Vaccins : comment les faux pas de l’UE éclipsent ses succès
Critiquée de toutes parts en raison de la pénurie de vaccins, la Commission européenne traverse l’une des pires crises de son mandat. Elle a pourtant réservé 2,3 milliards de doses auprès de six laboratoires, largement de quoi immuniser les 450 millions de citoyens européens et aider les pays pauvres.
Par Virginie Malingre(Bruxelles, bureau européen)
Publié aujourd’hui à 10h20
Temps de Lecture 13 min.

A regarder Ursula von der Leyen, ce 1er février, à l’occasion d’une rencontre avec quelques journalistes, il était difficile d’imaginer que la présidente de la Commission européenne traverse l’une des pires crises de son mandat. De Rome à Budapest, de Madrid à Prague, en passant par Paris ou Copenhague, l’exécutif communautaire qui a négocié les contrats d’achats de vaccins contre le Covid-19 au nom des Vingt-Sept fait l’objet des plus vives critiques. A Berlin, les attaques sont particulièrement virulentes contre la manière dont l’ancienne ministre d’Angela Merkel a géré le dossier. « C’est une honte », a d’ailleurs lancé le vice-chancelier, Olaf Scholz, ce même jour, lors d’une réunion de cabinet.
Ursula von der Leyen n’en démord pas, « la stratégie de vaccination européenne est la bonne », martèle-t-elle, sans se départir de son calme, ni de son sourire. Qu’importe qu’on accuse Bruxelles d’avoir été trop lente à acheter des vaccins et d’en avoir commandé trop peu, alors que la pandémie continue de faire des ravages. Qu’importe que, face aux retards des industriels et à la pénurie de doses, la plupart des Vingt-Sept aient été obligés de ralentir leur campagne de vaccination, quand le macabre décompte des morts se poursuit
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La présidente de la Commission rappelle que les Européens ont, ensemble, réservé 2,3 milliards de doses auprès de six laboratoires (Moderna, Pfizer-BioNTech, AstraZeneca, Johnson & Johnson, CureVac et Sanofi), largement de quoi immuniser les 450 millions de citoyens européens et aider les pays pauvres. Elle se félicite également d’avoir obtenu des industriels de meilleures conditions que les Etats-Unis ou le Royaume-Uni : les prix sont moins élevés et les laboratoires ne sont pas exonérés de toute responsabilité juridique en cas de problèmes. Et confirme son objectif que 70 % de la population adulte européenne soit vaccinée avant la fin de l’été.
« Ce débat me stimule »
Pourtant, les statistiques racontent une autre histoire. Selon le site OurWorldinData.org, qui compile les données, à ce jour, près de 10 Américains sur 100 ont reçu au moins une dose de vaccin, au Royaume-Uni, ce ratio s’approche de 15, et en Israël, le champion du monde, de 59. Au sein de l’Union européenne (UE), il ne dépasse pas 3, et en France, moins de 2,4 personnes sur 100 se sont vu administrer une première injection.
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Durant cet entretien d’une heure et demie, l’ex-ministre allemande s’est exprimée, comme toujours dans ce genre d’exercice, dans un anglais quasi parfait et sans un mot plus haut que l’autre. A aucun moment, elle n’a semblé déstabilisée. Sauf quand on lui a demandé à trois reprises comment elle expliquait la violence des attaques dont elle fait l’objet à Berlin, y compris dans son camp. « J’y ai fait de la politique pendant vingt ans », a-t-elle fini par répondre, avant, soudainement, de passer à l’allemand et d’emprunter un ton bien plus sarcastique qu’à son habitude, comme si elle s’adressait directement à ses détracteurs : « Ce débat me stimule, il me porte. »
« Négocier des contrats, faire des audits, ce n’est pas dans l’ADN de la Commission », confirme un diplomate.
Ursula von der Leyen, donc, a le cuir épais. Et tant mieux pour elle. Car depuis que les Vingt-Sept ont mandaté Bruxelles, le 12 juin 2020, pour négocier avec les laboratoires l’achat de centaines de millions de doses, elle va de crise en crise. A sa décharge, jamais la Commission, qui n’a pas de compétence en matière de santé, n’avait fait quoi que ce soit de comparable. « Négocier des contrats, faire des audits, ce n’est pas dans son ADN », confirme un diplomate. Et, il y a six mois, personne ne savait quel vaccin serait efficace on comptait en juin 165 candidats au vaccin , ni à quelle échéance.
Le spectacle désolant qu’ont donné les Européens en mars 2020, au début de l’épidémie, quand les équipements médicaux manquaient à tous et que Paris ou Berlin interdisaient l’exportation de masques, plaidait pour cette mise en commun. Tout comme l’offensive américaine d’un Donald Trump prêt à aligner les dollars pour s’approprier en exclusivité les vaccins de la biotech allemande CureVac – dans laquelle Berlin et la Commission ont fini par investir – et de Sanofi – le 13 mai, le patron du groupe, Paul Hudson, annonçait que « les Etats-Unis seront servis en premier, car ils partagent le risque », avant d’être rappelé à l’ordre par l’Elysée.
Une alliance mise à l’épreuve
La guerre des vaccins, l’Europe a donc décidé de la mener unie. En quelques semaines, la Commission s’est organisée pour affronter des industriels, experts en leur matière, rompus aux arcanes de la négociation, et conseillés par les cabinets d’avocats les plus aguerris. Londres, qui avait encore le choix, a préféré faire cavalier seul, voyant là l’occasion de tester le Brexit grandeur nature et de prouver ainsi aux sceptiques le bien-fondé de son choix.
L’Italienne Sandra Gallina, qui avait mené les discussions pour conclure un accord de libre-échange avec le Mercosur au nom de l’UE, a pris la tête, avec l’Autrichien Clemens Martin Auer, de l’équipe de négociation, à laquelle participent également des représentants de sept gouvernements (France, Italie, Pays-Bas, Allemagne, Pologne, Suède, Espagne) – les autres Etats membres étant informés et associés aux décisions. Depuis, tous les jours, à 16 heures, y compris durant l’été, ce petit monde réparti aux quatre coins du continent se retrouve en visioconférence. « On ne s’est jamais vu, mais on a appris à se connaître », confie-t-on côté français.
« Je défends ce cadre européen d’achat commun [de vaccins]. Sans lui, aujourd’hui, chaque gouvernement serait en train d’appeler les laboratoires pour avoir des livraisons sur le dos du voisin », a répété Clément Beaune, sur France Inter le 1er février. Et Paris, qui aurait sans doute misé sur l’option tricolore – à savoir Sanofi, dont le vaccin n’est pas attendu avant la fin de l’année –, serait au plus mal…
Mais cette alliance de raison est régulièrement mise à l’épreuve, car les nationalismes n’ont pas disparu avec la mise en place d’une stratégie d’achat en commun au niveau communautaire. Ceux qui n’hébergent pas de laboratoire sur leur sol – les pays de l’Est notamment – soupçonnent les autres – France, Allemagne, Suède, Pays-Bas, Italie – de courir pour leur industrie. Et ceux qui ont des usines à domicile s’accusent mutuellement de favoriser leur champion.
« Les Français ont tenu à ce que les quantités de doses allemandes ne soient pas trop importantes par rapport à celles de Sanofi, bien que ce vaccin soit loin d’être prêt », affirme ainsi, le 5 janvier, le député (SPD) allemand Karl Lauterbach, spécialiste des questions de santé. Et, bien que le mandat donné à la Commission le lui interdise, Berlin a, en septembre 2020, parallèlement aux négociations menées par Bruxelles, passé, en solo, des protocoles d’accord avec les allemands Pfizer-BioNTech et CureVac…
Opacité des négociations
Mais, bon an mal an, les Vingt-Sept restent unis. Même si les tensions entre eux se font régulièrement sentir, alors que les Américains, les Britanniques, le Canada ou encore Israël avancent plus vite et que le virus ne faiblit pas. Car, dans cette course contre la montre, la Commission, qui doit composer avec vingt-sept Etats membres et une certaine bureaucratie, n’est pas la mieux équipée.
« Dans certains pays développés, les gouvernements ont mis quinze jours entre la première discussion et la signature [d’un contrat]. J’ai eu mes premières discussions avec l’Europe au printemps… », a plusieurs fois raconté Stéphane Bancel, le patron de Moderna, qui a finalement fait affaire avec Bruxelles le 25 novembre 2020. « Les discussions avec les industriels américains, comme Moderna ou Pfizer, ont été particulièrement difficiles, car ils ne voulaient prendre aucune responsabilité juridique en cas de problème de leur vaccin, comme cela se fait aux Etats-Unis », rétorque un négociateur.
Dans ce contexte, lorsque les premiers Britanniques sont vaccinés le 8 décembre – ça ne s’invente pas, le deuxième à recevoir la précieuse injection s’appelle William Shakespeare, 81 ans –, les Européens ne cachent plus leur exaspération face à Bruxelles : non seulement ils sont à la traîne, mais, en plus, Boris Johnson tient là une publicité vivante pour le Brexit, alors même que le nombre de morts au Royaume-Uni bat des records. La Hongrie, la Pologne et même l’Allemagne montent au créneau.
Comment expliquer que l’Agence européenne des médicaments (AEM) n’a encore autorisé aucun vaccin (le Pfizer-BioNTech le sera le 21 décembre 2020) ? D’autant que l’opacité des négociations entretient la grogne. A quelques exceptions près, on ne sait même pas qui négocie pour le compte des Etats membres – « Leurs noms n’ont pas été publiés pour qu’ils ne soient pas harcelés par les lobbys », explique la Commission – et les contrats que Bruxelles signe sont archi-confidentiels. « Cela alimente la machine à rumeurs et fait de la Commission le bouc émissaire idéal », regrette l’eurodéputé (Renew Europe) Pascal Canfin.
Des différences qui sèment la discorde
A l’approche de Noël, toujours tout sourire, Ursula von der Leyen annonce un « nouveau chapitre » de la success-story européenne : un accord a été trouvé avec Londres sur le Brexit, le plan de relance est sur des rails et la campagne de vaccination Pfizer-BioNTech va enfin commencer, trois semaines après le Royaume-Uni et deux semaines après les Etats-Unis. En France, à Sevran (Seine-Saint-Denis), Mauricette reçoit sa première dose et entre dans l’histoire, le 27 décembre 2020.
Las. Le répit n’est que de courte durée. Les contaminations repartent à la hausse, des variants sont identifiés qui se propagent à grande vitesse, l’inquiétude monte. Et pendant ce temps, les campagnes de vaccination démarrent… lentement. Voire très lentement, comme en France, où Emmanuel Macron avance avec la plus grande prudence pour ne pas heurter les antivax, ou aux Pays-Bas, dont la logistique n’est alors pas au point.
Quant aux premières livraisons, elles font apparaître des différences qui sèment la discorde entre les Vingt-Sept : l’Italie a reçu 9 750 doses, la France 19 500 et l’Allemagne 151 125… « On ne pouvait pas décrocher comme ça par rapport à l’Allemagne », commente un proche d’Emmanuel Macron, qui appelle Ursula Von der Leyen pour lui exprimer son mécontentement.
Mais outre-Rhin, où la campagne pour les élections générales de 2021 a commencé, la CDU comme le SPD veulent plus de doses de ce vaccin qui a été conçu par une biotech allemande et s’offusquent d’en être empêchés par Bruxelles. Angela Merkel est bien seule à y défendre la stratégie communautaire, dont elle affirme une nouvelle fois, le 5 janvier, qu’elle « est dans l’intérêt de l’Allemagne », qui est « entourée de pays européens » entre lesquels les biens comme les citoyens circulent librement.
Pour satisfaire tout le monde, la Commission double ses commandes à Pfizer-BioNTech le 8 janvier. « La Commission court derrière la polémique allemande », commente alors un diplomate. Mais c’est le prix à payer pour ramener le calme entre les Vingt-Sept, qui n’ont à ce stade – rappelons-le – qu’un seul vaccin à leur disposition, même si Moderna vient de recevoir son autorisation de mise sur le marché et si AstraZeneca, plus simple à administrer que ses deux concurrents à ARN messager, doit suivre à la fin du mois.
Thématiques de fabrication mal anticipées
Ursula von der Leyen ne le sait pas, le pire reste à venir. Car les industriels qui se sont lancés dans cette course folle au vaccin peinent à mettre à niveau leurs capacités de production, qui doivent permettre une vaccination de masse. « L’UE a moins dépensé pour ses vaccins que n’importe quel autre pays industriel. Cette avarice lui a coûté des vies », juge l’économiste Guntram Wolff, du centre de réflexion Bruegel, relayant un procès qui commence à être fait aux Européens.
En réalité, ils n’ont pas lésiné sur les moyens, même s’ils n’ont sans doute pas assez investi en amont, dans la recherche. Entre les 2,9 milliards d’euros que la Commission a avancés aux laboratoires pour les aider à préparer leurs usines et les achats que doivent payer les Etats membres pour leurs doses, ce sont, in fine, entre 15 et 20 milliards d’euros qui seront déboursés.
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En revanche, à Bruxelles, on n’a pas anticipé suffisamment les thématiques de fabrication, dans un processus qui doit accompagner une vaccination de masse. Ce n’est pas la spécialité de Stella Kyriakides, la commissaire à la santé, et Thierry Breton, son homologue au marché intérieur, plus porté sur la matière industrielle, n’a pas été associé de près à la stratégie d’Ursula von der Leyen (qui, depuis, l’a remis dans la boucle).
Mi-janvier, donc, Pfizer-BioNTech annonce une semaine de retard ; quelques jours plus tard, certains pays comme la France ou l’Italie se plaignent des insuffisances de Moderna. Mais c’est AstraZeneca qui porte le coup de grâce à la stratégie européenne lorsque le groupe anglo-suédois annonce soudain, le 22 janvier, qu’il doit revoir à la baisse d’au moins 60 % ses livraisons au premier trimestre.
Ursula von der Leyen, elle, « rentre dans sa coquille, comme à chaque fois qu’il y a des problèmes », commente un haut fonctionnaire européen
« L’UE voulait plus ou moins autant de doses que le Royaume-Uni, alors qu’elle signait trois mois après. On a donc dit : on fera de notre mieux, mais nous n’allons pas nous engager contractuellement », explique, dans un entretien à la presse européenne, le PDG d’AstraZeneca, Pascal Soriot, assurant que les usines britanniques du laboratoire sont consacrées à la production pour le Royaume-Uni et que Londres a donc la priorité.
Cette fois-ci, l’exaspération est à son comble chez les Européens. Ursula von der Leyen, elle, « rentre dans sa coquille, comme à chaque fois qu’il y a des problèmes », commente un haut fonctionnaire européen, elle se terre – il faudra attendre le 31 janvier pour qu’elle prenne la parole en public –, elle prépare la riposte avec ses plus proches collaborateurs. L’ancienne ministre hésite sur la conduite à tenir, alors que Paris et Berlin la pressent de mettre en place un mécanisme de contrôle des exportations des vaccins afin de vérifier qu’AstraZeneca ne vend pas aux Britanniques des doses qu’il aurait dû réserver aux Européens.
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« Pendant quelques jours, il y a un certain flottement », concède un diplomate. Le 27 janvier, alors qu’Ursula von der Leyen rassemble ses commissaires comme chaque mercredi, l’ordre du jour est à la « stratégie du vieillissement » et le sujet des vaccins figure dans les « divers points sous divers »… On est loin de la « commission géopolitique » qu’elle revendique. Sous pression maximale, la Commission multiplie les erreurs. Vendredi 29 janvier, elle publie le contrat qu’elle a signé avec AstraZeneca, en raturant, à la demande du groupe, les passages les plus confidentiels. Mais une simple manipulation informatique, dévoilée par le magazine allemand Der Spiegel, permet de lire certains de ces passages caviardés.
Exercice solitaire et clanique
Le même jour, Valdis Dombrovskis, le vice-président de l’exécutif, présente, en salle de presse, le mécanisme de contrôle des exportations (auquel il était opposé) qui va mettre le feu aux poudres outre-Manche. Car sa mise en place permettra des contrôles entre la province britannique d’Irlande du Nord et la République d’Irlande, membre de l’UE. Et contrevient donc au protocole conclu dans le cadre du Brexit afin d’éviter le retour d’une frontière entre les deux Irlandes et de respecter les accords du Vendredi saint.
Ursula von der Leyen, qui n’avait pas vu le problème, s’empresse de le rectifier, dans un communiqué publié dans la nuit du vendredi. « C’est de l’incompétence ou du sabordage », éructe une source européenne, qui n’est pas seule à raconter cet exercice du pouvoir solitaire et clanique de la présidente de la Commission. En l’occurrence, les commissaires n’ont eu le texte qu’une demi-heure avant qu’il soit présenté.
Londres, Dublin et Belfast s’étouffent. Bruxelles a réussi à mettre d’accord le Sinn Fein (nationalistes irlandais), le DUP (unionistes ultras), les brexiters comme les pro-européens (Tony Blair) et même l’archevêque de Canterbury, chef de la communauté anglicane, autorité morale incontestée au Royaume-Uni… « L’UE était initialement inspirée par l’enseignement chrétien », mais sa volonté de contrôler les exportations de vaccins « sape son éthique », a ainsi tweeté Mgr Welby.
Lundi 1er février, Eric Mamer, le porte-parole de la Commission, parle d’« une erreur » et précise que « ce règlement est sous la responsabilité de Valdis Dombrovskis » – le Letton a modérément apprécié. Avant de poursuivre : « Je viens d’un pays catholique, où on a coutume de dire que seul le pape est infaillible. »Notre sélection d’articles sur le Covid-19
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Virginie Malingre(Bruxelles, bureau européen)Contribuer
Négociations: comment l’Europe a oublié de se vacciner contre la naïveté
6 févr. 2021 Par Rozenn Le Saint et Cédric Vallet avec Ludovic Lamant- Mediapart.fr
Manque de transparence, failles dans les contrats… Alors que l’UE est critiquée pour sa stratégie d’achats groupés de vaccins, chiffrés en milliards d’euros, Mediapart a reconstitué ces mois de négociations hors normes entre capitales, Commission européenne et labos.
Ursula Van der Leyden, le 20 janvier 2021. © Francisco Seco / POOL / AFP
Mi-décembre, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, paradait encore, persuadée que « l’heure de l’Europe » était venue, à l’approche du début de la campagne de distribution des vaccins sur le continent. Un mois plus tard, la machine s’est enrayée. Opacité, retards, contrats biaisés en faveur de l’industrie… Les critiques se sont multipliées sur la stratégie d’achat groupé de vaccins portée par la Commission.
Mediapart s’est entretenu avec une vingtaine de personnes pour reconstituer ces négociations hors normes entre laboratoires, Commission bruxelloise et États membres : dix mois au cours desquels se sont jouées les suites de la pandémie sur le continent, mais aussi la crédibilité de l’Europe politique.
- Acte 1 : Les États et la Commission se cherchent (printemps-été 2020) – « Les firmes pharmaceutiques ont toujours un coup d’avance »
Mars 2020. L’Europe panique. En pleine pandémie, les États se battent pour des masques et des respirateurs, alors que les frontières se ferment. La Commission européenne souhaite passer, au nom des États membres, des marchés publics conjoints pour les équipements de protection. Masques, blouses, lunettes, mais aussi ventilateurs, respirateurs. Mais la procédure traîne et les capitales se fournissent essentiellement par des canaux nationaux. L’Union n’a su contrer qu’à la marge les stratégies de repli national.
Ce semi-échec refroidit les esprits de certains États au moment de se lancer, quelques semaines plus tard, dans l’achat groupé de vaccins. « La lenteur des achats groupés de masques a clairement suscité des doutes sur l’approche commune », assure une source européenne proche des négociations.
Pourtant, dans l’entourage d’Ursula von der Leyen, on veut très tôt imaginer une solution centralisée, estampillée « Berlaymont », du nom du siège de l’exécutif bruxellois, pour développer et produire le futur vaccin, que l’on n’ose alors qu’à peine espérer. « Mais cela n’allait pas de soi pour la Commission d’aller négocier avec le grand marigot du capitalisme international, car elle n’était pas outillée pour ça », lâche un diplomate. « L’UE n’a pas de compétence en matière de vaccins. La santé est le pré carré des États. Ce qui veut dire qu’elle n’a pas d’argent, et pas non plus les experts pour négocier correctement », insiste une autre source au sein de la Commission.
L’exécutif bruxellois n’est pas « outillé », mais il a envie de se faire une place. « Cette idée de lancer des achats groupés était certes évoquée à la Commission, mais elle a aussi été amenée par des industriels qui ont contacté la présidente Ursula von der Leyen, affirme une source proche des négociations à Bruxelles. Le défi humain et industriel qui les attendait était énorme et ils avaient besoin d’argent public pour soutenir les investissements. Aux États-Unis, le président envisageait de restreindre les exportations. Certains industriels voulaient pouvoir produire pour l’Europe et le reste du monde, ce qu’ils craignaient de ne pas pouvoir faire depuis les États-Unis. Mais attention, ils entamaient aussi des négociations parallèles directement avec les États. »
Vaccination du personnel de santé d’un hôpital de Turin en Italie, avec des doses de Pfizer-BioNTech, ici le 10 janvier 2021 © Mauro Ujetto / NurPhoto – AFP.
Aux États-Unis, Donald Trump réunit les grandes entreprises pharmaceutiques dès le 2 mars et envisage d’acheter au prix fort l’exclusivité du vaccin développé par Curevac, la start-up allemande. L’électrochoc trumpien secoue les dirigeants de ce côté-ci de l’Atlantique. Le 16 mars, Curevac est reçu par Ursula von der Leyen et reçoit 80 millions d’euros de la Banque européenne d’investissement (BEI).
Avril 2020. Les équipes d’Ursula von der Leyen et de Stella Kyriakides, la commissaire en charge de la santé, se mettent à consulter des acteurs de la production de vaccins. Parmi eux, les industriels de « Vaccines Europe » et la Fédération internationale des fabricants et associations pharmaceutiques. L’exécutif bruxellois verse 100 millions d’euros au Cepi, la coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies, un réseau financé par des États et des fondations, dont celle de Bill et Melinda Gates. Au total, 547 millions d’euros sont déboursés au premier semestre pour la recherche contre le Covid-19 – dépistages, traitements, vaccins. Soit sous la forme de subventions, soit sous la forme de prêts octroyés par la Banque européenne d’investissement.
Le 13 mai 2020, Paul Hudson, PDG du fleuron français Sanofi, choque les opinions publiques en Europe en annonçant que les États-Unis bénéficieront des premières doses de vaccins contre le Covid-19 fabriquées sur le sol américain. Et ce, en remerciant la Maison Blanche pour son aide financière. « Ne laissez pas l’Europe se laisser distancer », lance-t-il alors.
Message reçu cinq sur cinq par quatre pays européens. Pile un mois plus tard, le 13 juin, l’« Alliance inclusive pour le vaccin » composée de la France, de l’Allemagne, de l’Italie et des Pays-Bas se détache du reste des 27 États membres. Elle signe avec AstraZeneca un accord de principe, sorte de pré-contrat de pré-commandes groupées de vaccins. Résumé de la situation, vue d’un proche du dossier à Bruxelles : « Entre avril et juin, on a assisté à une petite course entre la Commission qui tâtait le terrain avant de proposer une stratégie d’achats groupés et les États membres convaincus que le niveau national, ou en petits groupe d’États, était le meilleur niveau pour négocier. »
À l’époque, le laboratoire anglo-suédois fait miroiter une abondance de doses express. La Française Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’État chargée de l’industrie, assure que « cela permettra de garantir l’accès [au vaccin] à nos concitoyens, avec plusieurs dizaines de millions de doses devant être livrées avant la fin de l’année 2020 »…
En réalité, les premières doses devraient être administrées en France ce samedi. Et la Haute Autorité de santé table sur une délivrance de seulement10 millions de doses en France au premier trimestre 2021, compte tenu des retards annoncés par AstraZeneca.
« Les firmes pharmaceutiques ont toujours un coup d’avance, dénonce Olivier Maguet, responsable de la mission prix des médicaments de Médecins du monde. C’est une partie de billard à trois bandes. Elles savent jouer sur les indignations nationales pour mettre les pouvoirs publics sous pression. Cela fait partie de leur stratégie de commercialisation. »
« AstraZeneca a débuté une sorte de chantage pour que l’Europe signe au plus vite alors qu’à l’époque il ne disposait d’aucune assurance que son vaccin allait fonctionner », renchérit Yannis Natsis, représentant de l’ONG European Public Health Alliance (EPHA). Cette initiative des quatre pays force la main à la Commission européenne. Pour éviter la division, celle-ci prend le relais avec une arme de poids, financière, et donc rassembleuse : l’instrument d’aide d’urgence.
Le 17 juin, la Commission présente enfin sa stratégie, avalisée par tous les États membres. L’alliance des quatre met au “pot commun” son pré-contrat avec AstraZeneca. Les arguments favorables à une approche commune d’achats groupés et anticipés sont alors percutants. Cette politique commune permettra d’éviter la course aux vaccins entre États membres. La puissance de négociation sera plus forte à 27. Les petits États pourront bénéficier aussi vite que les autres des futurs vaccins. Et les prix seront bas.
Au Parlement, cette idée d’une stratégie commune est saluée par un large éventail politique. « Le plan était formidable sur le papier, mais il s’est heurté au mur de la réalité », commente-t-on au sein même de la Commission.
Dans le détail, l’enveloppe exceptionnelle de 2,9 milliards d’euros permet de verser, en une fois ou par tranches, à chaque laboratoire signataire une aide destinée à l’inciter à commencer à produire ses vaccins. En échange, et avant même de savoir s’ils sont sûrs et efficaces, les États obtiennent la garantie qu’ils pourront acheter des doses de vaccin, à des tarifs supposément préférentiels.
Avant toute autorisation de mise sur le marché, des millions d’euros sont ainsi empochés par chaque fabricant. Et une fois l’autorisation de mise sur le marché obtenue, chaque État membre paiera un tarif fixé par dose.
« L’initiative d’achats groupés part d’une bonne idée, reconnaît Yannis Natsis. Quand on voit aujourd’hui à quel point les pays se battent entre eux pour obtenir des vaccins, je n’ose même pas imaginer quel aurait été le sort des petits pays si 27 contrats différents avaient été établis. La Grèce, par exemple, aurait payé beaucoup plus cher et attendrait beaucoup plus longtemps la livraison de ses doses. »
- Acte 2 : Le temps des contrats (automne 2020) – « C’est incroyable qu’il y ait tant de secrets »
Les négociations commencent en juin, tambour battant, avec huit groupes pharmaceutiques. Pour les encadrer, la Commission met en place un comité de pilotage composé d’un représentant issu des administrations compétentes de chaque État membre. Ils sont censés recevoir régulièrement des informations de l’équipe de négociation.
L’Italienne Sandra Gallina, co-négociatrice en chef des contrats avec les laboratoires, ici lors d’une conférence en Turquie en 2016 © Gokhan Balci – AFP / Anadolu Agency.Au pilotage, Sandra Gallina, une fonctionnaire de la Commission européenne autour de laquelle gravite une petite équipe de négociateurs, dont des représentants de sept États membres – les quatre de l’alliance inclusive des vaccins, auxquels s’ajoutent des experts polonais, espagnol et suédois. Sandra Gallina a fait l’essentiel de sa carrière au sein de la Direction générale du commerce. Elle est rompue aux négociations internationales, ayant dirigé les discussions pour le très controversé traité de libre-échange avec les pays du Mercosur.
Dès le départ, les négociations sont peu transparentes. On ne connaît pas l’identité des négociateurs. Et les contrats signés ne sont pas rendus publics. Pendant des mois, la Commission ne s’inquiète pas de cette opacité. « Quand vous faites un appel d’offres, vous ne publiez pas les offres, c’est la base… Vous n’allez pas dire vos prix aux concurrents », s’agace une fonctionnaire de la Commission. Mais, comme de nombreux eurodéputés ces dernières semaines, Viviana Galli, coordinatrice de l’Alliance européenne pour une recherche responsable et des médicaments abordables, un réseau d’ONG, dénonce « l’opacité des négociations, car les entreprises ont utilisé de l’argent public ». Et d’insister : « Il semble dès lors incroyable qu’il y ait tant de secrets. Qu’il soit si difficile de divulguer des informations. Cela mine la confiance du public. »
La Commission européenne signe le contrat avec AstraZeneca le 27 août 2020. Sanofi est le deuxième laboratoire sur lequel l’Europe mise, le 18 septembre… L’influence française, critiquée par les Allemands, paie : à l’époque, le candidat vaccin de Sanofi était pourtant déjà en retard et s’annonçait moins prometteur que celui de ses concurrents (lire aussi Vaccin: le coup de bluff de Sanofi, à la traîne).
Côté français, on réfute aujourd’hui tout favoritisme envers Sanofi : « Il n’y a pas eu de préférence nationale, mais une stratégie de diversification nationale. On est toujours partis de l’idée qu’il fallait un panier de vaccins. Et quand les Allemands nous disent qu’on aurait mis un plafond [à 300 millions de doses pour un vaccin, afin de favoriser en retour Sanofi – ndlr], cela se contredit facilement, puisqu’il a été commandé plus de 400 millions de doses à CureVac. »
L’Europe signe ensuite avec l’Américain Johnson & Johnson le 7 octobre. La Haute Autorité de santé s’attend à son autorisation sur le Vieux Continent d’ici à la fin février, début mars 2021. L’enjeu est à chaque fois de taille : AstraZeneca a pu faire valoir que les Britanniques avaient signé trois mois avant et étaient donc servis plus tôt.
Il faut attendre le 11 novembre 2020 pour que la Commission européenne paraphe enfin un accord avec un fabricant de vaccins à ARN messager, la technologie qui s’avère la plus efficace et la plus rapide à développer.
En l’occurrence, avec le binôme germano-américain Pfizer-BioNTech, deux jours après l’annonce des résultats surprenants d’efficacité de son sérum. Vient ensuite le tour de CureVac, associé depuis avec son compatriote allemand, le géant Bayer, le 19 novembre : le tandem espère acheminer ses premières doses à la mi-2021. Enfin, dernier contrat en date, celui signé avec l’Américain Moderna, le 25 novembre, après la communication de résultats d’efficacité proches de 95 %.
L’Europe a-t-elle misé trop tard sur les bons chevaux ? À Bruxelles, on met en avant deux points de tension qui ont ralenti les négociations, notamment avec les firmes américaines, mais qui auraient permis à la Commission européenne d’en sortir gagnante. D’abord, la question de la responsabilité des laboratoires et donc celle de possibles effets secondaires.
Clemens Martin Auer, co-négociateur en chef des contrats sur les vaccins à Bruxelles, et envoyé spécial pour la santé auprès de l’Autriche, ici en 2017 © Wikipedia.Pour Clemens Martin Auer, spécialiste autrichien de la santé publique, qui co-préside le groupe de pilotage de la stratégie vaccinale, «la question de la responsabilité a été discutée assez tard dans les négociations. Les avocats des entreprises sont arrivés, spécialement les Américains. Ils avaient comme idée qu’il nous fallait abandonner la régulation européenne (la directive sur les produits défectueux de 1985), ce qui était impossible ».
Les contrats signés avec les États-Unis et la Grande-Bretagne les exonéreraient de toute responsabilité en cas de survenue d’effets secondaires ou de défauts de qualité non visibles lors des essais cliniques, sauf faute délibérée, avec impossibilité de les poursuivre en justice pour les citoyens. Les Européens ont pris le temps de négocier l’enjeu de ces responsabilités, en espérant pouvoir obtenir mieux.
En réalité, les deux contrats signés par la Commission européenne, dont des versions expurgées ont été rendues publiques, laissent apparaître entre deux longs passages noircis pour des raisons de « confidentialité », que les États membres participants s’engagent « à indemniser et dégager de toute responsabilité » le laboratoire en cas de recours de tiers.
Ce qui est prévu, c’est qu’une fois l’autorisation de mise sur le marché obtenue, « l’État prend en charge l’indemnisation des effets secondaires graves sauf si la faute du laboratoire est établie », traduit Antoine Béguin, avocat spécialisé en responsabilité médicale. Si le fabricant a sciemment menti aux pouvoirs publics ou s’il est prouvé qu’un défaut de production connu du laboratoire, mais camouflé, engendre un effet indésirable, donc seulement dans ces cas exceptionnels, la responsabilité pénale peut être engagée et le laboratoire amené à indemniser les victimes qui le poursuivraient.
Pour l’eurodéputé du parti Écolo belge Philippe Lamberts, lui aussi sceptique sur le volet responsabilité des contrats, les compagnies pharmaceutiques sont identiques aux banques lors de la crise de l’euro à partir de 2009 : « Nous avons des labos “too big to fail” [trop grands pour faire faillite – ndlr]. Si on les exempte de leurs responsabilités, la situation devient la suivante : on privatise les bénéfices [pour les laboratoires], mais on socialise les pertes [prises en charge par les États]. Comme pendant la crise financière. »
Peter Liese, un PPE ALlemand, si besoin : « Négocier avec l’industrie c’est comme prendre un médicament très fort. On en a besoin, mais il y a des effets secondaires. Les effets secondaires c’est la difficulté avec Astra Zeneca. C’est la négociation difficile sur la responsabilité »
Deuxième paramètre sensible, les prix négociés par l’Europe, a priori plus avantageux que ceux acceptés par les États-Unis, le Royaume-Uni ou Israël, des pays par ailleurs mieux servis. Selon Jaume Vidal, conseiller politique à Health Action International, ONG qui milite pour l’accès à tous aux traitements, « encore heureux que les laboratoires reconnaissent un minimum l’investissement public qui les a aidés au financement de la recherche et au développement de leur vaccin et que cela soit compensé un minimum par un prix de vente moins élevé. Sans parler des économies d’échelle que l’Europe peut mettre en avant compte tenu des volumes commandés ».
La secrétaire d’État au budget belge, fière de cet apparent succès, les avait même publiés sur Twitter, avant de les effacer.
Les prix des doses par vaccin, tweetés par la secrétaire d’Etat au budget belge © DR.
Là encore, ce constat est à nuancer. Pour AstraZeneca, le montant s’élève à 1,78 euro la piqûre ; multipliée par les 300 millions de doses initiales pré-réservées, l’addition réglée par les États atteint alors 534 millions d’euros. Or Mediapart a pris connaissance du montant global dû à AstraZeneca grâce à une autre bourde : le 29 janvier, une version expurgée du contrat passé avec le laboratoire britannico-suédois est publiée sur le site de la Commission européenne. Sauf qu’une simple manipulation de bureautique a permis de lire quand même une partie des passages noircis initialement pour des raisons de « confidentialité ».
Le média espagnol Civio, notamment, a publié cette version davantage transparente du texte. Le montant global du contrat, chiffre sensible voulu secret, apparaît alors : 870 millions d’euros, ce qui correspond aux 534 millions d’euros, additionnés à l’argent versé par la Commission européenne via son instrument d’aide d’urgence. En l’occurrence, 336 millions d’euros pour AstraZeneca.
Parmi les sommes distribuées par la Commission européenne aux différents fabricants de vaccins, c’est a priori le montant le plus bas, puisque c’est aussi le vaccin le moins cher. Parfois présenté comme un acompte ou une avance, il s’agit en réalité d’un chèque encaissé totalement ou en partie avant même que l’autorisation de mise sur le marché soit accordée.
Une fois le sésame obtenu et le produit en vente, le prix affiché par les États de 1,78 euro pour le vaccin d’AstraZeneca se situe en réalité à 2,90 euros.
Les parties grisées du contrat rendues lisibles par cette fuite révèlent aussi que ce montant de 870 millions d’euros pourrait être revu à la hausse de plus de 20 % si AstraZeneca justifiait que les coûts de production s’avéraient finalement plus élevés que prévu. Une souplesse supplémentaire tue jusqu’alors.
- Acte 3 : La guerre des doses (hiver 2021) – « La fin de la lune de miel »
À mesure que les mois passent, la zizanie s’installe entre les États membres. « Jusqu’à la fin novembre, les États membres et la Commission connaissent une période de lune de miel. On met en avant les pré-commandes de plus de deux milliards de doses, bien plus que ce qu’il faut pour vacciner l’ensemble de la population. Puis la crainte de la rareté apparaît et les voix discordantes commencent à se faire entendre, notamment du côté allemand », retrace Yannis Natsis, représentant de l’ONG EPHA.
Certains États membres se rallient à l’option « BioNTech » assez tardivement. Le vaccin est cher et difficile à stocker, tout comme celui de Moderna, qui utilise la même technologie de l’ARN messager. La France, l’Allemagne, le Danemark rachètent les doses prévues dans l’achat groupé européen à des pays qui n’en veulent pas. À l’instar de la Pologne ou des Pays-Bas, qui préfèrent miser sur AstraZeneca.
Une page du contrat entre AstaZeneca et la Commission, rendu public le 29 janvier, avec certains passages et noms biffés.La stratégie européenne stipule noir sur blanc que les États ne sont pas autorisés à négocier séparément. Pourtant, on découvre début janvier que Berlin a signé un pré-contrat parallèle de 30 millions de doses supplémentaires avec BioNTech et Pfizer, suscitant l’embarras au Berlaymont et des réactions outrées en France. L’incident se tasse vite. « Des garanties ont été données que ces doses ne seront distribuées qu’après toutes celles du stock européen. Elles n’auront donc aucun impact sur les autres», assure un diplomate. Quant à la Hongrie, elle entame des négociations avec la Russie et la Chine.
Dès décembre, l’Allemagne reproche à l’agence européenne du médicament un processus trop lent d’approbation des vaccins, craignant de voir, déjà, les Britanniques vaccinés aux dépens des Européens. Le 21, le vaccin de Pfizer-BioNTech est finalement autorisé. Ursula von der Leyen se transforme en Mère Noël, en ravissant les chefs d’État européens qui ne demandaient pas mieux qu’un premier vaccin au pied du sapin. Mais déjà, elle peine à synchroniser les agendas nationaux.
Certains États ne sont pas prêts à lancer leur campagne de vaccination le même jour, symbole d’union, le 27 décembre. Alors on insiste devant les caméras sur ceux qui le sont. Les visages des premiers vaccinés sont médiatisés, de Mauricette en France à Alicja en Pologne, en passant par Rosario en Espagne. Avec l’arrivée des premiers sérums, la guerre des doses est déclarée. Aujourd’hui, près de 58 % de la population a reçu en Israël une première piqure, 10 % aux États-Unis, 14 % au Royaume-Uni et… Moins de 3 % en Europe, même si certains pays européens avancent plus vite que le Royaume-Uni sur la seconde piqûre.
AstraZeneca se montre vite incapable de délivrer les doses promises. L’entreprise anglo-suédoise s’était engagée à délivrer 80 millions de doses au premier trimestre 2021. En janvier, Paul Soriot, le patron d’AstraZeneca annonce que des problèmes dans la chaîne de production le forcent à revoir, à la baisse, sa distribution de doses à l’UE. Une dégringolade : le chiffre descend à 31 millions de doses, avant de remonter à 40 millions. Soit 50 % de moins qu’annoncé, alors que l’entreprise, dans le même temps, honore le contrat qu’elle a signé avec le Royaume-Uni, grâce aux mêmes usines…
Le symbole d’une faiblesse européenne lors des négociations. C’est du moins ce qu’affirme Viviana Galli : « La Commission a été plutôt naïve dans ses négociations, donnant beaucoup de marges de manœuvre aux entreprises. Il n’y a pas de clauses dans ces contrats qui rendent les entreprises responsables en cas de défaut de production, alors que cette production est en grande partie financée par de l’argent public, il n’y a pas de contrepartie. »
Une page du contrat entre AstaZeneca et la Commission, rendu public le 29 janvier, avec certains passages et noms biffés.Une source européenne confie aujourd’hui à Mediapart que l’«une des erreurs a été de ne pas davantage creuser pour savoir ce que contenait le contrat entre AstraZeneca et le Royaume-Uni car il semble que l’entreprise se sente davantage liée à ce contrat qu’à celui signé avec l’Union européenne».
En janvier, AstraZeneca évoque des difficultés techniques sur son site de production de Seneffe, en Belgique. À Bruxelles, la rumeur bruisse que les doses qui manquaient en décembre au Royaume-Uni ont été importées depuis ce même site de Seneffe. « Il y a d’énormes problèmes de production chez AstraZeneca, résume Clemens Martin Auer. Et surtout un management très faible. Ils ont signé un contrat qui, selon moi, est très clair. Il leur faut produire 300 millions de doses. Quand ont-ils commencé à préparer la chaîne de production ? Ils ont signé très tard le contrat avec le producteur belge [Novasep, alors propriétaire de l’usine Henogen, à Seneffe, signe avec Astra Zeneca un contrat le 12 novembre – ndlr]. Certainement trop tard. Si le management signe trop tard, on peut être sûr que la production n’arrivera pas à temps. »
« Je n’ai jamais vu la Commission européenne en position aussi faible qu’aujourd’hui avec cet échec des pré-achats groupés de vaccins, avance Jaume Vidal, de l’ONG HAI. Pour preuve, les négociations parallèles menées par l’Allemagne. Cela m’étonne que personne n’ait démissionné. »
Le 29 janvier, la Commission européenne, sous pression notamment de Berlin, présente son « mécanisme de transparence et d’autorisation des exportations de vaccins ». Chaque exportation d’un vaccin contre le Covid-19 hors de l’UE devra d’abord être soumise à une autorisation. La transparence devra également être faite s’agissant des exportations des trois mois précédents.Le but est clair, même si la Commission n’emploie pas ces termes : empêcher que des doses promises à l’Europe soient transportées, sans autorisation, dans certains autres pays, dont le Royaume-Uni. Avec une question sous-jacente : Où sont les doses promises ? « La Commission a imaginé ce mécanisme car il n’y avait rien dans les contrats qui pouvait être utilisé contre les entreprises qui ne respectent pas leurs engagements », regrette Viviana Galli.
La Commission doit alors faire face aux critiques de ceux qui dénoncent un « protectionnisme vaccinal ». Mais ce n’est pas tout. Dans la précipitation, la Commission a inclus dans le texte la référence à un article sur la frontière irlandaise, au risque de rouvrir le dossier le plus sensible des négociations sur le Brexit. Le passage sera finalement effacé et Ursula von der Leyen assumera « la pleine responsabilité » de cette erreur.
Mais l’incident laisse des traces. Il est considéré comme le révélateur d’une Commission européenne qui agit en vase clos, à toute allure, sans concertation, autour d’un petit cercle proche de la présidente. Le règlement sur le contrôle des exportations a, par exemple, été adopté par la seule Commission, selon une procédure d’urgence.
[[lire_aussi]]Pour une source diplomatique au sein d’un État membre, cet épisode est le symptôme d’un problème profond : « Les représentants officiels des États membres, les ambassadeurs, ont été complètement mis à l’écart. Nous n’avons même pas été informés de l’intention de la Commission d’adopter ce règlement. Des membres du comité de pilotage, eux, ont été consultés. Mais il s’agit d’experts issus des administrations en charge de la santé. Ils ne sont pas outillés pour de telles discussions politiques. Ce comité de pilotage est devenu une vraie boîte noire qui crée une profonde frustration. »
Pour Marc Botenga, eurodéputé belge du Parti des travailleurs de Belgique (PTB, gauche radicale), l’idée de négocier collectivement était, sur le papier, « une bonne idée, car à 27, les États européens sont plus forts face aux géants de l’industrie pharmaceutique. Mais cela ne se traduit pas du tout dans les résultats, dans la qualité des contrats signés ». Selon ce député communiste, il est temps que les institutions européennes musclent le jeu face au ‘’big pharma’’, « non pas avec des contrôles des exportations qui pourraient finalement pénaliser les citoyens anglais, mais en cassant les brevets, en imposant, par exemple des licences d’office, permettant à d’autres entreprises de produire le vaccin à moindre coût ».
Le 27 janvier, surprise : dans une lettre adressée à des dirigeants de l’UE, le président du Conseil européen, le libéral belge Charles Michel, à l’opposé de Marc Botenga sur le spectre politique belge, estime nécessaire une « action robuste » pour sécuriser les livraisons de vaccins. Il n’exclut pas de dégainer l’article 122 des traités. Cette disposition particulièrement vague prévoit « des mesures appropriées à la situation économique si de graves difficultés surviennent dans l’approvisionnement de certains produits ».
« Le régulateur pourrait envisager, comme mesure exceptionnelle et de dernier recours, de considérer les vaccins comme des biens communs, explique un officiel européen. La puissance publique a beaucoup financé la production, pourquoi n’envisagerait-on pas de rendre ces brevets publics ? Vu la situation, il faut sortir du cadre habituel de réflexion. » L’idée, jusqu’à présent, ne fait pas beaucoup d’émules au sein de l’exécutif. Il y a peu de chances qu’elle soit au programme de la task force sur la production de vaccins Covid-19, codirigée par Stella Kyriakides, la commissaire à la santé, et Thierry Breton, son homologue à l’industrie, en place depuis jeudi. Le commissaire français à l’industrie a déjà fait savoir que le rachat de brevets ne permettrait pas « d’aller plus vite ».
Cédric Vallet est un journaliste basé à Bruxelles.URL source:https://www.mediapart.fr/journal/international/060221/negociations-comment-l-europe-oublie-de-se-vacciner-contre-la-naivete
Retards de vaccins: grosses secousses pour Ursula von der Leyen
6 FÉVRIER 2021 PAR LUDOVIC LAMANT
Les critiques à l’encontre de la présidente de la Commission se sont durcies ces derniers jours. Elle est accusée de gérer la crise en solitaire, ou encore de rechigner à publier les contrats conclus avec les laboratoires pharmaceutiques.
À la tête du groupe des Verts au Parlement européen, le Belge Philippe Lamberts s’agace, à la question de savoir si Ursula von der Leyen doit démissionner. « Quand je lis certains commentaires dans la presse, il me semble qu’il y a un préjugé sexiste. On la décrit comme une “control freak” [maniaque du contrôle], incapable de déléguer. Mais lorsqu’un homme fait ça, on loue au contraire ses qualités de leadership. Je n’aime pas ces critiques. »
Il insiste : « Elle a commis des erreurs dans sa gestion. Mais nous ne crions pas avec les loups. Lorsque certains États membres connaissent des difficultés d’organisation pour distribuer le vaccin, ou que des laboratoires ne remplissent pas leurs obligations contractuelles, le responsable doit être la Commission, et Ursula von der Leyen, si l’on en croit le débat public de certains États membres. »
Désignée à la surprise générale à la tête de l’exécutif européen à l’été 2019, sur proposition notamment du camp français, l’ancienne ministre allemande de la défense, proche d’Angela Merkel, traverse les jours les plus chahutés de son début de mandat. Qu’il semble loin, ce jour de fin décembre, lorsque les premières doses de vaccin étaient sur le point d’être administrées en Europe, où Ursula von der Leyen se félicitait d’un « émouvant moment d’unité ».
Today, we start turning the page on a difficult year. The #COVID19vaccine has been delivered to all EU countries.
Vaccination will begin tomorrow across the EU.
The #EUvaccinationdaysare a touching moment of unity. Vaccination is the lasting way out of the pandemic. pic.twitter.com/pYOj5vS2gV— Ursula von der Leyen (@vonderleyen) December 26, 2020
Les retards de livraison de vaccins, apparus au cours du mois de janvier, ont tout changé : l’Europe peine à apporter à ses citoyens la preuve que sa stratégie d’achats groupés, à 27, est plus pertinente qu’une approche éclatée, si les États avaient négocié chacun dans leur coin avec les laboratoires. Elle bute sur l’essentiel : y a-t-il une plus-value à travailler en commun?
L’eurodéputée française Manon Aubry (LFI), partisane d’une approche à 27 dans les négociations, tempête contre l’actuelle Commission : « Elle s’est couchée devant les laboratoires pharmaceutiques. Elle a accepté de prépayer les laboratoires, avant de connaître les résultats de leurs recherches. Elle s’est laissé imposer les conditions par les laboratoires, qui ne respectent même pas les conditions qui avaient été fixées. Et à la fin, ils gardent la propriété intellectuelle des brevets ? On se fait avoir trois fois, quatre fois, cinq fois… »
Manque de transparence, lenteur du dispositif de négociations à 27, contrats biaisés en faveur de l’industrie, notamment sur la question de la responsabilité, gestion autoritaire de la crise… « L’opinion publique observe que sur le terrain, la situation est compliquée, qu’en plus on n’a pas le droit de voir les contrats, et que tout cela se fait avec notre pognon, avance l’eurodéputé écologiste David Cormand. C’est pour ça qu’il y a urgence à rendre publique l’intégralité des contrats. Mais von der Leyen a aussi fait ce qu’il y avait de mieux à faire, pour éviter la concurrence entre les pays de l’UE. Nous déplorons aujourd’hui les effets dont on chérit les causes. »
Des dirigeants de deux pays, en particulier, s’en prennent de manière virulente à la gestion de la présidente de la Commission. En Allemagne, d’abord, où la campagne des élections fédérales, en septembre, tend déjà les positions au sein de la coalition. La critiquer revient aussi à prendre ses distances avec la ligne d’Angela Merkel sur la crise sanitaire.
« Si la Commission nous avait demandé plus de moyens financiers, nous aurions donné l’argent nécessaire », a déclaré le ministre des finances Olaf Scholz, candidat des sociaux-démocrates (SPD, pourtant très pro-européen). Selon Bild, le même Scholz aurait qualifié de « vraie merde » le plan de la Commission, au cours d’un conseil des ministres. Quant à Markus Söder, le patron des conservateurs bavarois, et l’un des favoris pour devenir le candidat de la CDU-CSU à la chancellerie, il s’en est pris aux « procédures bureaucratiques typiquement européennes », ajoutant que « la gravité de la situation a été gravement sous-estimée ».
Alors que le débat reste plutôt feutré en France, les critiques les plus rudes sont venues du Royaume-Uni, où les partisans du Brexit y voient la confirmation que leur pays s’en sortira mieux seul et sans l’UE. En décembre, lorsque le Royaume-Uni était devenu le premier pays au monde à autoriser le vaccin Pfizer-BioNTech, Gavin Williamson, secrétaire d’État en charge de l’éducation, avait déjà lancé aux Européens : « Nous sommes un pays bien meilleur que chacun d’entre eux. »
Ursula von der Leyen le 20 janvier 2021 à Bruxelles © Martin Bertrand / Hans Lucas – AFP.
Le climat s’est encore dégradé vendredi, lors de la présentation d’un « mécanisme de transparence et d’autorisation des exportations » de vaccins hors UE. En vigueur depuis samedi dernier, ce dispositif prévoit de bloquer les exportations de vaccins à des pays hors UE, si les laboratoires qui les produisent sur le sol européen n’ont pas, dans un premier temps, respecté leurs engagements de livraison vis-à-vis de l’Union.
Ce geste a été perçu comme la marque d’un dangereux « protectionnisme vaccinal » par certains, à l’instar de Jean-Claude Juncker, le prédécesseur d’Ursula von der Leyen. Le Luxembourgeois a jugé nécessaire de sortir du bois : « Je suis très opposé à ce que l’Union européenne donne l’impression de prendre soin de nous uniquement, et que les souffrances d’autres populations, notamment dans les pays les plus pauvres, et les continents les plus pauvres, ne nous concernent pas. »
Le mécanisme prévoit pourtant une liste d’exemptions, qui profite à 92 pays, du voisinage de l’Europe, ou parmi les plus démunis. « La communication de la Commission est déplorable, se désole une source au sein de l’institution. Cela passe pour du nationalisme, alors que l’on oublie de rappeler que les Américains et les Britanniques, eux, ont obtenu des clauses d’exclusivité dans les contrats, selon lesquelles les vaccins produits aux États-Unis restent aux États-Unis. Cela n’a pas été notre approche. »
L’« accident » de l’article 16 n’a rien arrangé : la première version du règlement présentée vendredi dernier revenait à rétablir une frontière physique entre l’Irlande et l’Irlande du Nord, bref, à revenir sur l’un des acquis ultra-sensibles de la négociation du Brexit, risquant de déstabiliser les équilibres de l’île… Une erreur majeure, qui a crispé un peu plus les relations avec Londres mais aussi avec Dublin, et dont la présidente de la Commission a assumé « la pleine responsabilité ». Le passage a été supprimé dès le vendredi soir, mais le mal est fait : l’impression d’une présidente qui décide seule avec son équipe rapprochée, à coups de règlements d’urgence, sans consulter les États ni les commissaires de son équipe – au risque d’emmener l’Europe dans le mur, à un moment crucial de la gestion de la pandémie. « Seul le pape est infaillible », s’est hasardé le porte-parole de la Commission, le Français Éric Mamer, au risque d’attiser un peu plus les critiques.
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Face à l’incendie qui menace, Ursula von der Leyen s’est démenée cette semaine, multipliant les entretiens en forme de mea culpa avec des « pools » de journalistes (dont, côté français, Le Monde du mardi : « Quand vous prenez des décisions dans l’urgence, il y a toujours un risque de rater quelque chose », puis La Croix, vendredi : « Nous avons sous-estimé les difficultés de la vaccination »). Elle a aussi échangé avec les groupes parlementaires majoritaires au sein de l’hémicycle, pour justifier sa stratégie. Quant à Sandra Gallina, la négociatrice en chef des contrats pour le compte de la Commission, elle s’est elle aussi présentée devant un panel de députés pour défendre son bilan.
L’enquête que Mediapart publie ce samedi sur les coulisses des négociations sur les vaccins montre que les responsabilités sont souvent partagées avec les États membres. L’exécutif bruxellois a par exemple hérité du contrat négocié avec AstraZeneca par un groupe de quatre pays, dont l’Allemagne et la France, au printemps 2020. La volonté des Français – qui s’en défendent – de maintenir Sanofi dans le panier de vaccins européens s’avère aujourd’hui lourde de conséquences. C’est un modèle économique plus large, favorable à certains gros laboratoires pharmaceutiques, qui se trouve aujourd’hui mis en cause.
À Bruxelles, les souvenirs de la déflagration de la crise grecque, et d’une Europe menacée dans son existence même, sont encore frais. Dans une analyse publiée par l’hebdomadaire britannique New Statesman, l’ancien ministre grec Yanis Varoufakis rapproche les deux moments. Il fustige l’opacité des discussions, comme les effets pervers du couple franco-allemand en pilier de l’Europe : « Les nombreuses failles de l’UE sont liées à un malaise plus profond, un malaise que la crise de l’euro avait révélé, et que la pandémie, à présent, exacerbe. Quel malaise? L’incroyable immunité de l’UE lorsqu’elle se confronte à la plus petite dose de démocratie. »
Au-delà de la gestion de crise des semaines à venir, Ursula von der Leyen joue donc la crédibilité de l’Europe sur la santé. En novembre 2020, l’institution a présenté son projet d’Europe de la santé, manière de rendre pérennes les compétences sur la santé que la Commission a récupérées en pleine pandémie du Covid. « Il faut se rappeler qu’au printemps dernier nous nous sommes emparés d’une terra incognita, d’une compétence qui était jusque-là entièrement dans la main des États. Mais qui peut savoir si l’on va pouvoir la conserver ? », s’inquiète une source à la Commission. Si Ursula von der Leyen ne parvient pas à éteindre les critiques sur sa gestion de crise, il sera sans doute difficile, pour l’UE, de consolider ces compétences pour les prochaines pandémies.