine, en 1978-1979, et rappelle ici qu’il avait alors tissé « des liens damitié avec Benaceur Azzaoui, un ouvrier sidérurgiste originaire du Maroc, délégué CGT à Usinor, qui lui fait découvrir les formes spécifiques de discrimination que subissaient les travailleurs immigrés dans le milieu syndical ».

Pour Beaud et Noiriel,tout le problème pour un chercheur est bien « de comprendre comment sarticulent les différents facteurs qui contribuent à pérenniser ou à renforcer les discriminations qui existent dans notre société. Nos propres recherches, tant historiques quethnographiques, ont montré que les critères socio-économiques (mesurés par la profession, le niveau scolaire, etc.) jouent un rôle déterminant dans lexistence sociale des individus, mais ce ne sont jamais les seuls. Nous ne contestons donc nullement le fait que la variable raciale puisse contribuer à expliquer tel ou tel phénomène social ».

Les chercheurs reconnaissent donc que « si l’on veut expliquer les formes de domination qui existent dans nos sociétés, il faut récuser les analyses simplistes qui ne s’intéressent qu’à un seul facteur (comme le faisaient les marxistes obnubilés par la classe sociale) pour prendre en compte l’ensemble des critères qui jouent un rôle dans les activités liant les individus entre eux ». 

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Mais ils estiment que les variables qui font les individus sociaux n’ont pas « le même poids » et reprennent ainsi l’argument du sociologue Pierre Bourdieu insistant sur le fait que la classe sociale joue « un rôle déterminant car le capital économique commande l’accès au capital culturel et les deux se conjuguent pour produire et reproduire la domination des classes populaires », dans la mesure où « dans une démocratie, seuls ceux qui disposent d’un capital scolaire et culturel important peuvent faire entendre leur voix dans l’espace public ».

Pour les deux chercheurs, c’est ce qui différencie le sort des classes populaires des autres dominés et produit « une différence fondamentale avec les autres groupes victimes de discriminations (comme les minorités ou les femmes), car ceux-ci comptent dans leurs rangs des gens qui ont le capital culturel suffisant pour défendre directement leur cause en public ». 

L’argument est en partie contestable dans la mesure où les membres des minorités qui ont accès à l’espace public, voire aux postes de pouvoir, ne se consacrent pas nécessairement à l’amélioration du sort de leurs congénères et à la défense de leurs revendications, comme pourrait en témoigner le gouvernement de Margaret Thatcher, qui n’a pas été un grand moment d’empowerment des femmes britanniques, ou la présidence de Barack Obama, qui a vu naître le mouvement Black Lives Matter. 

« Polémiques identitaires » et marginalisation de la question sociale

Mais le véritable souci de l’ouvrage, au-delà de la pondération des variables qui structurent la réalité sociale, réside dans la façon dont Beaud et Noiriel lient la marginalisation de la question sociale à ce qu’ils désignent comme des « polémiques identitaires ».

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Prolongeant l’ouvrage important que Stéphane Beaud avait coordonné avec Michel Pialoux, intitulé Retour sur la condition ouvrière (Fayard, 1999), les auteurs rappellent certes d’abord que l’exclusion des classes populaires de l’espace public, qui ne reflète « nullement l’affaiblissement de leur nombre dans la population active », s’explique d’abord « par le discrédit qu’a connu le discours de classe dans le milieu des professionnels de la parole publique », le « déclin du mouvement ouvrier qui a provoqué un effondrement de la conscience de classe » ou encore « la très forte diminution dans les publications de l’Insee – aujourd’hui très relayées et diffusées dans la presse nationale et régionale – de données statistiques présentées en termes de groupes socioprofessionnels ».

Ils estiment aussi, à juste titre, que le dévoiement d’une question sociale en lecture identitaire se situe au moment des grandes grèves de l’automobile du début des années 1980, lorsque Pierre Mauroy, alors premier ministre, accusa les grévistes, en majorité d’origine marocaine, d’être téléguidés par l’ayatollah Khomeyni. Pour les deux chercheurs, « en refusant d’apporter en 1982-1984 son soutien aux grandes grèves des OS de l’automobile, la gauche avait décidé d’abandonner les “travailleurs immigrés” ». Un terme forgé dans l’entre-deux-guerres par le PCF et qui « illustrait, au niveau du langage, le lien établi entre la classe sociale et l’origine pour tenir compte des spécificités de cette fraction du prolétariat. En quelques années, la référence à la condition sociale disparut du discours public, au profit du mot “immigré” qui désignait les personnes uniquement par leur origine ». 

Mais le problème est que Beaud et Noiriel incluent dans ce « tournant identitaire » non seulement la tentative du Parti socialiste de transformer la « marche pour l’égalité et contre le racisme » partie des Minguettes en 1983 en une plus inoffensive « marche des beurs », ou la manière dont l’antiracisme fut mis à profit par le Parti socialiste « pour ravir au parti communiste son leadership sur la gauche » (à travers, par exemple, la façon dont un « publiciste comme Bernard-Henri Lévy joua par exemple un rôle essentiel, dès ce moment-là, pour briser le “bloc historique” incarné par l’union de la gauche » en « multipliant les attaques contre le mouvement ouvrier » tout en se faisant passer « dans le même temps, pour un grand militant antiraciste »)mais également les chercheurs intersectionnels ou les militants politiques antiracistes, accusés de diviser ou reléguer les questions sociales. 

[[lire_aussi]]Pourtant, le comité Adama a, par exemple, précocement rallié la mobilisation populaire des « Gilets jaunes », alors même que ces derniers étaient suspectés d’indifférence à la question raciale, lorsqu’ils n’étaient pas identifiés par certains médias à des « beaufs » racistes. Quant aux Indigènes de la République, il s’agit à l’origine de militants trotskistes qui ont toujours brocardé un antiracisme de campus insouciant des questions de classe et cherché à articuler lutte anticapitaliste et lutte pour l’égalité raciale, même s’ils ont aussi contribué à l’essentialisation de catégories fondées sur la couleur de peau ou l’histoire coloniale qui peuvent, de fait, mettre sous le tapis les distinctions sociales. 

L’argumentation des deux chercheurs est sur ces sujets particulièrement déficiente, notamment parce qu’ils mettent dans le même sac les tenants des « identity politics », les Indigènes de la République ou les mouvements décoloniaux sans avoir pris la peine de s’intéresser à leurs productions et de prendre le temps de saisir les mutations de l’antiracisme contemporain

L’autre point aveugle et embarrassant du livre de Beaud et Noiriel sur le sujet est le fait qu’après avoir pourtant noté que « la stratégie visant à grossir la force de “l’ennemi” pour justifier l’importance de ces questions au détriment des questions sociales a récemment conduit la presse de droite à multiplier les articles et les pseudo-enquêtes alertant l’opinion sur la “menace” que représenteraient aujourd’hui ces sociologues “racialistes” pour l’avenir de l’université française », ils ne rechignent pas à symétriser deux camps qu’ils jugent également responsables de ce « tournant identitaire ».

Outre que la force de frappe de l’antiracisme politique est incomparable avec le rouleau compresseur conservateur, il est difficile de mettre sur le même plan des personnes qui luttent pour l’égalité, même si on peut avoir des divergences stratégiques ou philosophiques avec elles, et d’autres qui visent au contraire à durcir les hiérarchies au sein de l’humanité. 

« Racialisation du discours public et médiatique »

Ce positionnement retranché sur la question sociale peut être compréhensible tant les catégories populaires ont été abandonnées à leur sort et tant la mondialisation a pu brouiller les pistes en signifiant, dans le même temps, le laminage des mondes ouvriers et la transformation du visage des sociétés occidentales sous l’effet des apports migratoires. Mais les tenants de cette gauche sociale qui considère la question raciale comme secondaire se heurte aujourd’hui à un triple mur – historique, théorique et stratégique – qui devrait a minima la faire douter de ses fondations.

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D’autant que le paradoxe est qu’au moment même où Gérard Noiriel et Stéphane Beaud embrayent sur le prétendu schisme entre gauche sociale et gauche identitaire présenté comme importé des États-Unis, de l’autre côté de l’Atlantique, ces questions paraissent en partie dépassées, sous l’impulsion de figures comme Alexandria Ocasio-Cortez, ancienne serveuse d’origine portoricaine, qui porte les revendications issues des identity politics en les déghettoïsant et en les arrimant à l’exigence d’un « socialisme démocratique » attentif au sort des catégories populaires.

Si, en dépit de ces œillères et de ces généralisations abusives, on fait confiance aux deux chercheurs lorsqu’ils affirment qu’il ne s’agit pas pour eux de « prolonger indéfiniment la polémique triviale visant à savoir s’il faut privilégier la classe ou la race », il faut s’arrêter sur ce qui fait le corps de leur conviction, à savoir l’idée que « l’histoire de la France a montré que la lutte contre le racisme (au sens large du terme) avait connu des succès significatifs sur le plan politique lorsqu’elle avait été reliée au combat social, de façon à unifier les différentes composantes du peuple français. Ce fut le cas avec les victoires de la gauche en 1936 et en 1981 ».

Il est dommage que Stéphane Beaud et Gérard Noiriel n’analysent pas davantage la question, pourtant très ancienne, de l’autonomie et des alliances, que se sont posées les mouvements minoritaires tout au long du XXesiècle et jusqu’à nos jours. Ils préfèrent s’en tenir à la matrice du « programme commun » qui avait réuni les radicaux de gauche, les socialistes et les communistes et « associait des mesures sociales (hausse du salaire minimum, retraite à soixante ans, diminution du temps de travail, défense de l’artisanat et du petit commerce), des mesures en faveur des libertés et des droits humains (démocratisation des institutions et des entreprises, droit d’asile, abolition de la peine de mort), et des mesures pour combattre les discriminations visant les femmes (égalité des rémunérations et dans l’accès à l’emploi) et les immigrés (droit de vote aux élections locales, carte de séjour de dix ans, fin des expulsions pour les mineurs) . » Ce programme correspondait, pour eux, « à une sorte de “bloc historique” gramscien, associant les revendications du prolétariat et celles des nouveaux mouvements sociaux animés par la classe moyenne ».

Pour Beaud et Noiriel, la contre-attaque contre cette hégémonie que les forces de gauche avaient réussi à construire après Mai 68, en associant lutte sociale et lutte antiraciste, a été portée d’abord sur le plan culturel, en réactivant une racialisation puissante de l’espace public, « au profit d’une droite identitaire qui domine, aujourd’hui encore, la scène publique française ». Cette conviction, fondée ici sur le récit des manières dont s’est politisée la question raciale de la IIIe République jusqu’à nos jours, que la droite sera toujours gagnante si on entérine le « tournant identitaire » des années 1980, est à prendre au sérieux. 

Mais pourquoi donc en rendre responsables autant l’offensive réactionnaire que les réactions de militants antiracistes lassés d’être invisibilisés et/ou relégués ? De quel droit généraliser à outrance en affirmant que « la racialisation du discours médiatique » aurait « reconfiguré le clivage droite/gauche autour de ces questions identitaires » opposant d’un côté « des journaux comme Le Figaro, Valeurs actuelles, Marianne, L’Express et, de l’autre, L’Obs, Les Inrocks, Libération, Mediapart », comme si la fracture politique et médiatique ne reposait pas aussi sur des questions sociales ? 

Et à quoi sert de multiplier les précautions de langage et les alertes scientifiques si c’est pour finir le livre en tentant d’agonir des adversaires flous et des ennemis imaginaires : les « entrepreneurs didentité qui saffrontent quotidiennement aujourdhui dans les médias », les « universitaires qui sinscrivent dans la mouvance post ou décoloniale » ou les « réseaux » qui ont remplacé « lanalyse en termes dexploitation par un registre centré sur la critique des discriminations » 

La nostalgie, dont témoignent Beaud et Noiriel, d’un temps où la question sociale et la question raciale étaient intimement mêlées à travers la figure du « travailleur immigré » les amène à rejeter, dans l’illusion identitaire ou la stratégie perdante, toute une jeunesse qui se politise à partir des questions minoritaires et invente déjà sans doute les luttes et les alliances de demain.

En conclusion de leur livre, les deux chercheurs observent qu’en « constatant que les preuves qui innocentaient le capitaine Dreyfus n’avaient pas ébranlé les convictions antisémites de l’aristocratie », Marcel Proust avait noté que « les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances; ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas ; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir ». 

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Après avoir refermé un livre qui intéressera autant celles et ceux qui veulent comprendre l’histoire longue de la diffusion de la « race » dans l’espace public que les lecteurs soucieux des controverses éditoriales, intellectuelles et académiques qui alimentent les nombreuses pages durant lesquelles les deux chercheurs ferraillent avec les frères Fassin, Pap N’diaye ou Pascal Blanchard, on ne peut malheureusement que renvoyer les deux auteurs à la phrase qu’ils citent eux-mêmes de l’auteur d’Àla recherche du temps perdu. Et se demander : pourquoi passer autant de temps à vouloir établir des faits si c’est pour ne jamais ébranler ses propres intuitions et certitudes ? 

Retour à l’envoyeur

A propos d’une recension du livre de Stéphane Beaud et Gérard Noiriel, Race et sciences sociales1

Frédéric Pierru (CNRS-CERAPS)

« Les « demi-savants » ridiculisent des idées dont ils ne comprennent pas la raison ». Pierre Bourdieu

« En conséquence, la vision la plus probable que les classes moyennes puissent avoir du monde social est une vision légaliste et légitimiste, favorable à la préservation de l’ordre établi ou, à la rigueur à des changements modérés et immédiatement avantageux pour elles. » Alain Accardo

M. Joseph Confavreux, journaliste à Mediapart, a récemment publié une recension au vitriol du livre de Stéphane Beaud et Gérard Noiriel, Race et sciences sociales visant à faire une « sociohistoire de la raison identitaire ». La sociologie de la lecture nous a appris depuis longtemps que la réception d’un ouvrage en dit au moins autant, sinon plus, sur le lecteur, ses inclinations, ses catégories de pensée, ses goûts et ses dégoûts que sur le texte lui-même. Nous souhaiterions en administrer une nouvelle preuve en faisant la recension de la recension, ou, si l’on veut, la réception de la réception en tant qu’elle se veut sociologiquement équipée(2).

La recension en question est d’abord un plaidoyer pro domo en faveur de la position qu’occupe Mediapart dans l’espace journalistique français contemporain. Bien sûr, cette longue et fielleuse recension s’en défend, ainsi que ce journal a coutume de le faire. On ne peut toutefois pas passer à côté du fait que le très long article de M. Confavreux consacre au livre du socio- historien et du sociologue trouve son origine dans les pages critiques que ce dernier réserve à Mediapart. Si ce média aime critiquer, pourfendre, voire jouer les procureurs et les inquisiteurs, il ne goûte guère les critiques dont il peut être l’objet et se retranche alors immédiatement derrière la Morale, la Justice et la « dignité-du-journalisme-en-démocratie-victime-d’-attaques- populistes »(3).

Il est vrai que celles-ci passent parfois à côté de leur sujet quand elles se contentent d’accusations idéologiques voire politiciennes. Et c’est justement sur ce point que le livre de Beaud et Noiriel fait mal : quittant les rives de la politique, il porte le fer dans la plaie, celle d’un journal qui n’est pas si à part qu’il le prétend. C’est cette thèse que nous voudrions défendre : la recension de M. Confavreux permet le retour du refoulé, celui d’une position spécifique, mais en aucune façon « à part », dans le champ journalistique français.

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1 Marseille, Agone, 2021.
2 Nous essaierons, dans cette réponse, de nous contenter d’un brin d’ironie, sans céder au ton désagréable et aux insinuations de la recension de M. Confavreux. Bien que nous ayons décidé, sauf une exception de ne pas donner de références, tous les faits évoqués sont publics et attestés. Nous nous permettons d’en donner une lecture sociologique. Si certains passages peuvent être « désagréables », c’est simplement que la réalité des faits et leur rappel le sont.
3 Même lorsque, très récemment, Mediapart a été condamné pour ne pas s’être acquis de l’entièreté de la TVA. Jugeant injuste le fait que le taux de TVA de la presse en ligne n’était pas aligné sur le taux de TVA du reste de la presse, la direction de Mediapart a, en effet, décidé unilatéralement d’appliquer le taux le plus faible. Le lecteur sait ce qui lui reste à faire s’il estime injuste son impôt sur le revenu. ___________________________________________________________________________________________

Tout au contraire, Mediapart incarne, jusqu’à la caricature souvent, le tournant moral et psychologique, faisant appel aux ressorts faciles et économiquement rémunérateurs de l’émotion, de la politique française contemporaine. Et si nous devions -sans nous faire violence- cependant reprendre une grille de lecture marxienne, nous résumerions notre propos de façon lapidaire : Médiapart est la tribune journalistique de la petite bourgeoisie éduquée et dont le parti socialiste fut longtemps, avant d’être englouti dans les eaux macronistes, le symptôme politique. La sociologue Catherine Bidou l’avait dépeinte, avec une pointe d’ironie, il y a longtemps comme la classe des « aventuriers du quotidien » ; Alain Touraine, Michel Wiewiorka, Edgar Morin et Jean Viard, entre autres, en ont été les intellectuels organiques. Dès les années 1970, cette classe, dont la modestie n’est pas la principale qualité, se rêvait en accoucheuse de la « société post-industrielle » en fournissant les bataillons des « nouveaux mouvements sociaux » centrés sur la « qualité de vie ». Elle pensait et pense encore être à l’avant-garde, malgré toutes ses adhérences et adhésions, déniées ou honteuses, au capitalisme, néolibéral ou pas. Cette situation en porte-à-faux la conduit très souvent à une forme de bêtise et de duplicité structurales dont l’écrivain François Bégaudeau a récemment fourni un portrait aussi hilarant que définitif(4). L’article de M. Confavreux en fournit un exemplaire paradigmatique qui mérite que l’on s’y arrête.

Faire son miel du fiel

On appréciera tout d’abord le fair play du journaliste qui ne résiste pas à la tentation de signaler que des gens à ses yeux douteux – ils ont le malheur de ne pas penser comme lui alors qu’il détient le monopole de l’Intelligence et de la Morale – ont salué la sortie de l’ouvrage de Beaud et Noiriel. On reconnaît là le tropisme d’une certaine « gauche » qui, ayant rallié le capitalisme néolibéral, même si c’est à reculons, n’a plus comme argument pour continuer à se vivre de gauche que de pourfendre à longueur de journées des diables de confort politiques et « sociétaux ». Mme Le Pen dit que le soleil se lève à l’Est ? C’est donc qu’il se lève à l’Ouest. Ce fut-là, pendant de longues années, le seul argument du Parti socialiste pour tordre le bras d’électeurs qui n’en pouvaient mais de ses trahisons. Ironiquement, des militants, véritablement de gauche ceux-là, ont baptisé ce syllogisme politique de « votutil ». Il faut souligner que le «votutil» ne valait que parce qu’il profitait au PS. En 2017, Mediapart a quasi- quotidiennement couvert d’injures et de diffamations France Insoumise et son candidat, M. Jean-Luc Mélenchon, et il y a fort à parier que M . Confavreux et ses collègues ont voté Hamon alors même que ce dernier entamait son rase-motte sondagier. M. Macron, reçu deux fois en grandes pompes avec une flagornerie presque gênante, était, officieusement, le candidat de rechange de Mediapart. Pourquoi ? Parce que M. Macron est un eurolâtre, atlantiste et néolibéral tout en étant libéral sur le plan « sociétal » des mœurs. Cette ligne, c’est celle, depuis la fin des années 1980 au moins, de MM. Plenel et Mauduit, deux des fondateurs de Mediapart. C’est un secret de polichinelle : ils l’ont explicitement dit à plusieurs reprises et, mieux, ils l’ont incarnée quand ils étaient les chefs du quotidien Le Monde ! Cependant, depuis 2007, ils ne peuvent plus le dire aussi franchement que par le passé pour une raison simple : leurs nouveaux clients sont, pour une partie au moins, de gauche. Il leur a donc fallu opérer un repositionnement stratégique. Ils ont donc abandonné le néolibéralisme militant. Ils ont conservé l’europhilie – car bien sûr, ils incarnent courageusement la Tolérance et l’Internationalisme – et le libéralisme « culturel ». Mais revenons à nos moutons, c’est-à-dire à la recension de M. Confavreux.

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L’Histoire de ta bêtise, Paris, Pauvert, 2020.

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Selon ce dernier, le fait que des partisans du Mal aurait dit du bien du livre de Stéphane Beaud et Gérard Noiriel instillerait comme un doute, selon la logique inepte « les amis de mes ennemis sont mes ennemis » : et si Beaud et Noiriel, deux éminents universitaires, étaient finalement des racistes honteux qui se dressaient contre les courageux défenseurs des « racisé.e.s » et/ou des « femmes » auxquels Médiapart ouvre sans arrêt ses colonnes ? Car c’est bien cela qu’insinuent – l’insinuation est un exercice imposé (comme en patinage artistique) dans cette rédaction – les propos de M. Confavreux. Lequel, sans honte, en vient à citer l’un de ses intellectuels organiques, M. Norman Ajiri, philosophe américain de son état, avant de lui tirer courageusement dans le dos en l’accusant d’accointances antisémites. La grande classe. Car de deux choses l’une : soit M. Ajiri est antisémite et il faut le bannir ; soit il ne l’est pas et, dans ce cas, il faut assumer de lui donner des tribunes en Une du « Club de Mediapart ». Mais il était difficile à M. Confavreux de résister à la tentation de citer cet intellectuel qui fut l’un des premiers à déclencher le « shit storm » contre l’article de Beaud et Noiriel publié dans Le Monde diplomatique. Au passage, M. Confavreux nous dit qu’il s’agit là des plus mauvaises feuilles de l’ouvrage. Elles sont « mauvaises » car elles ont été publiées dans un journal, Le Monde diplomatique, qui a souvent rappelé les faits et gestes des fondateurs de Mediapart quand ils étaient au quotidien Le Monde et que ce mensuel incarne une gauche qu’ils détestent. Cette opinion n’est donc qu’un règlement de comptes assez bas.

Passons donc sur ces arguties détestables et fondées sur des procès d’intention, pour en venir à l’essentiel.

Les ressorts sociaux d’un dialogue de sourds : me, myself and I

Lequel réside en ce point : M. Confavreux ne peut accepter que l’on donne la priorité à la variable « classe sociale » sur les variables de « genre » et de « race », pour reprendre le triptyque « intersectionnel » qui irrigue, sinon inonde, tous les articles et tribunes de Mediapart. Toute la recension de M. Confavreux vise à ringardiser nos deux éminents chercheurs en sciences sociales. Ils ne sont plus « up-to-date ». Les nouvelles générations de chercheurs, ceux de quarante ans et moins, les pousseraient à la retraite et il faudrait voir dans leur livre l’expression du ressentiment de marxistes old school. M. Confavreux, et, derrière lui, les légions médiapartiennes, incarneraient, comme toujours, l’avant-garde « sociétale »(5)Il faut prendre au sérieux cette « thèse » tant elle révèle les intérêts sociaux et professionnels de celui qui la professe.

Commençons par dire que M. Confavreux illustre, avec son article, ce que justement les deux chercheurs en sciences sociales réfutent et même déplorent. M. Confavreux fait une lecture politique d’un ouvrage qui s’efforce justement d’objectiver, c’est-à-dire de mettre à distance, les polémiques politiques autour de « l’identité ». Beaud et Noiriel, en effet, ne dénient certainement pas l’intérêt des variables de « genre » et de « race » dans les enquêtes de sciences sociales. D’ailleurs Confavreux le reconnaît lui-même ! Non, leur thèse est double : nous vivons dans des sociétés capitalistes où la position dans les rapports sociaux de production revêt une importance décisive alors que les études « intersectionnelles » ont tendance à mettre l’accent sur les deux autres variables ; le rôle civique des sciences sociales est de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais, les catégories populaires, marginalisées, sinon invisibilisées qu’ils sont par les professionnels de la parole publique.

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5 L’invention de la distinction entre le « social » et le « sociétal », complètement fallacieuse, est contemporaine du ralliement, après 1983, de la gauche dite de gouvernement. C’était un moyen de continuer à pouvoir se dire de gauche quand en réalité on se droitisait. Libération est, de ce point de vue, idéal-typique.

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Pour tout chercheur en sciences sociales, il s’agit là de quasi-évidences. Il n’aura pas échappé, du moins on ose l’espérer, à M. Confavreux qu’être Africain et fils d’ambassadeur à Sciences Po Paris n’a pas les mêmes conséquences qu’être noir habitant du « 93 »… Les étudiants de Sciences Po Paris sont d’ailleurs très cosmopolites. C’est qu’en effet, le clivage déterminant ne passe pas entre hommes et femmes, ou entre « française de souche » et français issus de l’immigration, mais entre les catégories populaires que l’on divise avec ces « identités » et les bourgeoisies de tous les pays, qui, elles, sont unies. L’incompréhension, sociologiquement parlante, de M. Confavreux est encore plus fondamentale car elle touche à cette notion piège et piégée qu’est « l’identité ». Nous ne saurions que trop lui recommander les œuvres de l’École de Chicago dont son ex-patron se gargarise, et en particulier les œuvres de Erwin Goffman et Howard Becker : ces monuments de la sociologie soulignaient la dimension labile des « identités » sociales, forgées et reforgées au gré des interactions sociales. Ainsi par exemple, dans Stigmates, Goffman montre comment des personnes stigmatisées (ou « étiquetées comme déviantes ») peuvent endosser le stigmate pour mieux le retourner de façon « stratégique ». Il n’est pas rare qu’au cours du même journée, selon ses interlocuteurs, une même personne préfère se présenter comme femme ou comme employée ou comme « black ».

C’est sur ce point fondamental que Beaud et Noiriel attirent l’attention : on ne peut pas préjuger de « l’identité » des personnes. Et, de surcroît, ils se refusent à limiter le nombre des « identités potentielles » à trois seulement trois. Or c’est ce que les chercheurs « intersectionnels » ne cessent de faire. Goffman ne veut certainement interférer dans ces luttes d’étiquetage, ils s’emploient à les observer comme des faits sociaux. Or les « intersectionnel », malgré leurs nobles mobiles, assignent à domicile identitaire : « vous êtes une femme ? donc vous êtes une victime du patriarcat et pas autre chose » ; « vous êtes noir ? donc vous être « racisé » et tous vos malheurs viennent de cette stigmatisation » ». Dans tous les cas, vous êtes des victimes traumatisées par tant de violences physiques et symboliques du patriarcat et « des blancs », et, pire, du colonialisme patriarcal. Et tant pis pour vous si vous pensez autrement votre rapport au monde et à vous-même, en particulier parce que peu vous chaut la problématique nombriliste de « l’identité » : cela surprendra peut-être M. Confavreux et les « intersectionnels », mais beaucoup de gens, et pas seulement les mâles blancs de 50 ans, ne se lèvent pas, le matin, tiraillés par cette question existentielle : « qui suis-je ? ». Beaucoup, par contre, se lèvent en se demandant : « comment vais-je faire pour remplir le frigo ? » ou « Pourvu que je ne fasse pas partie de la charrette de licenciements à venir… » Nul doute que ce n’est pas la question que se pose M. Confavreux en se brossant les dents. Au lieu de lire des livres bien au chaud dans son bureau de Mediapart, on lui conseille, en tant que journaliste, de se lever et d’aller enquêter comme le fit en son temps Florence Aubenas du côté de Caen, à Ouistreham. C’est moins confortable mais tellement plus instructif. Ou, sans en arriver à de telles extrémités frisant le traitement inhumain et dégradant, de simplement de pousser la porte d’un Pôle Emploi parisien. Car, le journaliste, comme le sociologue, devrait mettre un point d’honneur professionnel à lutter en permanence contre l’engoncement dans la routine professionnelle et contre l’avachissement dans ses certitudes sociologiquement situées. C’est justement l’exigence de l’enquête empirique qui constitue le rappel à l’ordre (social) pour le véritable chercheur en sciences sociales. Soit, en dehors de quelques exceptions, l’exact contraire de nombre d’ « intellectuels » qui ont leur rond de serviette à Mediapart et qui pérorent, depuis leur bureau, sur « le-devenir-de-la-Société ». Lesquels, très souvent, n’ont aucune visibilité dans le champ académique. Il y aurait beaucoup à dire sur l’abaissement de l’image publique des sciences sociales que des médias comme Mediapart opèrent et qui font souvent enrager l’auteur de ces lignes.

Au reste, M. Confavreux et les « intersectionnels » ne remarquent même pas la dimension performative de leurs travaux : à force de marteler, dans les médias, que les individus sont d’abord des identités traumatisées sur pattes, ces derniers finissent par se redéfinir de la sorte… Comme quoi, on peut être dans l’erreur au départ et avoir raison à la fin… Car il se trouve qu’au contraire du quark, l’objet des sciences sociales – l’être humain – est réflexif et finit par intégrer les catégories qu’on lui applique. C’est la raison pour laquelle, en la matière, il faut toujours être prudent et y réfléchir à deux fois si l’on est un chercheur civiquement responsable. Sauf si, bien entendu, l’on a pour objectif, afin de satisfaire son petit ego, de déclencher une guerre civile. Car, pour citer le titre d’un ouvrage dont M. Confavreux dit apprécier l’auteur, Roger Martelli : l’identité c’est la guerre(6). On passera sur cette contradiction.

C’est la posture sociologique réflexive et civiquement responsable, à rebours des tropismes « intersectionnels », que défendent Beaud et Noiriel tout au long de leur ouvrage. Pour les sciences sociales, les « identités » sont des construits dans le cours des interactions, jusque-là nous sommes d’accord, et, par conséquent, c’est l’enquête empirique qui doit rendre compte de la façon dont les agents sociaux construisent et/ou mobilisent telle ou telle « identité » sociale, au lieu de le faire à leur place en s’auto-instituant comme leur porte-parole. Le rôle du sociologue est d’étudier comment les agents et groupes sociaux visibilisent certaines « frontières » et « identités » en en invisibilisant d’autres. C’est bien là tout le problème épistémologique et méthodologique des études « intersectionnelles » : elles prennent littéralement parti là où il conviendrait d’abord d’étudier les luttes de classement. Comme Obélix et la marmite de potion magique, ces chercheurs-militants sont tombés dans leur objet.

Tyrannie de l’intimité et empire du traumatisme

Il n’est pas question ici de développer plus avant ces éléments d’épistémologie. L’on invite le lecteur à se reporter au livre de Beaud et Noiriel. En lieu et place, nous voudrions insister sur ce que cette incompréhension révèle de la position sociale et professionnelle occupée par le lector de l’ouvrage.

Le livre de Beaud et Noiriel est propice, en effet, à un phénomène d’identité projective. M. Confavreux, et certainement une bonne partie de la rédaction de Mediapart, se sont sentis personnellement visés les deux chercheurs. Non sans raison. Force est de constater que ce média est la tribune journalistique d’une gauche petite-bourgeoise éduquée qui, ayant abandonné pour une large part, la lutte sociale, a trouvé dans la « race » et le « genre » des causes de substitution qui lui permettent de se grandir en continuant à parler au nom des « dominés ». C’est la raison pour laquelle les études « intersectionnelles » sont nées sur les campus américains, avant d’être importées en France : la ségrégation sociale y joue à plein et les étudiants sont bien plus prompts à lutter contre le sexisme et le racisme que contre la terrible sélection par l’argent qui opère en amont. L’insistance sur le « genre » et la « race » va de pair avec une indifférence à la « classe sociale ». Ce que ces petits-bourgeois militants contestent c’est la répartition des places au sein de l’élitenon la démocratisation sociale de l’élite(7.) Tyrannie de l’intimité – ma petite identité est agressée ! – et empire du traumatisme – je souffre ! – sont des marqueurs sociaux de l’appartenance à la classe moyenne éduquée férue de «psy» et de «développement personnel ».

Une recension comme celle de M. Confavreux nous révèle la fermeture sociologique des professionnels de la parole publique – personnel politique, beaucoup de journalistes, certains chercheurs, etc. – qui, à force de vivre dans un entre-soi social, finissent par oublier d’où ils parlent.

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6 Les Liens qui Libèrent, 2016.
7 Walter Ben Michaels, La diversité contre l’égalité, Paris, Raisons d’Agir, 2009.

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Disons le plus crûment : lorsque l’on est un enfant de classes moyennes ou supérieures, que l’on a « naturellement » fait des études, sans en passer, par exemple, par des petits jobs mal payés, que l’on a un.e. conjoint.e issu.e du même milieu, on est enclin à dédaigner les basses considérations économiques et sociales pour enfourcher les batailles du « genre » et de la « race ». Une caissière « beur » victime de harcèlement sexuel de son patron l’est d’abord parce qu’elle est précaire, mère célibataire et qu’elle n’a pas d’autre solution que de subir les assauts d’un « porc » à « balancer ». Il faut donc rappeler à ces journalistes et chercheurs que l’émancipation suppose des conditions économiques et sociales de possibilité. Non, tout n’est pas qu’affaire d’ « idées » et de « représentations » selon un point de vue scolastique et idéaliste qui fait un peu peine à voir quand on est un sociologue un peu sérieux. Ils devraient en revenir, comme nous y invitent, sans le dire vraiment de peur d’être ringardisés, Beaud et Noiriel, à une analyse marxienne de base. Nous leur conseillons une immersion de deux mois à temps plein dans la vie des catégories populaires : ils réaliseraient immédiatement l’inanité sociologique de leurs croisades morales.

Un média pas si à part

Voilà pour le point de vue social. Mais il y a plus : le point de vue professionnel de M. Confavreux. On l’a dit, Mediapart pense et veut être « un média à part ». M. Confavreux devrait le savoir : sociologiquement, on n’est jamais de nulle part, ni à partMediapart, qu’il le veuille ou non, occupe une position dans le champ journalistique dont il partage l’illusio, c’est-à-dire les croyances fondamentales et un certain nombre de « lois » s’impose à cette entreprise de presse, à commencer par celle de l’audience. Il faudrait de longs développements pour faire la genèse de la position particulière qu’occupe Mediapart dans le champ de la presse.

Rappelons néanmoins cette évidence : Mediapart a été créé par M. Plenel suite à son éviction du Monde, qu’il avait largement contribué à convertir au néolibéralisme dans les années 1990(8). A cette époque, MM. Plenel et Mauduit étaient, en effet, des militants de l’entreprise et de la finance, au point de faire alliance avec M. Minc. L’une de leurs recettes pour attirer le lecteur et l’abonné fut l’invention du « journalisme d’investigation » qui porte très mal son nom : point d’enquête, il s’agit simplement de recycler et mettre en forme les informations tirées d’un réseau de policiers, d’avocats et de juges (les juges « rouges ») patiemment tissé dans les années 1980, au plus grand mépris du secret de l’instruction. Les « scandales » et autres « affaires » sont d’abord des produits quasi-publicitaires qui, pour certains, se sont révélés être de pures inventions (« l’affaire Baudis » par exemple).

Chassé par la rédaction du Monde, qui n’en pouvait plus de son autoritarisme et de ses méthodes, M. Plenel, après une courte traversée du désert, a donc créé Mediapart en 2007. La date à son importance. En effet, 2007, c’est l’année de l’élection de M. Sarkozy : une véritable aubaine. MM. Plenel et Mauduit, qui ont toujours été proches du PS – au point de co-écrire, pour le premier, un livre avec François Hollande –, se sont employés à faire oublier leur passé néolibéral pour se repeindre en hommes de gauche sans concession. On voit ici la très grande dépendance du champ journalistique au champ politique : c’est bien parce que la gauche partisane s’est unie contre « Sarko » que des journalistes ont pu à la fois se blanchir et flairer la bonne affaire journalistique. Car il y avait un créneau à prendre. Mediapart serait donc la voix du « tout sauf Sarko ». Mais les bonnes vieilles méthodes publicitaires s’avèrent toujours très utiles : un média en ligne, ne voulant vivre que de ses abonnés, doit attirer le chaland et, pour ce faire, avoir des informations reprises par les médias « mainstream ».

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8 Voir le billet de blog de Frédéric Lordon : https://blog.mondediplo.net/2012-07-19-Corruptions-passees- corruptions-presentes et Pierre Péan, Philippe Cohen, La face cachée du Monde du contre-pouvoir aux abus de pouvoir, Paris, Mille et Une Nuits, 2003. ______________________________________________________________________________________________

Les « affaires » et les « scandales » du pseudo-journalisme d’investigation font ici coup double : armes de guerre militantes – malgré les dénégations de la rédaction –, ils sont l’assurance de « faire le buzz » dans l’ensemble du champ journalistique et donc d’attirer de nouveaux lecteurs.

Entreprise économique, ce média doit se plier nolens volens à l’empire de l’indignation morale et de l’émotion qui prévaut dans le champ journalistique largement dominé par des impératifs économiquesLogique économique et dictature de l’émotion indignée marchent de concert. Les luttes identitaires fournissent, de ce point de vue, un terrain d’affrontement irremplaçable. C’est ce point que soulignent Beaud et Noiriel et qui a provoqué chez M. Confavreux un douloureux – si on en juge par son ton – retour du refoulé. C’est qu’à Mediapart, on a l’habitude de transfigurer des impératifs économiques en principes moraux et politiques. Gratter le vernis démocratique fait apparaître une couleur que l’on n’a pas forcément envie de voir.

Plaçons-nous maintenant du côté des sources et des intellectuels de Mediapart. Du fait de la position qu’il occupe dans le champ journalistique, Mediapart est affine – au sens d’affinité d’habitus – avec la « gauche identitaire » universitaire, proche de la fraction qui vote PS-EELV, qui non seulement partage son recrutement sociologique mais aussi est encline à recoder la question sociale en question morale. Le ton d’inquisiteur et de procureur permanent de ce média est, à cet égard, révélateur de la certitude qu’ont ses journalistes de monopoliser et le cœur et la morale ; il fait écho aux outrances des « intersectionnels » : chasse en meute sur les réseaux sociaux, campagnes de délation et de diffamation, etc. Cette outrance morale, politiquement orientée (les « affaires » ne tomberont jamais sur les amis politiques de la gauche hamoniste ou des Verts(9), est propre à répondre aux attentes de son lectorat, un lectorat d’autant plus porté sur la pureté morale qu’il est politiquement impuissant depuis des décennies, même (et surtout) lorsque le PS est au pouvoir. Le « shit storm » dont ont été victimes Beaud et Noiriel est typique du répertoire d’action de ce secteur de la société : bien calé dans son canapé, entre le visionnage d’une série à la mode et la lecture d’un ouvrage tendance, on pratique la chasse à courre sur les réseaux sociaux. Pour qui sonne l’hallali aujourd’hui ? Avoir l’impression d’œuvrer pour la Justice et la Morale, qui plus est à l’économie et en restant entre « gens bien » : voilà une gratification symbolique et psychologique qui ne se refuse point.

On ne saurait faire le départ entre le cynisme – qui est certainement celui du fondateur de Médiapart – et l’absolu aveuglement de la rédaction de Médiapart et de ses correspondants universitaires sur ce qui les agit. Mais seul compte le résultat : Beaud et Noiriel ont raison d’écrire que Médiapart, loin de contribuer à l’éclaircissement de l’horizon politique, en est, au contraire, un acteur clé de l’obscurcissement en ratifiant la translation du terrain d’affrontement social et politique vers les marécages identitairesAu fond, Médiapart et Valeurs Actuelles, pour occuper des positions politiquement symétriques, sont des « associés- rivaux » car ils sont d’accord sur le périmètre de l’affrontement : « Tu es contre le mariage pour tous ?! Quelle honte, je suis pour les droits des LGBT. Tu es contre l’immigration ?! Espace de sale raciste, moi je suis un « no border » ! »

l est évidemment très gratifiant pour le lectorat de se situer du bon côté de la croisade morale : « comment les gens du camp d’en face peuvent-ils être à ce point des salauds ? » doivent-ils se demander à la lecture des articles. Questionnement légitime en tant que citoyens, mais inacceptable lorsque l’on prétend faire des sciences sociales. 

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9 Seule exception, « l’affaire Denis Beaupin » mettant en cause un seul homme, sur le plan des mœurs. ______________________________________________________________________________________________ Hélas, la sollicitation de l’indignation morale est plus efficace sur le plan économique – fourguer de l’abonnement – que celle de la prise de distance. « S’il n’y a pas de pub, c’est que c’est toi le produit ! » : Mediapart n’est pas totalement gratuit mais c’est le même procédé. Il en va de même avec « l’espace participatif » – Car Mediapart est participatif – qui n’est qu’une autre méthode publicitaire ripolinée en exigence « démocratique ».

La réception par Mediapart du livre de Beaud et Noiriel doit donc être traitée pour ce qu’elle est : non une discussion serrée et « objective » du livre en litige, mais l’occasion, sur un mode fielleux, de réaffirmer les valeurs socialement situées (celles des classes moyennes éduquées) et, plus trivialement, les recettes commerciales de cette entreprise de presse, en passant à peu près à côté de l’argumentation des deux chercheurs.

Retour à l’envoyeur donc.

Post-Scriptum : Inutile de déclencher un « shit storm » après la lecture de cette missive, l’auteur de ces lignes boycotte – et, pour être complètement honnête, méprise souverainement – les réseaux (anti)sociaux et ceux qui y sévissent en meute… ou pas. La politique consiste à transformer le réel et à aller physiquement vers ceux que l’on veut convaincre, même s’ils sont socialement et spatialement éloignés, bref à rencontrer pour de vrai l’Altérité, pas à twitter à s’en faire une tendinite au pouce en disant à ses amis-autres-soi-même, bouffi de contentement de soi, après une dure journée de labeur : « l’ai-je bien descendu ? »

Autres réactions:

-Cet article en forme de salmigondis rhétorique, mais aussi cet ouvrage qu’il prétend critiquer, alors que ses auteurs ont une carure intellectuelle bien plus solide que celle de J. Confavreux, attestent tristement des effets nocifs et toxiques du gauchisme culturel, à l’action depuis une à deux générations, fort gauche pour ne pas dire benêt à certains moments de son histoire (comme lorsqu’il fait le jeu de l’extrême droite tout en prétendant la combattre, bien d’autres exemples aussi simples qu’efficaces existant par ailleurs…). Ce gauchisme culturel a en effet déplacé la gauche de sa raison d’être sociale et historique vers les questions sociétales qui hantent et traversent Mediapart de part en part. Ainsi, la gauche s’éloigne toujours plus de cette magnifique conception du socialisme. 

« Le socialisme c’est quand la liberté arrive dans la vie des gens les plus pauvres. » (Carlo Rossi).

-Un naufrage sans fin qui a poussé une bonne partie de son électorat d’ouvriers et d’employés dans les bras de l’extrême droite. La gauche ne semblant toujours  pas en avoir compris les causes, elle précipite sa disparition, qui pourrait être inéluctable à terme si l’intelligence collective et la raison ne finissent pas par la toucher comme une grâce ultime qui lui serait accordée… 

-Un psychanalyste y verra l’assassinat du « père », puisque l’auteur a été un thésard de Noiriel et co-directeir avec Beaud et Lindgaard de La France invisible…Il s’agit de marquer sa place, de s’inscrire dans le peloton de tête, quitte à jouer des coudes et envoyer les copains dans les barrières de sécurité. Moi j’y vois un article qui, tous comptes faits, quelle abondance de citations, me donne très envie de lire l’opus de Beaud et Noiriel, qui ne sont pas de la dernière pluie, et permettent de mieux comprendre notre présent. En gros, ils ont osé critiqué Médiapart, si j’ai bien compris, donc on leur règle leur compte. Et puis, crime de lèse Médiapart, ils sont aussi anti-US, et guère portés sur l’UE, cette Europe chérie, qui n’est jamais restée qu’un Marché Commun, soumis aux diktats des USA. Mais chut ! Je vois déjà s’embuer le regard de ce bon vieux Edwy, à la moustache frémissante.`

-Ce long article, par toujours clair, mal argumenté, semble davantage reposer sur une certaine animosité à l’égard de Beaud et Noiriel que sur une vraie analyse critique des propos des 2 auteurs. Il s’agit beaucoup de leur faire dire des choses qu’ils ne disent pas en tordant certaines assertions, reconnaître leur justesse et sincérité sur tel point, pour dénoncer aussitôt leur aveuglement et l’amalgame qu’ils feraient entre gauche identitaire et penseurs de droite (ce qui n’est évidemment pas le cas).

-J. Confavreux oppose leur démarche à celle d’A. Ocasio-Cortez, alors que c’est justement ce qu’ils prônent : arrimer la question raciale et la lutte contre les discriminations à l’élaboration d’un « socialisme démocratique ». L’originalité de la nouvelle gauche du Parti démocrate, inspirée par B. Sanders, est justement de revenir à la question sociale, dépasser les seules manifestations bien intentionnées de sympathie envers les minorités raciales (sans toucher aux règles du capitalisme néolibéral), pour prendre en compte les besoins et intérêts de l’ensemble des classes populaires (les 99%). C’est le seul moyen d’arracher les « petits Blancs » au vote trumpiste proclamé « anti-système », le système étant à leurs yeux cette bourgeoisie intellectuelle démocrate qui ne se fonde que sur les questions culturelles et un anti-racisme de façade.Et puis cette autre attaque contradictoire : Confavreux fait dire aux 2 chercheurs que les minorités culturelles ou raciales peuvent se défendre en tant que telles grâce à ceux et celles dans leurs rangs qui ont profité d’ascension sociale et acquis du capital culturel et il rétorque que « les membres des minorités qui ont accès à l’espace public, voire aux postes de pouvoir, ne se consacrent pas nécessairement à l’amélioration du sort de leurs congénères et à la défense de leurs revendications, comme pourrait en témoigner le gouvernement de Margaret Thatcher, qui n’a pas été un grand moment d’empowerment des femmes britanniques, ou la présidence de Barack Obama, qui a vu naître le mouvement Black Lives Matter« . Bien, voilà donc un autre argument au contraire de la nécessité de joindre la lutte contre les discriminations à la lutte sociale. Si les minorités ne peuvent compter sur ceux des leurs qui ont réussi, alors elles doivent assimiler leurs intérêts à ceux des classes populaires et associer leur combat au leur.

-Joseph Confavreux insinuez-vous dans votre dernier paragraphe que Noiriel peut être assimilé aux antidreyfusards ? Après avoir pris vous même appui sur un intellectuel qui multiplie les amalgames antisémites,  ? Tout l’article suit en fait cette pente glissante du fiel calomnieux. Je dois dire que je l’ai trouvé assez indigne et qu’il en dit très long sur vos propres biais idéologiques. D’ailleurs, c’est à vous à la fin de l’article que l’on a envie de demander en priorité  : « pourquoi passer autant de temps à vouloir établir des faits si c’est pour ne jamais ébranler ses propres intuitions et certitudes ? ». Encore que vous n’établissez pas de faits et que la question est donc un peu flatteuse. Par ailleurs, vous attaquez Noiriel en choisissant des références hasardeuses : P. Blanchard n’est pas une grande référence académique et ses apports aux études coloniales sont contestables. Vous confondez, comme beaucoup de journalistes, importance médiatique et autorité intellectuelle.

-Le livre de Beaud et Noiriel est qualifié ici de « sortie de route » et même de fasciste, alors que leurs travaux précédents n’ont rien à voir avec ce qualificatif par leur analyse fouillée de la société et de la place qui y ont les salariés. Ils ne sont pas tout a fait d’accord avec vous, donc ils sont discrédités. Où est donc la sortie de route c’est à dire soit les erreurs soit leur analyse ou alors ne peut’on rien  dire aujourd’hui sans parler « des racisés » dont de très nombreux sont salariés précaires, sans parler des « transgenres » qui doivent aussi gagner leur vie même avec une sexualité différente ou alors ils sont des privilégiés . Mais ils semblent être les seuls sujets intéressants.  Les ouvriers et les précaires existent toujours, leur exploitation n’a pas faibli, elle s’amplifir. Le minimum serait de répondre à ceux qui disent autre chose , qui ont étudié soigneusement les réalités du monde du travail qui constitue le quotidien de très nombreux citoyens  . Depuis quelque temps il y a une pensée « obligatoire » y compris dans Médiapart et si on n’y adhère pas  complétement on est des affreux réactionnaires  et quelque fois pire

-Amis du Diplo. bonjour ! Car j’en suis, pour mon plus grand bonheur et cela depuis…cinquante ans au moins. Et abonné ! D’ailleurs, un conseil. Abonnez-vous ! Cela lessive bien de tout ce que l’on peut entendre et lire sur la majorité des médias. Mais , ne faites pas comme comme moi : ne vous en vantez pas ici, sur Médiapart, car le torchon brûle entre les deux journaux, le Diplo ayant jadis habillé notre bien aimé E. Plenel pour le restant de ses jours. D’où Max Angel plus à la une des billets de blogs depuis plus d’un an. Non mais ! La liberté de la presse s’arrête au respect du saint patron ! Amen !

-L’interview de france inter, rajoute certains éléments de compréhension:

-Joseph Confavreux insinuez-vous dans votre dernier paragraphe que Noiriel peut être assimilé aux antidreyfusards ? Après avoir pris vous même appui sur un intellectuel qui multiplie les amalgames antisémites,  ? Tout l’article suit en fait cette pente glissante du fiel calomnieux. Je dois dire que je l’ai trouvé assez indigne et qu’il en dit très long sur vos propres biais idéologiques. D’ailleurs, c’est à vous à la fin de l’article que l’on a envie de demander en priorité  : « pourquoi passer autant de temps à vouloir établir des faits si c’est pour ne jamais ébranler ses propres intuitions et certitudes ? ». Encore que vous n’établissez pas de faits et que la question est donc un peu flatteuse.

Par ailleurs, vous attaquez Noiriel en choisissant des références hasardeuses : P. Blanchard n’est pas une grande référence académique et ses apports aux études coloniales sont contestables. Vous confondez, comme beaucoup de journalistes, importance médiatique et autorité intellectuelle.

Réactions à l’article de F. Pierru:

Bonsoir à tous,

Frédéric, je viens de lire ton article la « recension de la recension », ainsi que l’article dans le Diplo de janvier 2021 de Stéphane Beaud (encore un nantais, décidément qu’est-ce qu’ on a des bons gars formés à Nantes ! Lui a le mérite de bien faire son métier de sociologue !) et Gérard Noiriel, ainsi que les critiques dans le courrier des lecteurs du Diplo de février 2021 sur l’article sus-cité, critiques qui n’invalident en rien, à mes yeux, l’excellent article de Beaud et Noiriel. 

1)-Ton article est très bien,  je ne connaissais pas toutes les coulisses de l’histoire du Monde et de Médiapart, d’Edwy Plénel et Laurent Maudit. Malgré tes critiques sur Mauduit, j’ai bien aimé son livre Enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir, La Découverte (2018) où il critique la caste des hauts fonctionnaires et de l’ENA ralliée au néolibéralisme, livre qui fait honneur aux combats d’ Hippolyte Carnot, Jean Zay et Marc Bloch dont il appelle en fin d’ouvrage à poursuivre la lutte : supprimer l’ENA notamment et faire passer tout le monde par l’Université. Mais peut-être qu’il évolue dans un bon sens, progressiste, après avoir dit et fait des conneries, je ne sais pas.

J’aborrhe le terme « gauche identitaire », pour moi ça n’a aucun sens, je ne comprend pas, la gauche est sociale ou n’est pas. A ce titre, tes rappels dans l’article, à la réalité sociale (par ex. pouvoir manger à sa faim) sont un désavoeu pour tous ces journalistes qui abusent de leur position sociale dominante pour ignorer ou nier la réalité sociale, surtout en cette période de syndémie.

J’ai une question sur ton texte : quelles sont « les armes de guerre militants » qu’utiliserait Médiapart selon toi ?

2)-Article du Diplo (janvier 2021) : Très belle et lucide référence à Pierre Bourdieu (« les cécités croisées« ) ; B. et N. écrivent : « ces affrontements identitaires, où chaque camp mobilise sa petite troupe d’intellectuels, placent les chercheurs qui défendent l’autonomie de leur travail dans une position impossible ». Mais ils n’expliquent pas ensuite en quoi cela rend impossible leur position. S’ils sont obligés de reculer et changer leur titre de bouquin, je trouve que c’est affligeant…et déshonorant pour eux. Qu’ont-ils à perdre ? En tout cas, leur référence à l’histoire du philosophe Michaël Walzer aux USA est admirable et fort à propos, j’apprend beaucoup de choses et je suis entièrement d’accord avec ce philosophe.

Autre point : peut-on faire une révolution sociale sans la « révolution » numérique ? Outre qu’elle est instrumentalisée par des calculateurs de tout poil pour orienter les « zabonnés », peut-elle être à ce point diffuse et totalisante (je ne sais si je peux employer ce terme, envahissante serait plus juste ?) qu’elle aveugle les populations ? La révolution tunisienne a montré quels bons usages les militants pouvaient faire des réseaux « sociaux », me semble t-il, même si on a l’impression qu’elle piétine : il faut la lire sans doute sur le temps historique plus long. Je m’interroge pour savoir si l’impact du numérique est aussi fort que cela pour moduler les idées et les engagements sociaux, politiques. Bref, existe-il un espoir hors ou contre les Gafam ?

Pour finir, je rejoins l’avis d’ Ugo Palheta, sociologue, qui est interviewé dans l’Humanité du 08/02/2021 (à propos de l’élection présidentielle de 2022). Titre de cet interview : « C’EST LA REPUBLIQUE ELLE-MEME QUI S’EST LEPENISEE » 

Il dit en conclusion :  « Comment pourrait-il y avoir un renversement ? D’abord grâce à une relance et une intensification des luttes sociales….ensuite par une bataille idéologique, qui, si elle n’est pas menée, ne peut qu’aboutir à davantage de banalisation des « idées » néofascistes dans le corps social….(cf création d’un Observatoire national de l’extrême droite)…Par ailleurs à gauche, il faudrait une offre politique unitaire et crédible mais sur un programme radical en matière sociale, envcironnementale et démocratique, pour être en capacité de s’adresser aux classes populaires et d’offrir une véritable issue politique à la crise. Pour une gauche de rupture avec le capitalisme néolibéral, le sentier est donc étroit dans les mois à venir, mais il n’est pas impraticable« .

Frédéric, ton article participe des luttes sociales et de cette bataille idéologique à mener, qu’appelle de ses vœux, ton collègue sociologue. Donc, bravo encore pour ce travail.

Patrick DUBREIL

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Un avis sur « A propos d’un ouvrage des sociologues Beaud et Noiriel sur la question identitaire, un réglement de compte entre le sociologue F. Pierru et médiapart. »

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