Un décès sur cinq dans le monde serait lié à la pollution de l’air
En France, près de 100 000 décès seraient attribués chaque année aux particules fines issues de la combustion des énergies fossiles, selon une étude de Harvard. Le double de l’estimation officielle des autorités sanitaires.
Par Stéphane MandardPublié aujourd’hui à 11h14, mis à jour à 11h30
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Le nombre de décès imputables à la pollution de l’air est très largement sous-estimé. Tel est l’enseignement majeur d’une étude inédite parue mardi 9 février dans la revue scientifique Environmental Research. Des chercheurs en santé environnementale de l’université Harvard (Etats-Unis), en collaboration avec leurs collègues britanniques des universités de Birmingham, Leicester et Londres, ont cherché à mesurer la mortalité due aux particules fines (PM2,5, de diamètre inférieur à 2,5 micromètres) issues de la combustion des énergies fossiles (charbon, pétrole et diesel principalement). Leurs résultats sont alarmants.
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En France, selon leurs calculs, près de 100 000 décès prématurés (97 242) seraient attribués chaque année à la pollution de l’air extérieur liée aux énergies fossiles. Soit 17,3 % de l’ensemble des décès. Un bilan en hausse de près de 45 % par rapport à la dernière estimation : une étude publiée en mars 2019 dans l’European Heart Journal, la revue médicale de la Société européenne de cardiologie, évaluait à 67 000 le nombre de décès liés à la pollution de l’air, toutes sources confondues. 97 242 morts, c’est plus du double du chiffre officiel de 48 000 décès retenu depuis 2016 par Santé publique France et repris dans toutes les communications institutionnelles pour alerter des dangers de l’exposition à un air dégradé.
Le même différentiel se retrouve à l’échelle de la planète. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) se réfère toujours à 4,2 millions de décès imputables à la pollution de l’air extérieur, sur la base de l’année 2016. Les chercheurs de Harvard arrivent eux à un total de 8,7 millions de morts prématurées sur la base de l’année 2018. Soit un décès sur cinq dans le monde. La Chine, où la situation s’améliore cependant depuis une dizaine d’années, paie toujours le plus lourd tribut avec 2,4 millions de victimes.
« Toutes les particules ne se valent pas »
Comment expliquez que la mortalité attribuée à la pollution de l’air ait pu à ce point être sous-estimée jusqu’ici ? Tout d’abord, à la différence des évaluations précédentes, qui s’intéressaient à toutes les PM2,5, sans chercher à les distinguer en fonction de leur source d’émission, les auteurs se sont concentrés sur les particules d’origine fossile.
Or, comme le rappelle le professeur Thomas Bourdrel, du collectif Air-Santé-Climat et auteur de plusieurs publications de référence sur la pollution de l’air,« toutes les particules ne se valent pas ». Parce qu’elles comportent un noyau central de carbone pur et qu’elles sont entourées à leurs surfaces d’hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) cancérogènes, les particules de combustion primaire sont « beaucoup plus toxiques » que celles formées à partir des épandages agricoles ou des poussières du désert qui avaient donné une teinte orangée au ciel dans l’est de la France samedi 6 février.Eclairage : Pollution de l’air : la Commission européenne menace la France d’une lourde amende
Afin d’identifier et de mesurer la concentration dans l’air des particules issues de la combustion fossile, les chercheurs ne se sont pas contentés, à la différence des études précédentes, d’analyser les images satellites. Ils ont utilisé un modèle mathématique de résolution spatiale en 3D baptisé GEOS-Chem et développé par l’université Harvard qui permet de reconstituer les transferts de pollution dans l’atmosphère en temps réel.
« Désormais, nous sommes en mesure de savoir plus précisément ce que les gens respirent » Karn Vohra, coauteur de l’article
« Le modèle divise le monde en de multiples “boîtes” de 50 km sur 60 km. Il nous a permis de déterminer les niveaux de concentrations en particules issues de la combustion fossile dans chaque boîte », explique Karn Vohra (université de Birmingham), un des auteurs principaux. « Désormais, nous sommes en mesure de savoir plus précisément ce que les gens respirent. » Les cartes réalisées par les chercheurs montrent ainsi qu’en France les « boîtes » virent au rouge particulièrement en Ile-de-France.
Toxicité du chauffage à bois
Autre piste d’explication, l’article publié dans Environmental Research se fonde sur un nombre sans précédent d’études récentes, notamment épidémiologiques, et une métaanalyse, qui n’avaient pu être incorporées dans les estimations précédentes. Grâce à ce corpus, les auteurs ont pu élaborer un nouveau modèle d’évaluation des risques. Ils ont ainsi mis à jour et revu à la hausse le « risque relatif » à l’exposition aux particules fines liées aux énergies fossiles.
Ils ont constaté que les effets de la pollution sur la santé étaient largement sous-estimés à la fois lors d’exposition chronique à de très fortes concentrations (notamment en Asie) mais aussi à plus faible dose comme en Europe ou en Amérique du Nord. Preuve supplémentaire que les effets délétères des particules fines, les plus dangereuses car elles pénètrent profondément dans l’organisme, se font ressentir même en deçà de la limite préconisée par l’OMS (10 microgrammes par mètre cube en moyenne annuelle) qui servait jusqu’ici de référence pour évaluer la mortalité de la pollution de l’air.
Reportage : Ella Adoo-Kissi-Debrah, 9 ans, « tuée » par la pollution de l’air
« Souvent, lorsque nous discutons des dangers de la combustion des énergies fossiles, c’est dans le contexte du CO2 et du changement climatique et nous négligeons l’impact potentiel sur la santé des polluants émis avec les gaz à effet de serre, commente Joel Schwartz, professeur d’épidémiologie environnementale à Harvard et coauteur de l’article. Nous espérons qu’en quantifiant les conséquences sanitaires de la combustion fossile nous envoyons un message clair aux décideurs politiques et au grand public quant aux bénéfices d’une transition vers des sources d’énergie alternatives. »
L’étude du professeur Schwartz et de ses collègues fait en revanche l’impasse sur d’autres particules, pourtant similaires en termes de toxicité et de composition : celles issues du chauffage au bois. Une étude européenne coordonnée par l’Institut Paul-Scherrer (Suisse) et publiée en novembre 2020 dans la revue Naturemontrait qu’elles comptaient parmi les plus dangereuses, en raison de leur potentiel oxydant, avec les particules métalliques générées par l’usure des freins et des pneus et des véhicules. De quoi revoir de nouveau à la hausse le bilan de la pollution de l’air dans une prochaine publication.
En 2021, la pollution de l’air va virer au violet
Un nouvel indice de la qualité de l’air entre en vigueur le 1er janvier. Destiné à informer les Français, il prend en compte les particules fines PM2,5, particulièrement dangereuses pour la santé.
Par Stéphane MandardPublié le 31 décembre 2020 à 00h32 – Mis à jour le 31 décembre 2020 à 12h53
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En 2021, la pollution de l’air va virer au violet. Non pas que les prévisionnistes anticipent une année particulièrement irrespirable avec des pics à répétition. Mais parce qu’une nouvelle couleur va faire son apparition dans le nuancier censé renseigner les Français sur l’état de l’air qu’ils respirent au quotidien : le violet. Elle est la manifestation la plus visible du nouvel indice de pollution de l’air qui entre en vigueur le 1er janvier.
Reportage : Ella Adoo-Kissi-Debrah, 9 ans, « tuée » par la pollution de l’air
Désormais, le code couleur s’étendra du bleu (« bon ») au violet (« extrêmement mauvais »), en passant par quatre autres gradients (« moyen », « dégradé », « mauvais », et « très mauvais »). Jusqu’ici, l’indice allait de « très bon » (catégorie désormais supprimée) à « très mauvais ». Autre évolution pour rendre sa lecture plus claire et plus précise, l’indice sera désormais aligné sur les seuils, plus bas pour le dioxyde d’azote et l’ozone, retenus par l’Agence européenne pour l’environnement. Conséquence, le nombre de jours avec une qualité de l’air « mauvaise » ou « très mauvaise » devrait bondir.
Atmo France, l’organisme qui fédère les associations de surveillance de la qualité de l’air, a fait des simulations. En se fondant sur le nouvel indice, le nombre de journées avec un air « mauvais » ou « très mauvais » serait passé, en moyenne, ces dernières années de 10 à 83 par an à Paris, de 8 à 86 à Marseille, de 14 à 108 à Lyon ou encore de 6 à 60 à Bordeaux.
Intégration d’un nouveau polluant
Cette explosion attendue du nombre de jours où les Français seront exposés à un air de qualité médiocre ne s’explique pas seulement par l’abaissement des seuils. Il est aussi le résultat de l’intégration d’un nouveau polluant : les particules fines PM2,5 (inférieures à 2,5 micromètres de diamètre). Depuis sa création en 1994, l’indice Atmo était calculé à partir de la concentration dans l’air de quatre polluants : le dioxyde de soufre (émis principalement par l’industrie), le dioxyde d’azote (NO2, issu principalement du trafic routier et en particulier des diesels), l’ozone (O3, dont les pics suivent ceux de chaleur) et les particules dites PM10 (inférieures à 10 µm, générées par le chauffage en hiver, le trafic routier ou encore les épandages agricoles).
Depuis des années, les spécialistes de la pollution de l’air réclamaient la prise en compte des PM2,5 en raison de leur dangerosité. A la différence des PM10, qui restent bloquées au niveau des voies respiratoires supérieures (nez, pharynx), les PM2,5 pénètrent plus profondément l’organisme, jusqu’au système sanguin et au cerveau. Une exposition chronique aux PM2,5 favorise ainsi cancers du poumon, infarctus et AVC. En outre, c’est sur les PM2,5 et non les PM10 que se porte l’attention pour estimer le nombre de morts attribués à la pollution de l’air. En France, on estime, selon les modes de calculs, entre 48 000 et 67 000 le nombre de décès prématurés chaque année.
Pour le ministère de la transition écologique, ce nouvel indice sera « plus représentatif de l’état de la qualité de l’air, mais aussi plus en phase avec les attentes des citoyens ». Encore largement méconnu du grand public, Atmo France milite pour qu’il trouve sa place dans les bulletins météo des chaînes de télévision. Certaines antennes régionales de France 3 (Centre-Val de Loire, Hauts-de-France et PACA) l’ont déjà intégré. BFM-TV devrait s’y mettre courant janvier à Paris, Lyon et Lille. Mais le message risque d’être brouillé tant que le système de déclenchement des alertes pollution et des mesures qui les accompagnent reste décorrelé de l’indice.
Décalage avec le système d’alerte pollution
Premier paradoxe, et pas le moindre, si les PM2,5 sont désormais incluses dans l’indice, elles ne sont toujours pas prises en compte pour déterminer un pic de pollution. Ainsi, même si les Parisiens ou les Lyonnais constatent un jour que l’indice vire au rouge ou au violet en raison de concentrations excessives en particules fines, cela n’impliquera pas automatiquement l’activation, par le préfet, des mesures censées mettre un terme aux épisodes « officiels » de pollution : restriction de circulation pour les véhicules les plus polluants, limitation de la vitesse…
Le décalage est susceptible d’être observé également avec les autres polluants (PM10, NO2, ozone) pris en compte pour déclencher une alerte pollution et son dispositif de gestion. Ainsi, pour l’ozone, dont les pics ont tendance à se multiplier l’été sous l’effet du réchauffement climatique, l’indice indique que l’air est « mauvais » à partir d’une concentration de 130 µg/m3 alors que le dispositif d’alerte n’est activé qu’au-dessus de 240 µg/m3, lorsque l’indice vire au magenta.
« Notre souhait est qu’il y ait la plus grande cohérence possible entre l’indice et les dispositifs d’alerte », déclare Marine Tondelier, la déléguée générale d’Atmo France. Aussi, le ministère de la transition écologique a saisi l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) pour tendre vers un alignement des seuils – qui devraient être abaissés dans les prochaines années. La Commission européenne vient en effet de lancer le processus de révision de sa directive sur l’air avec l’objectif d’aligner ses limites d’exposition, en particulier pour les PM2,5, sur celles, plus protectrices, de l’Organisation mondiale de la santé.
Membre du collectif Air-Santé-Climat, le médecin Thomas Bourdrel salue l’intégration des PM2,5 dans le nouvel indice. Il regrette en revanche qu’il « passe encore sous silence les particules ultrafines [inférieures à 100 nanomètres], pourtant les plus toxiques ». A Strasbourg, où il est radiologue, Thomas Bourdrel a fait analyser les urines d’enfants vivant près d’axes routiers : « Nous avons retrouvé plus d’un million de particules fines carbonées, issues principalement des diesels, par millilitre d’urine. » Dans un avis rendu en juillet 2019, l’Anses a recommandé aux autorités de « cibler en priorité » les particules ultrafines dans les politiques publiques de lutte contre la pollution de l’air.
Eclairage : Pollution de l’air : la Commission européenne menace la France d’une lourde amende
Un avis sur « Près de 100 000 décès seraient attribués chaque année aux particules fines, le double de l’estimation officielle »