« Psychologiquement déstabilisante, la pandémie a renforcé le complotisme »
Un cerveau intuitif, peu porté sur l’analyse, adhère à des croyances infondées qui font le lit des théories du complot. Thierry Ripoll, chercheur en psychologie cognitive, dissèque ce mécanisme dans « Pourquoi croit-on ? ».
Propos recueillis par Elisabeth BerthouPublié hier à 18h20, mis à jour à 05h22
Temps de Lecture 7 min.

Professeur de psychologie cognitive à l’université d’Aix-Marseille, membre du Laboratoire de psychologie cognitive et directeur du Centre de formation des psychologues de l’éducation nationale, Thierry Ripoll est notamment l’auteur de Pourquoi croit-on ?, publié en octobre 2020 (éditions Sciences humaines).
Vous distinguez croyance et croyance infondée. Quelle est la différence ?
Le mot « croyance » est polysémique. Dans les phrases « Je crois qu’il va pleuvoir », ou « Je crois en l’immortalité de l’âme », le mot « croire » a un sens différent. Les croyances sont infondées quand elles font l’objet d’une adhésion extrême en dépit de l’absence de données empiriques ou d’arguments théoriques. Le cas de la croyance religieuse est fascinant : elle a structuré toutes les cultures, bien qu’aucune donnée empirique ne permette de la valider. Les croyances infondées sont souvent la cause d’une mauvaise représentation du monde conduisant à se tromper sur le réel. Dès lors, les décisions, les choix, les comportements issus de ces croyances risquent de porter préjudice à la personne et à la société.
Pour autant, une croyance infondée peut apporter un bénéfice. C’est le cas des rituels. En situation de stress, beaucoup d’individus croient que leur rituel leur permet d’être plus efficaces. On le voit dans les stades : certains sportifs se signent, d’autres croisent les doigts, etc. Le rituel n’a aucun effet, mais la croyance en son pouvoir en a un, car elle contribue à modifier positivement l’état cérébral du croyant et à le rendre plus confiant et donc plus performant. C’est un véritable effet placebo.
Quelles composantes favorisent les croyances infondées ?
J’en distingue trois. La première est culturelle et sociologique : il est plus probable d’être croyant dans une société globalement croyante que dans une société globalement sceptique. La deuxième est liée au niveau de croyance de la famille dont on est issu. La troisième est d’ordre psychoaffectif : des traits de personnalité et des pathologies contribuent au développement de croyances. Cette dernière composante est elle-même dépendante de l’environnement : une situation de stress, le sentiment de perdre le contrôle ou celui de ne plus comprendre son univers tendent à générer des croyances infondées. En dernier ressort, le mode de traitement de l’information est déterminant : il s’agit de la dimension cognitive dépendant de celles précédemment citées. Pour n’en donner qu’un exemple, on a démontré qu’une modification de l’état psychique d’un individu peut le conduire à adopter un mode de traitement de l’information l’amenant à développer des croyances infondées.
La manière dont notre cerveau traite les informations qui lui parviennent est déterminante…
Tout humain dispose de deux systèmes de traitement de l’information : intuitif et analytique. Le premier est rapide, requiert peu de ressources cognitives, et s’impose naturellement. Il sous-tend la plupart des biais de raisonnement. Le second, plus récent d’un point de vue évolutif, est sollicité dès lors qu’on tente de comprendre notre univers : il est au fondement de la science et de la philosophie. Il est coûteux, exige un effort cognitif, et est corrélé au niveau de formation que l’on a reçu. Plus les individus utilisent le système intuitif, plus ils sont susceptibles de développer des croyances infondées.Article réservé à nos abonnés
Lire aussi L’ambivalence de la morale humaine, sous l’œil des neurosciences
Malheureusement, la puissance des intuitions peut conduire aux pires solutions et conclusions. Cela fut ainsi le cas lorsque, en mars 2020, Donald Trump contesta le taux de mortalité du Covid-19 avancé par l’OMS [l’Organisation mondiale de la santé] sur la base de son « intuition » : un président sollicitant trop son système intuitif représente un réel danger pour la planète.
Comment les biais de raisonnement renforcent-ils les croyances ?
Parmi les nombreux biais, celui appelé « sauter sur la conclusion » consiste à valider une hypothèse sur la base de trop peu de données empiriques. Les tests montrent que les croyants sont davantage victimes de ce biais que les sceptiques. En outre, les individus qui concluent trop hâtivement ont aussi plus de difficultés à abandonner une croyance ainsi établie quand on leur livre des informations contradictoires. Dès lors, ils peuvent persévérer dans une croyance qui va se maintenir malgré des objections évidentes, persévération de surcroît alimentée par des informations accessibles sur les réseaux sociaux.
Un autre biais, celui de « synchronicité », est lié à la recherche d’explications causales dont la fonction première et essentielle pour un cerveau de Sapiens est de comprendre le monde. Quand deux événements indépendants mais perçus comme rares ont lieu simultanément, nous avons tendance à établir une relation causale. En outre, les humains peinent à comprendre le hasard, ils interprètent souvent des phénomènes aléatoires comme ne l’étant pas. Ce biais est à l’origine de nombreuses croyances. « Comme par hasard » est d’ailleurs une antienne du discours complotiste suggérant l’existence d’une causalité cachée ou dissimulée.
Vous avez aussi étudié l’adhésion aux « croyances magiques »…
Elles proviennent de confusions entre ce qui relève des catégories du physique et de celles du mental. Au cours de son développement, un enfant apprend à distinguer les objets inanimés des animés – les êtres vivants, qui sont potentiellement porteurs d’états mentaux et d’intentions. Dans le cadre de la croyance, s’opère une sorte de régression à un stade infantile qui fusionne de manière erronée les catégories physiques et mentales. Cette confusion catégorielle est au cœur de nombreuses croyances. Ainsi, parmi les explications données sur la cause de la pandémie, on a pu entendre que « la Terre se venge de l’homme en lui imposant le Covid ». C’est typiquement une croyance magique. Les confusions catégorielles expliquent notre tendance naturelle à projeter de l’esprit dans ce qui en est dépourvu.
Tribune *: Les complotistes, l’esprit grand fermé
Les croyances relèvent-elles de pathologies ?
La croyance est naturelle, et toutes les croyances font intervenir les mêmes processus, mais parfois, la frontière entre le normal et le pathologique est ténue. Prenons un religieux et un schizophrène qui entendent des voix : dans le premier cas, on trouvera cela normal et dans le second, on invoquera une pathologie. Dans les deux cas, il s’agit d’hallucinations. On a aussi montré que lorsqu’un croyant ou un schizophrène entendent des voix, celles-ci sont produites par une partie du cerveau impliquée dans le langage. Une production interne issue de l’activité cérébrale est ainsi perçue comme externe, révélant une incapacité à distinguer les stimuli qu’elle produit de ceux qu’elle perçoit. En outre, des marqueurs biologiques de dysfonctionnement ont été identifiés, tels que la dopamine : une activité dopaminergique excessive va susciter l’émergence de croyances.

Certains types de personnalité sont-ils plus sensibles aux croyances complotistes ?
Il est certain que la composante paranoïaque joue un rôle : le discours complotiste porte toujours sur une pseudo-réalité négative et dangereuse. Mais pour être activée, elle doit être exacerbée par l’environnement. Le complotisme et le radicalisme religieux qui mènent à des actes graves sont des phénomènes compensatoires. Si le sujet se trouve en difficulté psychologique, ne parvient pas à s’intégrer dans la société ou souffre de sa position sociale, il développera une conception du monde explicative de son mal-être : la souffrance interne prend ainsi un sens. En outre, cela donne aux complotistes la satisfaction de comprendre ce que les autres ne comprennent pas. Ainsi, un complotiste très actif sur les réseaux sociaux prétend que si ce qu’il raconte est jugé aberrant, c’est parce que les autres sont « décérébrés ». N’oublions pas que les complotistes se targuent d’éclairer les gens. Ils obtiennent donc une satisfaction narcissique immense et compensatrice.
Le complotisme jouerait donc un rôle de régulateur dans le psychisme ?
Absolument. Prenons le cas de la pandémie, qui génère du stress et un sentiment de perte de contrôle, accentués par la réduction de la liberté. C’est psychologiquement très déstabilisant. Ce phénomène massif a renforcé le complotisme ambiant, car c’est une manière de compenser le trouble induit. Le complotiste est en position d’expliquer ce qui est en train de se passer, la raison de cette pandémie. Et cela permet une sorte d’homéostasie psychique dont nous avons besoin dans une telle période.
Nos conseils pour identifier les discours complotistes et ne pas tomber dans leurs pièges
Vous relevez un fait récent : la science est devenue une cible…
Je suis très inquiet de la défiance, savamment exploitée et distillée par les leaders populistes du moment, vis-à-vis de la science. Au début du XXe siècle, Einstein était un héros mondial. Aujourd’hui, aucun scientifique ne serait identifié ainsi. Sur les réseaux sociaux, la rationalité scientifique est remise en question par beaucoup d’individus car la science est perçue comme faisant partie du « système ». Comme la rhétorique populiste des antisystèmes est d’identifier un pouvoir où la science occupe une place importante, nombre d’entre eux la rejettent, au risque d’introduire un relativisme aussi déstabilisant que dangereux.
Peut-on réduire les croyances infondées telles que le complotisme ?
C’est très difficile car elles génèrent des contenus qui ont des fonctions psychologiques bien identifiées ; ce sont de formidables béquilles. S’y opposer frontalement conduit à les renforcer ! Si je m’attaque à la croyance, je malmène le dispositif que l’individu a mis en place pour survivre psychologiquement, et cela peut conduire à le radicaliser davantage. Même une conception aussi délirante que le platisme [la conviction que la Terre est plate] ne peut être efficacement déstabilisée quand elle est confrontée à l’évidence empirique. La seule possibilité consiste à conduire le croyant à s’interroger sur les processus mis en place pour croire. S’interroger sur la genèse d’une croyance est plus efficace que remettre en cause sa validité.
Les complotistes, l’esprit grand fermé
CHRONIQUE
Les croyances en des conspirations tous azimuts intriguent les chercheurs. Quel est le profil psychologique de ces adeptes de la cabale ? Dans sa chronique au « Monde », Sylvie Chokron détaille les dernières connaissances en la matière.
Publié le 16 décembre 2020 à 07h00 – Mis à jour le 16 décembre 2020 à 08h50 Temps de Lecture 2 min.
Carte blanche. « Le coronavirus a été créé de toutes pièces en laboratoire ! » « Les vaccins qu’on nous propose sont destinés à nous implanter une puce électronique. » Et pourquoi pas nous connecter à la 5G en même temps ? Les théories du complot sont toutes plus délirantes les unes que les autres et même, parfois, contradictoires. Ainsi, ceux qui prétendaient que la princesse Diana avait été assassinée étaient également les plus enclins à penser qu’elle avait falsifié sa propre mort.
On a souvent avancé que les personnes les plus exposées à ce type de croyances souffraient d’un sentiment de persécution, c’est-à-dire d’une tendance paranoïde. Néanmoins, le nombre important de théories qui émergent régulièrement ainsi que le fait qu’un nombre non négligeable de nos concitoyens y adhèrent suggèrent que ces croyances ne sont pas nécessairement liées à un trouble mental avéré.
Lire aussi L’épidémie de Covid-19 et la popularité des théories complotistes en France
Ces dernières années, fort heureusement, de nombreuses recherches visent à comprendre quels sont les processus cognitifs, depuis la perception jusqu’à l’analyse des informations qui favorisent ce type de croyances. Michiel van Elk, de l’université d’Amsterdam, a tout d’abord montré que la propension à croire à une théorie paranormale ou conspirationniste pourrait être liée à un biais perceptif. Les détails d’une information seraient traités avant la globalité de celle-ci, alors que c’est habituellement l’inverse qui est attendu.
Pas de hasard
Sebastian Dieguez et ses collègues de l’université de Fribourg ont, quant à eux, tenté de comprendre si le fait d’adhérer à une théorie du complot était lié à un refus d’accepter le rôle du hasard comme explication possible d’un phénomène. Ces auteurs ont ainsi mené trois études visant à corréler les idées conspirationnistes et l’acceptation du hasard comme cause potentielle d’un événement et n’ont trouvé aucun lien entre ces deux facteurs. Le fait que les complotistes évoquent une théorie pour expliquer des faits en clamant souvent que « de toute façon rien n’arrive par accident » ne recouvre donc aucune disposition particulière vis-à-vis du rôle du hasard.
Très récemment, Nico Pytlik, Daniel Soll et Stephanie Mehl, de l’université de Marbourg, en Allemagne, ont demandé à 519 sujets d’indiquer leur degré de croyance vis-à-vis de 20 théories complotistes. Etait aussi mesurée la propension des participants à tirer des conclusions rapides à partir d’informations communiquées. Les résultats montrent cette fois clairement que le degré de croyance dans une théorie conspirationniste est corrélé à la tendance des participants à tirer des conclusions très rapidement à partir de très peu d’informations.
Faible ouverture d’esprit
Enfin, l’équipe de Viren Swami, au Royaume-Uni, a tenté de savoir si un mode de pensée particulier pouvait expliquer ce type de croyances. Leurs résultats montrent une association positive et significative entre la tendance à croire aux conspirations, une faible ouverture d’esprit et un jugement des situations plus intuitif qu’analytique. Fait intéressant, dans une seconde partie de l’étude, les auteurs révèlent qu’exercer expérimentalement des sujets à une tâche de raisonnement analytique réduit, de fait, leur tendance à croire à ce type de théories.
La commission européenne, l’Unesco, les Etats, les établissements scolaires, les médias tentent tous, à leur niveau, de nous apprendre à identifier, critiquer et réfuter les différentes théories du complot dont nous sommes inondés régulièrement, en particulier sur les réseaux sociaux. De manière complémentaire, développer le raisonnement de fond dans tous les domaines, éviter de ne se fier qu’à ses intuitions ou au charisme d’un gourou ou d’un groupe d’influence, et surtout faire preuve d’une grande ouverture d’esprit, semblent être des facteurs qui protègent des sirènes complotistes qui attirent de nouveaux adeptes chaque jour. Me croirez-vous sur parole ? Ceci n’est pas une conspiration anticonspirationniste.
Lire aussi Facebook, YouTube… les grandes plates-formes d’Internet face au défi du coronavirus