Le CHU de Strasbourg se projette dans une clinique privée à Moscou
6 FÉVRIER 2021 PAR GUILLAUME KREMPP (RUE89 STRASBOURG)
Financé par un oligarque russe, Alexander Mamut, un « hôpital à la française » compte attirer 40 médecins français d’ici à 2025, moyennant salaires élevés, avantages en nature et imposition alléchante.
Alors que les lits et les soignants manquent en France, le Centre hospitalier universitaire (CHU) de Strasbourg en projette en Russie.
Le 19 juillet 2018, Christophe Gautier, alors directeur général du CHU de Strasbourg, signe un contrat avec le milliardaire Alexander Mamut. L’oligarque russe veut lancer une clinique privée dans la banlieue de Moscou en bénéficiant de l’expertise des Hôpitaux universitaires de Strasbourg (HUS). En 2022, ce « Centre français de médecine » devra fonctionner avec 30 médecins, dont 8 à 15 français, pour 40 lits sur 15 000 mètres carrés. L’objectif est d’atteindre 60 lits pour 101 médecins, dont 25 à 40 français.
Extrait d’un document de présentation. © Document Rue89 Strasbourg.Grâce à une alerte transmise sur notre plateforme sécurisée, Rue89 Strasbourg a pu consulter une présentation de 12 pages intitulée Le projet de CHU à la française sur le cluster international de Skolkovo. Le document indique que le « CHU de Strasbourg a été contacté par l’équipe du Moscau International Medical Cluster (MIMC) pour implanter un établissement de 60 lits (…) spécialisé dans l’oncologie et l’onco-hématologie, ainsi que la cardiologie ». D’autres sources évoquent un centre aux spécialités plus nombreuses, comme l’orthopédie, l’urologie, la gynécologie, l’ophtalmologie et d’autres.
Engagements flexibles
Pour séduire les spécialistes français, la filiale russe du CHU de Strasbourg propose des avantages en nature (logement gratuit, transports, etc.), un salaire négocié ex ante et une imposition unique de 13 % prélevée à la source en Russie. Une personne proche du dossier évoque plutôt le maintien des salaires français des médecins, plus une prime entre 1 000 et 2 000 euros. La reconnaissance des diplômes des médecins du CHU de Strasbourg est automatique.
La future clinique privée moscovite se montre aussi flexible : les engagements de médecins français peuvent durer un an d’exercice à temps plein, quelques jours, semaines ou mois. Ils peuvent aussi proposer des prestations de services médicaux ou des activités de conseil, d’audit et de formation.
Le centre français de médecine compte proposer des activités diverses pour séduire un maximum de spécialistes français © Document Rue89 Strasbourg.
Selon une vidéo promotionnelle du cluster médical international de Moscou, une loi fédérale russe crée des « conditions spéciales » pour ce centre : « Les cliniques étrangères peuvent utiliser leurs propres médicaments et autres protocoles de traitement et inviter un spécialiste étranger sans quota ni permis de travail. »
Une clinique pour la « Silicon Valley » de Moscou
La clinique privée sera construite dans la banlieue de Moscou, à Skolkovo. Soutenue par le gouvernement russe dès 2010, cette zone franche relative à l’excellence technologique accueille déjà un centre de données, un technoparc réunissant plus de 300 start-up, une université bénéficiant du label Massachusetts Institute of Technology (MIT)…
Exrait de la vidéo promotionnelle du projet de Cluster médical international de Moscou. © DR
La filiale du CHU de Strasbourg fera partie d’un cluster médical international avec une clinique israélienne, en partenariat avec la Hebrew Medical University, déjà construite sur près de 5 000 mètres carrés, avec 400 employés. Un établissement coréen doit ouvrir en 2022 avec le Seoul National University Bundang Hospital. Ce dernier doit être « l’hôpital intelligent du futur » sur 47 500 mètres carrés pour 260 lits.
D’autres cliniques montées en partenariat avec des universités étrangères doivent être construites sur le site du Cluster Médical International de Moscou (MIMC). © Document Rue89 Strasbourg.
Ce projet comporte aussi un volet académique. Le CHU de Strasbourg doit développer des programmes d’enseignement pour les médecins, des séminaires et des stages pour les jeunes spécialistes. Ce partenariat avec l’Université publique de médecine de Moscou dans la formation managériale et médicale promet d’octroyer des diplômes russes et des certificats internationaux. « Rien n’est encore écrit, le projet reste à calibrer », tempère une source universitaire, qui ajoute : « Il y a aussi un critère de réalité, au vu de la situation actuelle, on ne peut pas exporter nos équipes en Russie. »
Merci Macron
Toute cette opération n’aurait pas pu voir le jour sans l’entrée en vigueur de la « loi Macron », votée du temps où l’actuel président de la République était ministre de l’économie. Grâce à l’article 177 de la « loi pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques », les CHU peuvent désormais « créer des filiales, sociétés de droit privé ou prendre des participations dans ces dernières ».
La filiale des CHU français, French University Hospitals International (FUHI), permet ainsi de « mobiliser l’expertise et les ressources de l’ensemble des CHU au bénéfice du projet Skolkovo », selon la présentation du projet de CHU à la française à Skolkovo. La FUHI dresse un montage juridique, légal, financier et logistique du projet, coordonne la mobilisation de ressources médicales par les CHU participants, gère les dépôts de candidats et les négociations de contractualisation. À terme, elle doit permettre la création d’une société de droit russe qui sera habilitée à gérer la clinique de Skolkovo.
Le schéma devant aboutir à la création d’une clinique privée avec l’aide du CHU de Strasbourg. © Document Rue89 Strasbourg.
Alexander Mamut, un investisseur agressif
Aux manettes financières de ce projet, il y a Alexander Mamut. Cet avocat, banquier et investisseur russe est un milliardaire. Investisseur agressif, il est propriétaire d’un journal dont il a évincé les journalistes pas assez pro-Poutine.
En 2011, l’oligarque rachète la chaîne de librairies Waterstones pour 53 millions de livres sterling. Six ans plus tard, le média britannique Evening Standard rapporte les difficultés de l’entreprise. Alexander Mamut a perdu beaucoup d’argent suite à la faillite d’Otkritie, une banque d’investissement privée dont il était actionnaire. Renflouée par la Banque centrale russe, la nouvelle direction bancaire d’Otkritie accuse le milliardaire d’avoir profité de ses parts dans la banque pour financer ses propres projets.
Le fonds d’investissement d’Alexander Mamut promet un investissement qui ne doit pas dépasser les 100 millions d’euros. Il assure que « le projet à Skolkovo doit être réalisé non seulement pour des patients aux revenus élevés, mais aussi pour une audience plus large ».
Silence de l’hôpital et de la maire de Strasbourg
Contactée, la direction des Hôpitaux universitaires de Strasbourg a refusé de s’expliquer sur ce projet. Elle a simplement transmis une réponse écrite qui confirme la signature d’un accord de participation au développement du projet de CHU à la française à Skolkovo. Mais les HUS tempèrent l’état d’avancement du projet : « Si les HUS bénéficient d’une notoriété internationale dont l’intérêt doit être souligné, la priorité en 2021 restera consacrée à la lutte contre la pandémie de COVID-19, conformément aux prérogatives gouvernementales. Les efforts de la communauté médicale vont tous dans ce sens dans une région particulièrement touchée par cette pandémie. »
La présidente du conseil de surveillance des Hôpitaux universitaires de Strasbourg et maire de Strasbourg, Jeanne Barseghian (EELV), n’a pas souhaité répondre à nos questions.
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