Alors, le reconfinement, ce sera quand ? » : les Pythies dépitées de l’ère Covid
CHRONIQUE
Depuis le début de la pandémie, les « happy few » qui savaient tout sur tout grâce à leurs relations ou de par leur profession se retrouvent fort dépourvus face à leurs amis avides d’informations. Pas facile de naviguer à vue sans perdre de sa surperbe.
Publié hier à 10h00 Temps de Lecture 2 min.
Jusque-là, ils se faisaient mousser avant les remaniements ou les dimanches d’élection en transférant à leurs amis des « informations de gens bien placés », des « sondages intermédiaires » qu’ils tenaient indirectement du ministère de l’intérieur ou d’un ami d’ami travaillant pour un institut de sondage. Ce sont les gens qui sont supposés savoir.
Depuis la crise due au Covid-19, leurs proches et leurs voisins se tournent vers eux. « Alors, le reconfinement, ce sera quand ? » Les rangs des gens qui sont supposés savoir se sont remplis. En plus des journalistes, des politiques, des professionnels de la santé, des cadres de l’éducation nationale, des hôtesses de l’air d’Air France, des contrôleurs de la SNCF, des employés des préfectures ou des douanes et de tous ceux qui ont un ami dans la police, ils sont de plus en plus nombreux à recevoir des SMS de leurs amis. « Crois-tu qu’on va confiner dans une semaine ou deux ? » Parfois, c’est un simple « alors ? » qui leur est adressé comme s’ils sortaient directement du bureau d’Emmanuel Macron. Comment résister à répondre ?
A quoi on les reconnaît
Ils ont compris que, lorsqu’on leur demande « et toi, tu en penses quoi ? », ils doivent comprendre « et toi, tu sais quoi ? ». Ils ne savent rien, mais ne voudraient pas décevoir. Ils peuvent avoir du mal à résister à partager leurs analyses et trouvent plutôt flatteur que leur avis pèse autant (« tu crois qu’on peut prendre nos billets pour février ? »). Ils ont vu leur emprise sur leurs proches diminuer quand les questions ont évolué à chaque confinement : de « tu crois qu’on doit partir ? », « qu’est-ce que tu nous conseilles de faire ? » pour le premier, à un plus modeste « tu penses qu’on va être reconfiné ? » en vue du troisième.
Comment ils parlent
« J’en sais rien et eux non plus. » « Le dernier protocole pour les cours de sport à l’intérieur, on l’a appris dans la presse. » « Les proches du pouvoir qui parlent en off ont montré avec éclat qu’ils ne savaient pas ce qu’ils disaient, ça me dissuade de rejoindre leurs rangs. » « Je ne comprends pas qu’on me demande ce qui se prépare, mon track record de pronostics ne parle pas en ma faveur. » « Je me suis démonétisée entre le deuxième et le troisième confinement. » « Je me sens comme la Pythie. »
Leurs grandes vérités
Personne ne peut dire qu’il sait. Savoir, ça ne veut rien dire puisque tout peut changer du jour au lendemain. Ceux qui parlent ne savent pas, ceux qui savent ne parlent pas.
Leurs questions existentielles
Reconnaître qu’on ne sait rien et perdre la considération de ses proches ou répéter tout ce qu’on a entendu ailleurs en se disant que, comme tout le monde se sera trompé, ce sera vite oublié ? Laisser entendre qu’on sait et avoir l’air proche des cercles de décision ou se vanter de ne rien savoir pour ne pas avoir l’air de faire partie du système ? En avouant ne rien savoir, on aura l’air d’un idiot ou de protéger des secrets ?Article réservé à nos abonnés Lire aussi Dans un resto clandestin, un espace de coworking ou en visio, les télétravailleurs ont faim de déjeuner d’affaires
Leur graal
Quoi qu’on pronostique, ajouter que, « de toute façon, Macron, ce qu’il aime, c’est prendre le contre-pied », parce que, si ce qu’on a annoncé est faux, on pourra toujours dire « tu vois, encore une fois il a voulu surprendre ».
La faute de goût
Consigner son avis par écrit et s’exposer, comme Le Journal du dimanche et sa une« Reconfinement imminent », à ce qu’il vieillisse mal.