La France est aujourd’hui un pays de seconde zone dans les secteurs de haute technologie et à haute intensité en R&D »
TRIBUNE
L’économiste Pierre-André Buigues suggère, dans une tribune au « Monde », d’augmenter de 25 milliards d’euros la dépense annuelle française de recherche et développement, et de supprimer le crédit d’impôt recherche, qui ne profite qu’aux multinationales.
Publié le 01 février 2021 à 05h30 – Mis à jour le 01 février 2021 à 05h30 Temps de Lecture 3 min.
Tribune. Tous les économistes reconnaissent qu’investir en recherche et développement (R&D) est un passage obligé pour stimuler la compétitivité d’un pays, et monter la part des hautes technologies dans sa production industrielle.
En France, les dernières nouvelles du côté de la pharmacie et de l’aéronautique, seuls secteurs à fort niveau de dépenses en R&D où la France a des positions fortes, sont très préoccupantes.
Sanofi a décidé de couper dans ses dépenses en R&D. La CGT estime que la R&D pharmacie (hors sa division vaccin) du champion français de la pharmacie comptait 6 350 salariés en 2008 et en compte moins de 3 500 aujourd’hui.
L’aéronautique, de son côté, est en plein marasme, et il est probable que l’investissement en R&D ne soit plus prioritaire.
Le problème est malheureusement plus général. La France est aujourd’hui un pays de seconde zone dans les secteurs de haute technologie et à haute intensité en R&D, loin derrière les pays du nord de l’Europe. Au mieux, notre pays se situe dans la moyenne de la zone euro. L’office statistique européen Eurostat fournit tous les éléments qui permettent d’établir ce diagnostic. Reprenons-en les principaux éléments.
793 euros par habitant
En premier lieu, une comparaison de l’intensité de dépenses en R&D par habitant entre les pays européens montre que la France est à peine au-dessus de la moyenne de la zone euro en 2019 (793 euros par habitant en France, contre 780 euros en moyenne pour la zone euro). Tous les pays nordiques, l’Allemagne, l’Autriche et la Belgique, ont des dépenses de R&D au-dessus de 1 200 euros par habitant, soit, au minimum 50 % de plus que la France.
En second lieu, grâce à ces investissements en R&D, ces pays du nord de l’Europe ont une industrie beaucoup plus spécialisée dans les secteurs de haute technologie. Ceux-ci pèsent chez nous deux fois moins que leur poids relatif dans les pays à fort investissement en R&D. La spécialisation relative en haute technologie de la France est même plus faible que pour l’ensemble de la zone euro.
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Enfin, le décrochage de la France s’est accentué dans la dernière décennie. L’augmentation de l’intensité de R&D par rapport au produit intérieur brut (PIB) est, en France, inférieure à l’augmentation observée pour l’ensemble de l’Union européenne (UE). Sur la période 2008-2018, ce ratio a augmenté en France de seulement 0,13 point de PIB, passant de 2,06 % à 2,19 % en dix ans, contre une augmentation de 0,31 point de PIB pour l’UE. En Chine, ce ratio a augmenté très rapidement, passant de 1,44 % en 2008 à 2,14 % en 2018, soit 0,7 point de PIB.
Seule une volonté politique forte et des engagements financiers très conséquents pourront améliorer la situation de la R&D française et la compétitivité de son industrie dans la haute technologie. Ce rattrapage implique en particulier deux programmes d’action.
Sanofi pas « française »
Tout d’abord, il faudrait augmenter au minimum d’un point de PIB chaque année les dépenses en R&D pour que la France puisse rejoindre l’Allemagne et les pays nordiques. Cela représente un montant considérable, autour de 25 milliards d’euros de dépenses supplémentaire par an, soit quatre fois le montant du crédit d’impôt recherche (CIR, 6 milliards d’euros par an). Avec le CIR, l’Etat français prend en charge une partie du coût de la R&D des entreprises, mais la Cour des comptes a démontré son faible impact sur les dépenses de R&D de la France.
Tous les pays nordiques, l’Allemagne, l’Autriche et la Belgique, ont des dépenses de R&D au-dessus de 1 200 euros par habitant soit, au minimum, 50 % de plus que la France
Au-delà de cette augmentation considérable des dépenses en R&D, le gouvernement français doit également cesser de privilégier ses « champions nationaux ». Sanofi percevrait environ 160 millions d’euros par an au titre du CIR. On a oublié que Sanofi n’est pas une multinationale « française », prenant en compte prioritairement l’intérêt général des Français.
La France représente moins de 10 % de son chiffre d’affaires, ses actionnaires sont internationaux et recherchent avant tout la rentabilité ; son directeur général avait d’ailleurs confirmé qu’il servirait en priorité les Etats-Unis pour le vaccin anti-Covid. Ce discours a l’avantage de la franchise, et devrait ouvrir les yeux de nos dirigeants politiques.
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Les 160 millions d’euros versés à Sanofi au titre du CIR seront bien plus utiles pour financer la filière française de la biotech, les start-up qui prennent des risques. La croissance des entreprises innovantes en France est confrontée à l’obstacle du manque de financement. Le CIR doit cesser de financer les grands groupes, ces « champions français ». Les grands groupes allemands n’ont pas besoin d’un crédit d’impôt pour financer leur R&D.Pour ne rien manquer des débats économiques
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