Covid-19 : « Le fait que Pfizer ait découvert un vaccin avant Sanofi n’est pas une surprise »
Chez les fabricants de médicaments, la logique actionnariale l’a emporté sur la logique de santé publique, estime la chercheuse Nathalie Coutinet.
Propos recueillis par Antoine Reverchon Publié hier à 11h54, mis à jour à 09h27
Temps de Lecture 4 min.
Entretien. Nathalie Coutinet est maîtresse de conférences en économie au Centre d’économie de l’université Paris-Nord, spécialiste de l’économie de la santé, de la protection sociale et de l’industrie du médicament.
Le groupe Sanofi, leader de l’industrie pharmaceutique française, est aujourd’hui critiqué pour son retard dans la course au vaccin contre le Covid-19. Est-ce un échec de la recherche et développement (R&D) et de l’industrie « à la française » ?
Je ne crois pas qu’on puisse véritablement parler d’échec. Sanofi a fait le choix d’utiliser les technologies classiques de développement d’un vaccin – comme celui contre la grippe – plutôt que l’ARN messager. Le délai classique dans ce domaine est de cinq à dix ans (un vaccin en deux ans serait déjà exceptionnel).
La surprise scientifique est venue de la performance de l’ARN messager, pourtant étudié et mis au point depuis longtemps. Sanofi est d’ailleurs partenaire, depuis 2018, d’une biotech américaine, Translate Bio, experte de l’ARN messager, tout comme Pfizer l’est de BioNTech. Ce qu’on ne sait pas, c’est pourquoi Sanofi n’a pas activé ce partenariat dans sa quête d’un vaccin.
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Le fait que l’américain Pfizer ait découvert un vaccin avant le français Sanofi n’est pas une surprise : depuis vingt ans, la R&D du médicament migre vers les Etats-Unis. Les dépenses annuelles de R&D des firmes pharmaceutiques américainesont augmenté de 7,4 % entre 2003 et 2007, puis de 8,9 % entre 2013 et 2017, alors qu’elles ont augmenté pour les firmes européennes de 5,8 % et de 3 % respectivement sur les mêmes périodes.
La Biomedical Advanced Research and Development Authority américaine a mis, en toute transparence, 10 milliards de dollars (8,3 milliards d’euros) sur la table pour inciter les industriels à trouver un vaccin anti-Covid-19 – dont 2,7 milliards de dollars pour Sanofi GSK. L’Union européenne et la France sont bien en dessous, mais on ne sait pas vraiment de combien, faute de transparence sur le sujet…
Pourquoi la R&D s’est-elle déplacée vers les Etats-Unis ?
Parce que le modèle économique de l’industrie pharmaceutique s’est transformé, passant d’un objectif de santé publique – mettre au point des médicaments soignant le plus grand nombre possible de maladies et de gens – à un objectif financier – servir le plus gros dividende possible à ses actionnaires.
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A l’origine, Sanofi est le résultat d’un montage industriel des années 1990, construit par l’Etat et les grands actionnaires de l’époque (L’Oréal et Total) selon la logique du « champion national ». Auparavant, la pharmacie était une activité des grands groupes chimiques – en France, mais aussi ailleurs en Europe.
La grande idée de l’époque est de « recentrer sur le cœur de métier » : plutôt que de partager les risques en diversifiant les activités au sein d’une même entreprise, il vaut mieux y exercer un seul métier et laisser aux actionnaires le soin de gérer les risques en diversifiant leur portefeuille. Du côté de l’Etat, l’idée est de créer des monopoles nationaux par métier afin de créer une base de départ pour conquérir le marché européen, puis mondial.
C’est ainsi que le chimiste français Rhône-Poulenc fusionne en 1999 sa branche pharmacie avec celle du chimiste allemand Hoechst pour créer Aventis et que Sanofi, branche pharmacie d’Elf créée en 1973 et entrée en Bourse en 1980, achète Synthélabo, filiale pharma de L’Oréal, en 1999, puis Aventis en 2004. De nombreuses autres acquisitions internationales ont fait de Sanofi le troisième groupe pharmaceutique mondial en chiffre d’affaires. Mais il est loin derrière par sa capitalisation boursière.
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Sous la direction du Canadien Christophe Viehbacher, de 2008 à 2014, puis de ses successeurs, Sanofi a adopté une stratégie d’optimisation de sa valeur actionnariale. Les licenciements se sont multipliés, y compris dans la R&D, désormais concentrée dans les aires thérapeutiques où les profits sont les plus prometteurs, comme l’oncologie plutôt que le diabète par exemple, ou bien sur les marchés où le mécanisme des prix est plus généreux, comme le marché américain.
Mais n’est-ce pas cette attractivité du marché américain qui explique la concentration de la R&D outre-Atlantique ?
En effet. En Europe, il peut paraître paradoxal de confier à des entreprises dont le but est de faire le plus grand profit possible le domaine de la santé publique, dont la solvabilisé est assurée par un financement public à travers les systèmes de sécurité sociale. Cela ne peut aboutir qu’à des conflits sur la fixation des prix. La Sécurité sociale ne consent à sortir son portefeuille que pour les médicaments innovants apportant une amélioration thérapeutique, mais favorise la prescription de médicaments génériques plus anciens pour lesquels elle impose des prix bas.
L’industrie est donc incitée à innover, mais uniquement là où elle peut négocier les prix les plus élevés, et non en fonction des besoins sanitaires massifs ou urgents. Aux Etats-Unis, où la santé publique est considérée comme une marchandise et non comme un bien public, les prix sont beaucoup plus élevés, et l’incitation à innover bien plus forte – même si de fait l’état de santé global de la population en pâtit.
Par ailleurs, le passage de la recherche de molécules chimiques à la recherche en génomique a considérablement renchéri les coûts de R&D. Les labos préfèrent donc sous-traiter leur recherche à des start-up biotechnologiques, quitte à les racheter, elles ou leurs brevets, si elles obtiennent des résultats prometteurs.
Mais cette externalisation a renforcé la financiarisation du secteur, dans la mesure où ces start-up doivent lever du capital-risque auprès d’investisseurs recherchant des profits élevés et à court terme. Et comme l’écosystème du capital-risque est beaucoup plus développé aux Etats-Unis qu’en Europe, les entrepreneurs des biotechs européennes partent également de l’autre côté de l’Atlantique.
Les labos invoquent justement ces coûts de recherche pour critiquer les prix insuffisamment incitatifs des médicaments en France…
L’industrie pharmaceutique dépense plus en marketing – y compris le lobbying – qu’en R&D. Elle essaie de jouer sur les deux tableaux, en refusant de jouer le jeu des génériques (bien plus présents en Allemagne ou au Royaume-Uni qu’en France) tout en exigeant des prix élevés sur les médicaments innovants. Mais la Sécurité sociale ne sera solvable que si ses moyens sont concentrés sur l’innovation en généralisant les génériques.Vaccin anti-Covid-19 : l’étrange défaite française
De tous les vaccins contre le Covid-19 administrés à ce jour dans le monde, aucun n’est issu de l’industrie pharmaceutique hexagonale. Comment expliquer ce revers ?
- « Le fait que Pfizer ait découvert un vaccin avant Sanofi n’est pas une surprise », entretien avec Nathalie Coutinet, maîtresse de conférences en économie au Centre d’économie de l’université Paris-Nord, spécialiste de l’économie de la santé
- « En ce début d’année 2021, le secteur pharmaceutique français décroche », par Muriel Le Roux, historienne au CNRS et directrice adjointe de l’Institut d’histoire moderne et contemporaine (CNRS-ENS-Université Paris-I-Panthéon-Sorbonne)
- « L’industrie pharmaceutique française est dominée par de grands groupes transnationaux », par Sophie Chauveau, ancienne professeure des universités en histoire des sciences et des techniques
- « La progression des investissements en recherche et développement s’est ralentie en France », par Frédéric Bizard, professeur d’économie à l’ESCP et président de l’Institut santé
- « Big Pharma, héroïne du vaccin contre le Covid-19 ? », Par Philippe Askenazy (directeur de recherche au CNRS et chercheur à l’Ecole d’économie de Paris)
Antoine Reverchon
Covid-19 : « En ce début d’année 2021, le secteur pharmaceutique français décroche »
TRIBUNE
Muriel Le Roux
Historienne
L’historienne Muriel Le Roux détaille, dans une tribune au « Monde », la lente érosion de l’écosystème français du médicament.
Publié hier à 11h54 Temps de Lecture 4 min.
Tribune. En juillet 2018, le Conseil stratégique des industries de santé annonçait de nouvelles mesures pour que les firmes du secteur choisissent davantage la France pour investir en recherche et développement (R&D). Après la loi Allègre de 1999 et ses adaptations régulières, qui offrent des dispositifs parmi les plus favorables à l’innovation, cette réitération peut sembler étonnante.
Favoriser les relations entre la recherche académique et l’industrie a été une préoccupation constante des pouvoirs publics sous la Ve République. Après 1945, les Etats les plus riches ont tous corrélé big science et big business, en particulier dans la chimie et la pharmacie, donnant naissance à un milieu aux contours flous et au jeu d’acteurs sans cesse renouvelé, dont la complexité s’est accrue sous l’effet de la mondialisation et de la financiarisation des entreprises. Ce qui apparaît au grand jour depuis un an n’est donc pas nouveau.Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Ils ont cassé les labos » : chez Sanofi, l’écœurement des chercheurs
En France, dès les années 1950, nombre de chercheurs du CNRS avaient des contrats individuels avec l’industrie, notamment chimique. Jusqu’aux années 1980, la communauté scientifique jouissait d’une grande autonomie dans le choix et la conduite des recherches, ainsi que dans la décision de coopérer ou pas avec l’industrie. Avec l’accord-cadre Rhône-Poulenc-CNRS de 1975, il s’agissait pour l’Etat d’encadrer des pratiques existantes dans les laboratoires, de valoriser les résultats de la recherche publique, de limiter l’usage qu’en faisaient les industriels sans y avoir contribué, tout en orientant une partie de la recherche. Cette politique scientifique et des mesures fiscales incitatives explique en grande partie la performance industrielle des laboratoires chimiques et pharmaceutiques français, qui ont ainsi pu rattraper leur retard du début des années 1950.
Le triomphe des « blockbusters »
Dans le cas du Taxotère, un anticancéreux bien connu dont la molécule avait été découverte à l’Institut de chimie des substances naturelles (ICSN-CNRS) après plus d’une décennie de recherches publiques partiellement financées par des contrats signés par les chercheurs eux-mêmes avec les industriels, Rhône-Poulenc Rorer prit directement les brevets, tandis que la recherche publique reçut les redevances qui lui revenaient selon le contrat.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Comment Sanofi s’est retrouvé distancé dans la course au vaccin contre le Covid-19
Mais au cours des années 1980, le partenariat par « accord-cadre » entre institutions s’est généralisé, excluant progressivement les chercheurs des décisions en matière d’innovation et restreignant l’indépendance de la recherche académique. Sans doute s’agissait-il de faire face à l’augmentation du coût de la recherche et de s’adapter au système nord-américain de cofinancement entre les universités (publiques et privées), les entreprises, les fondations et l’Etat fédéral. Mais la conséquence a été le triomphe du modèle de la très grande firme se concentrant sur la production des « blockbusters » (molécules dont le chiffre d’affaires dépasse le milliard d’euros) et réalisant des économies d’échelle en R&D, à coups de rachats et de concentration. Le Taxotère a été l’un des blockbusters du groupe Sanofi, devenu l’un des leaders mondiaux du secteur.Lire aussi Sanofi confirme des suppressions d’emplois dans sa branche recherche et développement
La structure du capital de ces firmes a évolué, avec notamment l’entrée des fonds de pensions, et s’est accompagnée d’un renouvellement des conseils d’administrations et des comités exécutifs, où médecins, pharmaciens et industriels sont devenus minoritaires. Les firmes ayant joué ce jeu comme Sanofi sont désormais tenues de respecter les exigences des marchés financiers. Le temps de la recherche y est incompatible avec celui des actionnaires qui attendent des retours sur investissements à horizon de trois à cinq ans, quand celui de la recherche pharmaceutique est de sept, dix voire douze ans. Les contrats rédigés par des avocats et des financiers privilégient les options rapidement lucratives au détriment des innovations possibles. Selon ce schéma, le Taxotère n’aurait jamais été produit.
Rétractation continue des budgets
Ces firmes privilégient les recherches basées sur les biotechnologies et la génétique, offrant des traitements personnalisés bien plus rentables. Elles intègrent les coûts de la R&D par une politique de rachat de start-up créées par des scientifiques issus du monde académique et cofinancées par les Etats. Elles ciblent leurs implantations et leurs partenariats en fonction de la qualité de la recherche académique locale, privilégiant les pays où les prix des médicaments sont plus libres. Les choix de Sanofi, firme multinationale basée en France, s’éclairent ainsi.
De plus, ces stratégies se déploient au moment où l’on observe de façon continue une rétractation des budgets de la recherche publique française (– 28 % entre 2011 et 2018), entraînant réduction des effectifs, déclassement salarial des chercheurs et irrégularité des investissements, tandis que la politique scientifique sur projets, trop bureaucratique, altère la liberté nécessaire à la recherche fondamentale pour qu’elle soit créative.Lire la chronique de Philippe Escande : « Derrière l’Institut Pasteur et Sanofi, c’est tout l’appareil de la recherche française qui a décroché »
La France avait jadis développé un écosystème de R&D qui a permis l’essor de son secteur pharmaceutique. Mais en ce début d’année 2021, elle décroche. Les causes sont multiples : en plus du désengagement de l’Etat de la recherche académique, le mille-feuille administratif né du souci de maîtriser les dépenses de santé publique ralentit la mise sur le marché des dernières innovations ; la coopération entre recherche académique et industrielle est compliquée par les questions juridiques et les enjeux financiers.
Entre 2002 et 2008, l’investissement public pour la recherche vaccinale est passé de 13 à 42,2 millions d’euros aux Etats-Unis, quand les subventions publiques européennes sont passées de 23,2 à 1,9 million. L’innovation pharmaceutique est un tout, dans lequel le soutien financier à la recherche publique a une importance majeure. La position actuelle de Sanofi en est la démonstration.
Muriel Le Roux est historienne au CNRS, directrice adjointe de l’Institut d’histoire moderne et contemporaine (CNRS-ENS-Université Paris-I-Panthéon-Sorbonne) et a publié, avec Françoise Guéritte, « La Navelbine et le Taxotère, histoire de sciences » (Iste, 2017).Vaccin anti-Covid-19 : l’étrange défaite française
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Muriel Le Roux (Historienne)
Un avis sur « La logique actionnariale l’a emporté sur la logique de santé publique et la recherche pharmaceutique a migré aux Etats-Unis (Nathale Coutinet chercheuse et Muriele Leroux historienne ) »