Six hommes clés au cœur du système poutinien
9 FÉVRIER 2021 PAR FRANÇOIS BONNET
Ce sont des histoires d’amitié, d’intérêts croisés, de fortunes colossales. Elles expliquent comment un petit groupe d’hommes – une trentaine – a pu prendre le contrôle de la Russie. Avec Poutine, ils sont amis d’enfance, copains d’université, anciens collègues du KGB ou collaborateurs à la mairie de Saint-Pétersbourg dans les années 1990. Exemples.
Ce que raconte le documentaire du Fonds de lutte contre la corruption, comme l’ont fait de nombreuses enquêtes de journalistes, est finalement assez simple. Ce sont des histoires d’amitié, d’intérêts croisés, d’envies de fortune et de renvois d’ascenseur dans un monde sans lois ni règles. Elles expliquent comment un petit groupe d’hommes – une trentaine – a pu prendre le contrôle de la Russie, de son pouvoir politique et d’une bonne part de son économie.
Juste avant d’être élu à la présidence en mars 2000, Vladimir Poutine, alors parfaitement inconnu des Russes, esquissait une autobiographie dans un livre d’entretiens. Première personne, conversations avec Vladimir Poutine n’a été traduit en français qu’en 2016 (éditions So lonely). Invité à parler de ses amis, que répond-il ? « J’ai beaucoup d’amis mais très peu sont vraiment proches. Ceux-là ne m’ont jamais trahi et je ne les ai jamais trahis. »
Ces amis, aujourd’hui au cœur du système poutinien, constituent différents cercles : amis d’enfance, copains d’université, collègues du KGB en Allemagne de l’Est, et surtout collaborateurs à la mairie de Saint-Pétersbourg au début des années 1990. Poutine y était alors fonctionnaire, à la tête du comité des relations économiques extérieures. Dans le fracas de l’effondrement de l’URSS en 1991, ce poste allait se révéler important pour que la ville puisse à peu près assurer ses missions de base dans cette période sauvage.
Tout homme d’affaires voulant faire du business en Russie vous expliquera volontiers que, sauf rares exceptions, on ne travaille pas dans ce pays sans une protection. On appelle cela « un toit », « kricha ». Et pour être à l’abri sous un toit, il faut payer sa place.
Vladimir Poutine, d’abord comme fonctionnaire à la mairie de Saint-Pétersbourg puis comme président de la Fédération de Russie, a été ce toit.
D’immenses entreprises, énergétiques, bancaires, de transport, de travaux publics, ont été distribuées à ses amis. L’opération était encore plus aisée quand il s’est agi de groupes publics. Les commandes d’État ont un peu plus gonflé ces fortunes colossales soudain acquises. En retour, les amis ont constitué la fortune de Vladimir Poutine et assuré le financement de son système (voir ici).
Un seul exemple. La banque Rossiya, évoquée dans le documentaire de l’équipe Navalny, est considérée de longue date comme le coffre-fort personnel du président et de ses amis. Elle ne gère pas que les comptes, mais aussi les actifs et les sociétés offshore du clan. Le département du Trésor américain estime que c’est « la banque personnelle des hauts dirigeants de la Fédération de Russie ». C’est également inscrit dans les textes officiels de l’Union européenne : « La banque Rossiya est considérée comme la banque personnelle des hauts fonctionnaires de la Russie. »
Qui sont ces amis ? Nous avons choisi de n’en présenter que quelques-uns. Ceux qui sont véritablement les poids lourds de l’équipe, les piliers du système de financement. Des liens vers d’autres enquêtes vous permettront d’en savoir plus sur les autres.

Arkady Rotenberg est avec son frère, Boris, un ami d’enfance de Vladimir Poutine. Gamins, ils se sont découvert une même passion, le judo. Arkady est devenu entraîneur de haut niveau. Lorsque Poutine est élu président, leur amitié prend une autre dimension, plus grande que les tatamis.
Les frères Arcady et Boris Rotenberg pèsent aujourd’hui respectivement 2,7 milliards et 1,4 milliard de dollars. Ils ont créé le groupe Stroygazmontazh, qui compte six sociétés de construction, spécialisées dans les pipelines et les gazoducs, et dont le principal client est Gazprom. Ils sont aussi les actionnaires principaux de la SMP Bank.
Pour les JO de Sotchi, les Rotenberg ont reçu de jolis marchés. Une de leurs sociétés a construit 17 km d’une route escarpée de Sotchi pour 2,5 milliards de dollars, ainsi qu’une partie de la route combinée joignant la mer à la montagne dont le montant est astronomique. Ils sont aussi actionnaires de Mostotrest, la société qui construit la nouvelle autoroute Moscou-Saint-Pétersbourg.
Surtout, Arkady Rotenberg a réalisé l’immense pont qui relie la Crimée à la Fédération de Russie en traversant le détroit de Kertch. Il est pour cette raison sous sanctions de l’Union européenne. Dans sa fiche de sanctions, il est indiqué que « depuis mars 2014, M. Rotenberg ou ses sociétés ont obtenu des marchés publics pour un montant total de plus de 7 milliards de dollars. L’attribution de bon nombre de ces marchés s’est faite sans procédure formelle de mise en concurrence ».
Sergueï Tchemezov, un ami du KGB
Sergueï Tchemezov. © (dr)Il est l’une des plus grandes fortunes de Russie. Sergueï Tchemezov était agent du KGB à Dresde, en Allemagne de l’Est, à la fin des années 1980, et collègue de bureau de Vladimir Poutine. Ils vivaient alors dans le même immeuble. L’homme a fait toute sa carrière dans le complexe militaro-industriel et les sociétés d’exportation d’armes. En 1996, il retrouve Poutine, qui intègre comme lui l’administration présidentielle de Eltsine.
À partir de 2000, la carrière de Tchemezov s’accélère et Vladimir Poutine le nomme en 2007 à la tête du géant Rostec, une compagnie publique qui chapeaute plus de 700 entreprises, essentiellement militaires mais aussi automobiles, pharmaceutiques.
Sergueï Tchemezov est plus connu en France que les autres « amis » car il fut le négociateur russe du contrat Mistral, ce marché qui prévoyait la vente de porte-hélicoptères à la Russie. François Hollande refusa finalement leur livraison en 2014, au moment de la crise ukrainienne. Mais avant, en 2010, Tchemezov se voit remettre la Légion d’honneur par Nicolas Sarkozy.
Mediapart a révélé ce courrier de Claude Guéant, alors secrétaire général de l’Élysée, adressé à l’oligarque russe : « Plusieurs de vos amis m’ont fait part de leur souhait que le président de la République puisse vous remettre les insignes d’officier de la Légion d’honneur », écrivait Guéant, qui lui proposait quelques dates en mars 2010.
Depuis, Sergueï Tchemezov est sous sanctions américaines mais également européennes. « Il est l’un des proches du président Poutine, tous deux ayant été officiers du KGB en poste à Dresde, et il est membre du Conseil suprême de “Russie unie”. Grâce à ses liens avec le président russe, il a été promu à des postes élevés dans des entreprises contrôlées par l’État », note sa fiche de l’Union européenne.
Nikolaï Shamalov, un ami de Saint-Pétersbourg
Nikolaï Shamalov © (dr)De 2005 à aujourd’hui, Nikolaï Shamalov est omniprésent dans l’affaire du palais de la mer Noire, du choix du terrain à la gestion du domaine et à son financement. Mais les deux hommes se connaissent depuis le début des années 1990, à la mairie de Saint-Pétersbourg. En 1996, huit camarades, dont Vladimir Poutine et lui, décident de créer la « coopérative Ozero » pour se faire construire des datchas sur les bords du lac de Komsomolskoye, dans la région de Leningrad.
Dès 1992, Shamalov est actionnaire de la société Petromed, créée à Saint-Pétersbourg avec le concours du comité des relations extérieures de la ville alors dirigé par Vladimir Poutine. C’est cette société qui, par le biais de gros contrats d’importation de matériel médical, va assurer les premiers financements du palais dans les années 2000.
Il est prévu que des oligarques financent gracieusement le projet médical. « Comme l’a expliqué plus tard Shamalov, la condition avancée par Poutine était que Petromed reverse 35 % du financement reçu sur des comptes à l’étranger », écrit Sergeï Kolesnikov, cet homme d’affaires lui aussi actionnaire de Petromed, mais qui a choisi de tout révéler en 2010, avant de prendre la fuite à l’étranger. Ces 35 % accumulés sur les comptes de sociétés offshore reviennent ensuite sur les bords de la mer Noire…
Shamalov est également actionnaire de la banque Rossiya, à hauteur de 12,7 %. Dans les années 1990, les familles Poutine et Shamalov aiment passer des vacances ensemble en Europe. Leurs enfants sont amis. Kirill, le fils de Nikolaï Shamalov, a d’ailleurs épousé en 2013 Katerina Tikhonova, la fille cadette de Poutine. La fortune lui a vite souri. Il est devenu le plus jeune milliardaire de Russie, à 32 ans seulement ! Séparé depuis 2018 de son épouse, sa fortune est estimée aujourd’hui à plus d’1,2 milliard de dollars.
Nikolaï Shamalov est sous le coup des sanctions européennes depuis 2014. Explications de la fiche de sanctions : « Il tire profit de ses relations avec des décideurs russes. Il est le deuxième actionnaire principal de [la banque] Rossiya. »
Iouri Kovaltchouk, un ami de Saint-Pétersbourg
Iouri Kovaltchouk. © (dr)C’est un homme clé, que l’on retrouve dans les tours et détours des financements du palais de la mer Noire et dans l’ensemble du système financier qui accompagne Poutine et ses proches. Iouri Kovaltchouk est décrit par le département du Trésor américain comme « le caissier » de Poutine.
Les deux hommes sont amis au début des années 1990 à la mairie de Saint-Pétersbourg, lorsque Poutine est chargé de transformer une petite banque détenue par la municipalité en un établissement privé. Cela va donner la banque Rossiya, déjà évoquée, dont Iouri Kovaltchouk est le dirigeant et principal actionnaire.
Cet homme est également l’un des cofondateurs de la « coopérative Ozero », déjà mentionnée. Et ses affaires vont prospérer aussitôt Poutine installé au Kremlin. En 2004, la banque Rossiya récupère certains actifs de Gazprom, dont 50 % de Sogaz, l’une des plus grandes compagnies d’assurances russes, à un prix nettement sous-évalué.
L’ancien opposant Boris Nemtsov, assassiné en 2016, estimait dans ses rapports sur la corruption de Poutine à 60 milliards de dollars le montant total des actifs de Gazprom ainsi transférés à la banque Rossiya, ou à d’autres structures contrôlées par des proches de Poutine.
La banque Rossiya contrôle aussi la holding de presse National Media Group, propriétaire de plusieurs chaînes de télévision, du quotidien Izvestia et de 25 % de Pervyi Kanal, la chaîne publique la plus regardée en Russie. Sa fortune s’élève, selon Forbes, à 2,4 milliards de dollars. Depuis 2014, il est lui aussi placé sur la liste des personnes sous le coup des sanctions de l’Union européenne.
Guennadi Timtchenko, un ami de Saint-Pétersbourg
Guennadi Timtchenko. © (capture d’écran Itar Tass)L’homme est discret, soucieux de son image, et détenteur de l’une des plus grandes fortunes de Russie : 22 milliards de dollars, selon Forbes. Mais on le retrouve dans de nombreux montages financiers du palais de la mer Noire, et en particulier de ses vignobles. C’est également lui qui fait don d’appartements à des proches de Poutine, selon le Fonds de lutte contre la corruption.
C’est au début des années 1990, à Saint-Pétersbourg, que Guennadi Timtchenko rencontre Poutine. Alors employé par une compagnie finlandaise de pétrole, il doit passer par le bureau de Poutine à la mairie. Les deux hommes s’entendent à merveille et Timtchenko va faire fortune dans le négoce de pétrole. Tout particulièrement dans les années 2000 quand les compagnies pétrolières publiques russes doivent vendre leur pétrole à l’export en passant par sa société Gunvor, fondée en 1997 et alors basée en Suisse.
S’il a revendu ses parts dans ce groupe à la suite de sanctions américaines, Timtchenko reste à la tête d’un autre géant, Volga Group, qui empile les activités dans l’énergie, le transport, la construction et la gestion de grandes infrastructures (aéroports). Sa compagnie a ainsi réalisé le plus long pont à haubans du monde, à Vladivostok.
Guennadi Timtchenko est l’homme qui a permis à Total de s’installer sur le marché russe. Et il est la coqueluche des milieux d’affaires français. Il copréside d’ailleurs, avec Patrick Pouyanné, PDG de Total, le conseil économique de la Chambre de commerce et d’industrie franco-russe, qui rassemble des hommes d’affaires des deux pays et qui est devenu l’un des plus actifs lobbys pour la levée des sanctions contre la Russie. Guennadi Timtchenko est d’ailleurs l’un des rares du clan Poutine à ne pas être visé par les sanctions européennes.
Igor Setchine, un ami de Saint-Pétersbourg
Igor Setchine. © (dr)Depuis 30 ans, leurs vies et carrières ne cessent de s’entrecroiser. Igor Setchine est sans doute l’un des plus proches de Vladimir Poutine. Son ombre, ses yeux et ses bras, son cerveau parfois, lorsqu’il plaide pour donner plus de poids encore aux « ministères de force », la défense et les services de sécurité.
Igor Setchine est à la tête depuis dix ans de Rosneft, le plus grand groupe pétrolier d’État. Il l’avait déjà dirigé de 2004 à 2008, constitué pourrait-on dire. Car Rosneft, qui n’était alors qu’une compagnie pétrolière moyenne, est devenu un géant en dépeçant Ioukos, la compagnie privée de Mikhaïl Khodorkovsky, envoyé en prison pour dix ans.
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Rosneft, comme Gazprom le géant gazier dirigé par un autre ami de Saint-Pétersbourg, Alexeï Miller, est un groupe tentaculaire et un pilier de l’économie russe. Igor Setchine est lui un politique. Au début des années 1990, il est un collaborateur de Vladimir Poutine au comité des relations économiques extérieures de la ville de Saint-Pétersbourg. En 1996, il le suit à Moscou, rejoint avec lui l’administration présidentielle.
Vladimir Poutine élu, il devient chef adjoint de la puissante administration du Kremlin, contribue à asseoir le pouvoir de son chef puis part faire grandir Rosneft. Mais il ne demeure jamais très loin du bureau présidentiel.