Une nouvelle stratégie nationale pour faire reculer le cancer
Ce plan, lancé par Emmanuel Macron jeudi 4 février, est doté de 1,74 milliard d’euros sur cinq ans et fixe notamment l’objectif de prévenir et dépister davantage la maladie, qui cause 157 000 décès par an en France.
Par Florence RosierPublié aujourd’hui à 08h41, mis à jour à 09h00

Emmanuel Macron doit officiellement lancer, jeudi 4 février, une stratégie nationale décennale (2021-2030) de lutte contre les cancers, financée à hauteur de 1,74 milliard d’euros sur 2021-2025. Soit 20 % de plus que les trois précédents plans cancer. Fait notable, la moitié de ce budget sera allouée à la recherche.
Chaque année, plus de 157 000 personnes décèdent d’un cancer en France. Au total, 3,8 millions de personnes vivent avec la maladie. Quatre nouveaux cancers sur dix seraient évitables. Soit 153 000 nouveaux cancers par an qui seraient prévenus, si la population adhérait aux programmes de dépistage organisé, s’alimentait de façon équilibrée, pratiquait une activité physique régulière.
Améliorer les taux de survie
La nouvelle stratégie fixe trois objectifs chiffrés. Faire baisser de 60 000 cas par an le nombre de nouveaux cancers évitables d’ici à 2040. Réaliser 1 million de dépistages supplémentaires chaque année d’ici à 2025. Et faire passer de deux tiers à un tiers le taux de patients souffrant de séquelles cinq ans après le diagnostic. A cela, s’ajoute un quatrième objectif non chiffré : améliorer les taux de survie à cinq ans des cancers de plus mauvais pronostic à l’horizon 2030 − ces taux sont inférieurs à 33 % pour sept localisations de cancers (pancréas, œsophage, foie, poumon, système nerveux central, notamment).
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Pour y parvenir, plusieurs axes sont privilégiés, qui convergent avec ceux du plan européen pour vaincre le cancer, annoncé le 3 février par Ursula von der Leyen. La Commission européenne allouera 4 milliards d’euros à ce plan, avec un soutien important à la recherche et un effort particulier contre les cancers des enfants, adolescents et jeunes adultes.
Premier axe de la stratégie nationale : améliorer la prévention.
A charge ici, pour la recherche, d’identifier les mécanismes psychosociaux d’adhésion aux messages de prévention, en particulier chez les jeunes. Tabac et alcool sont en ligne de mire : ils sont respectivement responsables de 45 000 et 16 000 décès par cancer chaque année. La nécessité de « miser sur tous les leviers » est mise en avant. « Priorité absolue », la guerre contre le tabagisme affiche une ambition : parvenir à une « première génération sans tabac » d’ici à 2032.
Les programmes de dépistage seront renforcés. Sept personnes sur 10 concernées par le dépistage du cancer du côlon, par exemple, ne le font pas
Pour ce qui est de l’alcool, une expertise collective de l’Inserm sur la réduction des dommages liés à sa consommation est attendue au premier semestre 2021. Elle devrait permettre de « définir un programme national de prévention du risque » lié à l’excès d’alcool. Parmi les leviers mobilisables : une régulation de l’offre, une amélioration des messages de prévention. Toujours dans cet axe « prévention », la recherche sera mobilisée pour « mieux appréhender les expositions [aux facteurs de risque environnementaux] et leurs effets », notamment les effets « cocktail ».
Les programmes de dépistage, par ailleurs, seront renforcés. Chaque année en France, 9 millions de personnes participent à l’un des trois programmes de dépistage organisé (sein, côlon et col de l’utérus). Le but est de porter ce nombre à 14 millions en 2025. La marge de progrès est importante : 7 personnes sur 10 concernées par le dépistage du cancer du côlon, par exemple, ne le font pas. Autre enjeu : accentuer les recherches pour trouver de nouveaux dépistages, notamment vis-à-vis des cancers du poumon ou de la prostate.
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Deuxième axe : limiter les séquelles et améliorer la qualité de vie.
Un dispositif d’évaluation des séquelles sera mis en place. Leur prise en compte devrait devenir un critère de choix « de même rang que l’efficacité thérapeutique ». Un effort particulier sera porté aux cancers de l’enfant et des jeunes, qui guérissent plus mais au prix, parfois, de troubles durables. En matière de qualité de vie, par ailleurs, une simplification des démarches administratives, une limitation du reste à charge et une extension du droit à l’oubli (sans plus de précision) sont annoncées.
Troisième axe : lutter contre les cancers dont le pronostic est mauvais.
« Le diagnostic et l’orientation rapides doivent être les pierres angulaires » du parcours de soins ; des réseaux d’excellence seront mis en place. Avec une « priorité forte » : les cancers de l’enfant, de l’adolescent et du jeune adulte. Pour améliorer les taux de guérison et la qualité de vie, les efforts porteront sur « les innovations thérapeutiques et la structuration à long terme d’un suivi personnalisé ». Dès 2021, les cancers pédiatriques feront l’objet d’un effort de recherche supplémentaire via des appels à projets de l’INCA (Institut national du cancer), auxquels s’ajouteront 5 millions d’euros sur ce thème reconduits par le ministère de la recherche.
Concernant l’effort de recherche, enfin, les investissements du plan France médecine génomique seront poursuivis.
Deux autres « thèmes majeurs » seront financés : les biothérapies et la santé numérique.
De nouveaux programmes de recherche « High Risk, High Gain » seront lancés par appels à projets, afin de favoriser les découvertes « disruptives ». Le but est de favoriser une médecine de précision, plus personnalisée.
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Macron lance un plan pour éviter 60.000 cancers par an d’ici à 2040
Par Solveig Godeluck Publié le 4 févr. 2021 à 6:00
Emmanuel Macron doit présenter ce jeudi sa stratégie décennale pour le cancer, plus un plan sur cinq ans doté de 1,7 milliard d’euros, soit 20 % de plus que le précédent. L’incidence de la maladie a diminué ces dernières années, mais avec des lacunes dans la prévention de l’alcoolisme et le dépistage. Le chef de l’Etat ambitionne de réduire de 40 % le nombre de cancers évitables dans vingt ans.

Par Solveig Godeluck
Publié le 4 févr. 2021 à 6:00
Emmanuel Macron doit présenter ce jeudi à l’occasion des rencontres de l’Institut national du cancer (Inca) la nouvelle stratégie décennale de lutte contre le cancer, ainsi qu’une feuille de route sur cinq ans. Le chef de l’Etat compte aussi se rendre à l’Institut Gustave-Roussy de Villejuif, un fleuron de la recherche et du soin en oncologie, pour porter en personne l’engagement à « aller plus vite, plus loin, plus fort sur la lancée des progrès acquis par les plans précédents », explique-t-on à l’Elysée.
Pendant l’épidémie de Covid , le cancer ne s’est pas arrêté. Il a même probablement profité du non-recours aux soins massif du printemps dernierpour proliférer. Pour rappel, près de 4 millions de Français vivent avec un cancer. En 2018, 382.000 nouveaux cas ont été déclarés et 157.000 décès ont eu lieu en raison de cette maladie. L’année 2020 a également été une période de transition, le troisième plan cancer (2014-2019) ayant simplement été prolongé le temps d’être évalué.
Hausse de 20 % des financements
Dans l’entourage du chef de l’Etat, on évoque plusieurs « virages » stratégiques. D’abord, le long terme. La nouvelle stratégie donne de la visibilité sur dix ans, et même au-delà, puisque le premier objectif est de réduire de 40 % le nombre de cancers évitables d’ici à… 2040. Dans vingt ans, il faudra 60.000 nouveaux cas en moins chaque année. Ce qui signifie qu’il va falloir s’attaquer sérieusement au tabagisme, à l’alcoolisme, à la mauvaise alimentation, à l’obésité et aux expositions professionnelles qui en sont les causes. Quatre nouveaux cas de cancer sur dix sont réputés « évitables ».
D’autres objectifs de long terme sont mis en avant : réduire la proportion des malades qui souffrent encore de séquelles cinq ans après le diagnostic (en la faisant passer de deux-tiers à un tiers), et accroître les chances des patients ayant un cancer « à mauvais pronostic » (moins d’un tiers de probabilité de survie à cinq ans).
Deuxième « virage » selon l’exécutif : les financements augmentent de 20 % par rapport au plan précédent, avec 1,7 milliard d’euros sur la période 2021-2025. La moitié de l’enveloppe sera consacrée à la recherche. L’Elysée vante également un effort de coordination avec la Commission européenne, qui a présenté une stratégie « congruente » au même moment.
Le succès de la lutte contre le tabagisme
Cette feuille de route va pouvoir capitaliser sur les bons résultats du troisième plan cancer, notamment sur les avancées de la lutte contre le tabagisme, première cause de cancer en France (un cas sur cinq). Après le « paquet neutre » instauré en 2016, les prix du tabac ont été relevés significativement à partir de 2018. Le nombre de fumeurs a commencé à baisser. L’incidence du cancer et la mortalité ont diminué.
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L’arrivée des immunothérapies, l’amélioration des prises en charge ont aussi contribué à faire reculer la mortalité. Mais il va falloir faire beaucoup mieux sur la prévention. « Les résultats des dépistages organisés sont très loin des objectifs du plan », note l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), dans son rapport d’évaluation du troisième plan cancer publié en octobre. Elle parle même d’un « échec » pour le cancer colorectal. Du coup, le gouvernement s’est donné pour objectif de réaliser 1 million de dépistages supplémentaires d’ici à 2025, afin d’arriver à 10 millions.
Risque « alcool »
L’Igas a aussi constaté une « régression » sur le facteur de risque « alcool » (8 % des cancers) : « La consommation ne baisse quasiment plus, plaçant la France parmi les plus gros consommateurs des pays développés », accuse-t-elle, requérant « l’adoption d’une politique publique ambitieuse de prévention du risque alcool, comme le réclamait déjà la Cour des comptes en 2016 ». A l’Elysée, on promet de lutter « contre la dépendance », « contre l’alcoolisme », mais sans « hygiénisme ».
Solveig Godeluck
Le cancer est en forte progression dans le monde
Au rythme actuel, prévient l’OMS, le nombre de cas pourrait augmenter de 60 % dans les deux prochaines décennies, avec les pays en développement comme principales sources de nouveaux cas.
Le cancer poursuit sa progression dans le monde, mais de meilleures mesures de prévention pourraient ralentir sa course et sauver plusieurs centaines de milliers de vies chaque année, en particulier dans les pays en développement et les pays émergents. Voilà, en substance, les messages clés de deux volumineux rapports rendus publics, mardi 4 février, par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC).
Le premier constat est celui d’une forte augmentation de l’incidence du cancer au niveau mondial. Selon le rapport du CIRC, 18,1 millions de nouveaux cas ont été diagnostiqués en 2018 dans le monde. L’agence ne produit pas de comparaison avec les données de son précédent rapport, rendu en 2014 et qui s’appuyait sur les chiffres estimés pour l’année 2012. Ceux-ci indiquaient un nombre total de nouveaux cas de cancers de 14 millions mais, au contraire des estimations annoncées pour 2018, excluaient certains cancers de la peau.
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En corrigeant cette différence entre les deux analyses, dit-on au CIRC, le nombre de cas pour 2018 serait de 17 millions, l’augmentation d’incidence serait donc de l’ordre de 20 % entre 2012 et 2018. Soit une augmentation à un rythme deux à trois fois supérieur à la croissance de la population mondiale dans le même laps de temps. Cette estimation doit cependant être prise avec précaution, aucun calcul d’incidence ajusté sur la structure d’âge de la population mondiale ne permettant, dans le rapport du CIRC, de comparer rigoureusement la situation décrite en 2012 et celle de 2018. La mortalité par cancer, elle, se situe à 9,6 millions en 2018.
Une personne sur cinq avant l’âge de 75 ans
Les plus grands risques à venir concernent davantage les pays émergents et à faibles revenus que les pays les plus développés, où la mortalité tend à stagner ou à décroître pour les grandes formes de la maladie. Selon l’OMS, « si les tendances actuelles se poursuivent, le monde connaîtra une augmentation de 60 % des cas de cancer au cours des deux prochaines décennies. C’est dans les pays à revenus faibles ou intermédiaires, qui enregistrent les plus faibles taux de survie, que le nombre de nouveaux cas augmentera le plus fortement. » Dès aujourd’hui, selon l’OMS, une personne sur cinq sera frappée par un cancer avant l’âge de 75 ans et la maladie est la première ou deuxième cause de mortalité prématurée – c’est-à-dire entre 30 et 69 ans – dans 134 des 183 pays passés en revue par le CIRC.
Les deux cancers les plus fréquemment diagnostiqués dans le monde sont le cancer du poumon et le cancer du sein, suivis des cancers colorectaux, de la prostate et de l’estomac. « Pour plusieurs types de tumeurs – cancer colorectal, de la prostate et du sein – les taux d’incidence élevés étaient autrefois limités à l’Amérique du Nord, à l’Europe occidentale et à l’Australie, mais aujourd’hui les taux d’incidence augmentent dans de nombreux autres pays, précise le rapport du CIRC. Le cancer du poumon, dont l’incidence élevée était initialement limitée aux pays à revenus élevés, est depuis longtemps devenu un fléau mondial. »
Cause majeure de cancer du poumon, le tabac serait en outre à lui seul responsable de 22 % de l’ensemble des cancers, sans compter les autres maladies non transmissibles auxquelles il contribue. Car, rappelle le professeur Bernard Stewart, coordinateur du rapport du CIRC, « la plupart des fumeurs meurent de maladies respiratoires et cardiovasculaires, et non de cancer ». Les mesures de prévention les plus simples mises en avant par l’agence reposent sur la prévention de la consommation de tabac et d’alcool, de viande rouge et surtout de viandes transformées, ces dernières étant classées « cancérogène certain » depuis 2015 par le CIRC.
Obésité et pollution
L’agence met aussi l’accent sur la part de l’obésité dans l’augmentation des risques de cancer. « Dans le dernier rapport [de 2014], nous n’avions pas apprécié à sa mesure l’importance de l’obésité comme contributeur majeur à l’augmentation du cancer au niveau mondial, dit le professeur Stewart. Nous savions bien que l’obésité contribuait au diabète, mais nous avons désormais une nouvelle perspective sur sa participation au fardeau du cancer. »
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Axé sur la prévention, le rapport du CIRC évoque également les facteurs infectieux et les mesures de prévention grâce à la vaccination. « Un autre fait nouveau et saillant est l’impact de la vaccination contre le papillomavirus humain[HPV] comme cause du cancer du col de l’utérus, explique M. Stewart. Cela ouvre la perspective d’une éradication de la maladie au même titre que la polio ou la variole. » Un point qui demeure débattu dans la littérature savante.
Sur le front des pollutions, M. Stewart rappelle que des chiffres de contribution à l’élévation des risques de cancers sont extrêmement difficiles à obtenir. « Cependant, et c’est un autre fait relativement nouveau, la participation de la pollution atmosphérique devient de plus en plus claire, en particulier en Asie mais aussi en Amérique du Nord, en Australie et en Europe », explique-t-il. D’autresphénomènes, comme la pollution à l’arsenic (présent dans les roches) des eaux souterraines dans plusieurs régions d’Asie, sont des problèmes moins connus mais réels et dont l’effet cancérogène ne représente qu’une petite part de l’impact sanitaire, prévient M. Stewart.
En investissant dans la prévention, la détection précoce, les meilleurs traitements et la vaccination contre le HPV mais aussi l’hépatite B (facteur de risque pour le cancer du foie), l’OMS estime que de nombreuses vies pourraient être sauvées. « Si nous identifions les données scientifiques les plus appropriées à la situation de chaque pays, si nous fondons de solides mesures de lutte contre le cancer sur la couverture sanitaire universelle et si nous mobilisons les différentes parties prenantes pour qu’elles travaillent ensemble, nous pourrons sauver au moins 7 millions de vies au cours de la prochaine décennie », a déclaré Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’OMS.
L’introuvable explication des cancers pédiatriques en France
De plus en plus de parents d’enfants malades signalent de nombreux cas – des clusters – dans des communes de France.
Par Patricia JollyPublié le 04 février 2020 à 10h56 – Mis à jour le 05 février 2020 à 10h29
Temps de Lecture 7 min.

Sainte-Pazanne et Ligné en Loire-Atlantique, Igoville dans l’Eure, Saint-Rogatien en Charente-Maritime, Les Rousses dans le Jura… Ces communes de quelques milliers d’habitants disséminées sur le territoire ont un point commun : être l’épicentre de « clusters », avérés ou supposés, de cancers pédiatriques. L’épidémiologie définit le terme comme un « regroupement d’enfants de moins de 18 ans souffrant d’une même maladie dans une zone géographique et dans une période données et dont le nombre rapporté à sa population est perçu comme inhabituellement élevé ». Ils ont tous été repérés par un parent ou proche de jeune patient, grâce au bouche-à-oreille. Et ces derniers cherchent désormais sans relâche des réponses à l’inexplicable.
« Quand j’ai découvert, en discutant dans les couloirs du CHU de Rouen, où ma fille de 5 ans est traitée depuis août 2019, que cinq autres enfants de notre petite ville étaient touchés aussi, ça m’a interpellée », raconte Charlène Bachelet, qui a finalement signalé « dix cas » concomitants à l’agence régionale de santé (ARS) de Normandie en octobre 2019.
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« Frise chronologique »
Chloé Fourchon, mère d’une fillette de 4 ans diagnostiquée il y a un an et demi, a, pour sa part, recensé neuf enfants « principalement nés entre 2012 et 2015 », vivant dans cinq communes mitoyennes du Haut-Jura, et dont les cancers se sont déclarés entre 2014 et 2019, à partir d’indiscrétions entendues chez des commerçants. Début juillet 2019, elle a adressé une « frise chronologique »récapitulative à l’ARS de Bourgogne-Franche-Comté. « Ça m’a pris un peu de temps,dit-elle, car ces enfants sont suivis aussi bien à Lyon qu’à Besançon, voire à Genève, en Suisse. »
A Ligné, juste avant Noël, c’est la maman d’un garçon de 5 ans atteint d’une leucémie qui a demandé au maire de saisir l’ARS Loire-Atlantique-Vendée après avoir établi, « à partir d’échange avec les familles concernées », la « cartographie »de « six cas » diagnostiqués dans le « Pays d’Ancenis » entre décembre 2017 et octobre 2018.
Ces signalements effectués, une mécanique huilée s’est enclenchée. « Que le signalement provienne de familles ou de professionnels de santé, les ARS concernées effectuent les premières constatations », explique Franck Golliot, directeur adjoint des régions à Santé publique France, organisme chargé de l’observation et de la surveillance épidémiologique au niveau national.
Pour confirmer l’existence d’un cluster, il est demandé aux ARS de recenser le nombre de malades, leurs coordonnées et de fournir un descriptif sommaire des tumeurs diagnostiquées ainsi que la période et la zone géographie concernées. « Les ARS vérifient également s’il existe une exposition environnementale à risque connue (friche industrielle, lignes à haute tension, etc.) », poursuit M. Golliot.
L’excès de cas validé, Santé publique France lance une enquête épidémiologique. L’objectif est de « reconstruire précisément l’histoire des enfants malades et de leurs familles afin de rechercher d’éventuels facteurs explicatifs génétiques, infectieux, environnementaux, et de s’assurer que leur situation ne reflète pas de risque sanitaire ».
Inadmissibles
Au fur et à mesure des investigations, les ARS et Santé publique France partagent les données avec les parties prenantes : populations, élus, associations de parents, professionnels de santé et de la petite enfance… Mais les familles, qui considèrent le périmètre de recherche comme trop réduit, jugent leurs réponses au mieux, insuffisantes, au pire, inadmissibles. Et elles entendent faire bouger les lignes.
Ainsi à Sainte-Pazanne, où Santé publique France a étudié les dossiers de 13 enfants − dont trois aujourd’hui décédés originaires d’un total de sept communes mitoyennes et diagnostiqués entre 2015 et 2017, le collectif Stop aux cancers de nos enfants a exprimé colère et incompréhension lorsque l’agence a suspendu, fin novembre 2019, l’enquête épidémiologique lancée six mois plus tôt, faute d’avoir pu identifier une « cause commune » à la survenue des cancers… Tout en concédant qu’on observait sur cette zone géographique « deux fois plus de cas que la moyenne nationale pour la période ».
« On a un cluster mais on arrête tout, s’indigne Marie Thibaud, cofondatrice du collectif. Maman d’un petit garçon en rémission, elle dénonce l’« obsolescence » d’une méthodologie focalisée sur la recherche de valeurs de toxicité aiguës quand elle souhaite qu’on étudie « une toxicité chronique et des effets cocktail ».
Pour ce cluster, plus de cent cinquante prélèvements et mesures réalisées sur l’eau, l’air, le sol, le radon (un gaz naturel radioactif présent dans le sous-sol de la région), les champs électromagnétiques, les rayonnements ionisants ont été réalisés par les agences sanitaires. Des « levées de doute », expliquent-elles, qui n’ont révélé aucun dépassement alarmant des valeurs réglementaires.
« Nous parlons ici d’enfants, proteste Mme Thibaud, pas de statistiques. Il faut mener des études environnementales, maintenant. » Elle interroge :
« Pourquoi y a-t-il plus de cancers d’enfants sur notre territoire qu’ailleurs ? Pourquoi n’a-t-on pas accès au dossier de dépollution des anciens sites industriels ? Pourquoi l’ARS et Enedis ne nous ont-ils pas transmis l’information selon laquelle cinq lignes à haute tension passent sous la cour [de l’école fréquentée par son fils et trois autres enfants malades]? »
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Questionnaire de 47 pages
Le questionnaire de 47 pages qu’a établi Santé publique France à l’adresse des familles des enfants malades pour tenter d’identifier des causes de maladie communes est, selon elle, incomplet. Aux demandes concernant les antécédents familiaux, la période de grossesse de la mère, l’environnement des enfants, leurs habitudes de vie, leur lieu de scolarisation, elle aurait voulu ajouter « les produits cosmétiques utilisés dans les familles, les perturbateurs endocriniens, le bisphénol… »
« Cela relève de la recherche fondamentale, pas des investigations d’un cluster qui consistent à fermer des portes, à écarter des causes potentielles, à identifier des risques connus et avérés dans la littérature scientifique existante communs aux enfants et non partagés par le reste de la population, répond Sébastien Denys, épidémiologiste et directeur du pôle santé-environnement-travail à Santé publique France. Nos enquêtes reposent sur des effectifs faibles environ une dizaine de cas et concernent des maladies graves, du coup, on se heurte à une forte et compréhensible dimension affective. »
Une multitude de facteurs potentiels sont susceptibles d’être à l’origine des agrégats. A Igoville, Charlène Bachelet, auteure du signalement à l’ARS Normandie, soupçonne un groupe d’usines proche, et dit avoir identifié« trois vagues de cancers, en 1992, en 2005 et maintenant ».Un exercice d’épidémiologie profane épuisant, à base de recoupements. « Certains enfants sont morts, d’autres ont déménagé ou ne se trouvaient sur la commune qu’en raison de leur mode de garde, et certaines mamans ont seulement passé leur grossesse ici », souffle-t-elle.
Pour l’heure, Mme Bachelet place ses espoirs dans l’enquête épidémiologique en cours. « Il faut être patient, dit-elle, ce sont des professionnels. Mais s’ils n’identifient pas de cause commune, on constituera aussi un collectif et on cherchera s’il existe des points communs avec les autres clusters. »
Laboratoire indépendant
A Saint-Rogatien, où cinq leucémies d’enfants dont celui d’une adolescente de 15 ans, décédée début décembre 2019, ont été détectées entre 2014 et 2018, une usine d’enrobés et l’unité de compostage sont depuis longtemps dans le viseur de l’association Avenir Santé Environnement. En octobre 2018, une étude menée par l’Inserm et le CHU de Poitiers a conclu que, sur la zone, « un excès de risque (…) ne peut être écarté ».
Posée depuis une vingtaine d’années, la question de l’incidence des « effets cocktail » sur la survenue des cancers est quasi contemporaine de la surveillance des cancers pédiatriques, mise en place au plan national en 1990 pour les hémopathies malignes (leucémies), puis en 2000, pour les tumeurs solides, date à laquelle les deux registres ont fusionné en un registre national des cancers de l’enfant (RNCE). Mais, avec plus de 22 000 substances actuellement enregistrées sur le site de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA), le champ de la recherche semble infini.
A Sainte-Pazanne, le collectif Stop au cancer de nos enfants mène sa propre enquête. A l’automne 2019, il a fait procéder, par un « laboratoire indépendant », à l’analyse toxicologique d’échantillons de cheveux d’une vingtaine d’enfants atteints ou non de cancers, « pour 1 800 polluants organiques et 36 métaux lourds ». Au prix d’une bataille législative, le collectif Grandir sans cancer – qui fédère 90 associations – a, de son côté, obtenu de l’Etat, depuis février 2019, un budget annuel supplémentaire de 5 millions d’euros consacré à la recherche oncopédiatrique fondamentale jusque-là essentiellement axée sur les traitements.
« D’après le peu qu’on sait actuellement, la survenue d’une maladie multifactorielle comme un cancer pédiatrique peut être déclenchée par différentes combinaisons de nombreux facteurs génétiques, environnementaux, comportementaux, dont la plupart ont chacun, individuellement, un impact assez faible à l’échelle de la population, expliqueRémy Slama,épidémiologiste et directeur de recherche à l’Inserm, expert des effets des expositions précoces aux facteurs environnementaux. Aussi, il est très optimiste d’espérer identifier ces combinaisons en étudiant rétrospectivement dix ou vingt cas. »
Le chercheur préconise le recrutement d’une importante cohorte de femmes enceintes suivies, dès le début de leur grossesse, par prélèvements biologiques. « Une fraction de la population y est prête, assure-t-il. Cela implique un financement conséquent mais pas délirant, et l’enjeu de santé publique en vaut la peine. » Les premiers résultats interviendraient au bout d’une dizaine d’années.
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Axel Kahn : « Il ne faut pas relâcher les efforts dans la lutte contre les cancers de l’enfant »
TRIBUNE
Axel Kahn
A l’occasion de la Journée internationale du cancer de l’enfant, le samedi 15 février, le président de la Ligue contre le cancer revient sur les progrès réalisés et la nécessité de poursuivre les recherches pour assurer de meilleurs pronostics.
Publié le 15 février 2020 à 02h03 – Mis à jour le 15 février 2020 à 06h59
Temps de Lecture 4 min.

Tribune. Les cancers de l’enfant sont rares (0,7 % à 0,9 % du total des cancers) mais constituent un scandale, une énigme et une frustration, tout cela à la fois. Ils alimentent aussi une détermination totale et un espoir.
2 500 à 3 000 enfants et adolescents, soit environ 1 sur 440, sont frappés chaque année d’un cancer. Cinq cent n’en guérissent pas, faisant de ces maladies les premières causes de mortalité à cet âge, après les accidents domestiques. Ce chiffre peut apparaître modeste comparé aux quelque 400 000 cancers désormais détectés chaque année et aux 160 000 décès qui leur sont attribués. Pourtant, ils apparaissent comme un scandale inouï.
Nous ressentons tous qu’un enfant ne devrait pas développer un cancer, encore moins en mourir. Ces épisodes laissent les parents sidérés, marqués à vie. La blessure provoquée chez les sœurs et les frères ne cicatrise jamais totalement, elle devient souvent un élément structurant l’édification de leur personnalité. Les cancers des enfants, leur décès, sont des cataclysmes.
Ils constituent des énigmes, aussi, des anomalies injustes pour ces bouts de chou qui n’ont jamais fumé, ni bu, ni eu de conduite à risque. Leur petite vie n’aurait pas dû permettre l’accumulation de ces mutations géniques qui expliquent les cancers ordinaires survenant surtout dans le dernier tiers d’une existence. Et pourtant, un cancer s’est développé, il peut les emporter.
De fait, la maladie diffère à cet âge de celle qui survient chez les adultes, les localisations n’en sont pas les mêmes, les types cellulaires concernés non plus. Chez les enfants, les leucémies et les tumeurs du système nerveux central, œil inclus, dominent. Les lymphomes, sarcomes et toujours tumeurs du système nerveux central et leucémies l’emportent en fréquence chez les adolescents.
De très réels facteurs de satisfaction
De façon schématique, les tissus cancéreux présentent très souvent un aspect embryonnaire marqué (rétinoblastome, neuroblastome, néphroblastome ou tumeur de Wilms, hépatoblastome, etc.). Tout se passe comme si une mutation, souvent due à un remaniement chromosomique, avait bloqué la différenciation du tissu embryonnaire dont la croissance se poursuit sur un mode tumoral. Une grande diversité de remaniements chromosomiques est notée aussi dans les leucémies.
Le tissu embryonnaire tumoral est, son absence de différenciation mise à part, d’aspect normal, il n’est guère considéré étrange par le système immunitaire qui ne réagit pas, ce qui laisse peu d’espoir d’efficacité du premier type des immunothérapies modernes.
Dans les années 1970, 80 % des enfants malades mouraient dans l’année ou les deux ans suivant le diagnostic. Aujourd’hui, c’est la guérison à cinq ans qui dépasse cette proportion de 80 %
Mais quelle est l’origine, tant il est peu satisfaisant d’incriminer le hasard, des modifications génétiques à l’origine des cancers de l’enfant ? La question se pose avec encore plus d’acuité lorsque des cas de cancers de l’enfant sont regroupés sur une période, en un territoire limité, et que l’existence d’un facteur déclenchant s’impose comme une hypothèse majeure.
Les enquêtes épidémiologiques sont alors acharnées, les parents effondrés et indignés les stimulent, tant elles sont indispensables. Pourtant, il est hélas fréquent qu’elles n’aboutissent pas de manière formelle. On relève, selon les cas, l’existence de lignes à haute tension, des antennes de téléphonie, des métaux lourds, des pesticides, une centrale nucléaire proche… Difficile de conclure, pourtant. Existe-t-il une combinaison de tous ces facteurs, un « effet cocktail » ? Cette notion fait-elle beaucoup plus que donner un nom à notre ignorance ?
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Il existe malgré tout de très réels facteurs de satisfaction, confrontés au drame des cancers de l’enfant. Lorsque j’étais jeune médecin hématologiste, interne des hôpitaux, dans les années 1970, le pronostic de ces cancers était effroyable : 80 % des enfants malades mouraient dans l’année ou les deux ans suivant le diagnostic. Aujourd’hui, c’est la guérison à cinq ans qui dépasse légèrement cette proportion de 80 %, il s’agit le plus souvent d’une guérison vraie avec éradication du cancer traité. Pourtant, cette satisfaction, fruit d’une formidable mobilisation des chercheurs et des onco-pédiatres, est loin d’être totale, elle laisse un goût amer, pour trois raisons.
Des pronostics encore désespérants
La première est que persistent des tumeurs et formes de leucémies et de sarcomes que l’on reste incapable de guérir. La deuxième est que la guérison obtenue l’est parfois au prix de lourdes séquelles. Celles faisant suite au traitement d’une tumeur du système nerveux central sont parmi les plus sévères : il existe des cas de surdité, de troubles de la croissance. Les pertes de chance d’une fécondité future ne peuvent être négligées.
Enfin, les enfants guéris l’ont le plus souvent été grâce à une combinaison de traitements qui incluent la radiothérapie et la chimiothérapie de première génération. Or, ces deux types de thérapeutique sont toutes deux mutagènes : elles peuvent induire des mutations de gènes qui seront à l’origine de deuxièmes, voire de troisièmes cancers qui surviendront au fil des années d’une vie qui, chez l’enfant, est espérée encore longue. En d’autres termes, ces petits malades guéris n’en ont trop souvent pas encore fini avec la maladie.
De nouveaux médicaments moins toxiques devraient, autant qu’il est possible, remplacer ceux utilisés aujourd’hui
C’est pourquoi il est hors de question de se satisfaire des résultats acquis, de relâcher l’effort. Il faut, de toutes ses forces, tenter de trouver des solutions aux cancers de pronostics encore désespérants. Et pour les autres, ne pas se satisfaire pleinement des progrès acquis au prix d’importantes séquelles et d’accroissement du risque de cancers ultérieurs. De nouveaux médicaments moins toxiques devraient, autant qu’il est possible, remplacer ceux utilisés aujourd’hui. C’est l’une des priorités de la Ligue contre le cancer : thérapie ciblée et, malgré tout, immunothérapie d’un second type.
Voilà pourquoi la mobilisation pour stimuler la recherche sur ce sujet, celle des associations et de l’Etat, reste pleinement légitime. Pour ce qui la concerne, la Ligue contre le cancer y consacre 10 % du total de son budget de recherche, soit 3,8 millions d’euros, en partie en partenariat avec les enseignes Leclerc. Les enfants le valent bien, leurs parents aussi, ne lâchons rien.
Axel Kahn
Voir aussi:
*En France, quatre cancers sur dix pourraient être évités
En 2015, 142 000 cas étaient attribuables à des facteurs de risque liés au mode de vie ou à l’environnement, au premier rang desquels le tabagisme et l’alcool.
Par Hervé Morin
Publié le 25 juin 2018 à 03h30 – Mis à jour le 25 juin 2018 à 09h09
Temps de Lecture 6 min.

La part des cancers dits « évitables », c’est-à-dire attribuables à des facteurs de risque liés au mode de vie ou à l’environnement, vient d’être réévaluée pour la France métropolitaine : elle représenterait 41 % des tumeurs survenues en 2015 chez les adultes de plus de 30 ans, soit 142 000 cas (84 000 chez les hommes et 58 000 chez les femmes). Cette estimation est le fruit d’une vaste étude coordonnée par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), publiée lundi 25 juin dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH).
En 2000, la part des cancers évitables était évaluée en France à 35 %, tandis que les études portant sur d’autres pays donnent une fourchette variant entre 30 % et 50 %.
L’originalité de l’étude, par rapport aux évaluations antérieures, est d’avoir élargi le spectre des causes évitables à treize facteurs majeurs de risque pour lesquels un lien avec la survenue de cancer est bien établi, et pour lesquels l’exposition des Français était connue. La consommation de viande rouge et de charcuterie ou les expositions professionnelles (trichloréthylène, gaz d’échappement du diesel) n’étaient par exemple pas prises en compte auparavant.
Isabelle Soerjomataram, qui, au CIRC – agence intergouvernementale de recherche sur le cancer créée en 1965 par l’Organisation mondiale de la santé –, a coordonné l’étude, souligne que le message principal est positif : « C’est une bonne nouvelle de savoir que l’on peut agir sur 40 % des cancers, en se concentrant sur treize facteurs de risque seulement. »
Le déclenchement d’un cancer peut évidemment avoir des origines multiples et combinées. La part du hasard, c’est-à-dire liée à la survenue de mutations aléatoires dans l’ADN des cellules, fait l’objet d’âpres débats scientifiques. Elle est évaluée par certains à deux tiers des mutations susceptibles de déclencher un cancer. Le poids de l’hérédité, c’est-à-dire les prédispositions à développer certains cancers en raison de son patrimoine génétique, représenterait environ 5 % des cas.
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Restent les cancers dits « évitables ». Tout l’intérêt de l’étude du BEH est donc de chiffrer le poids des déterminants sur lesquels on peut agir en modifiant des comportements (tabac, alcool, alimentation, activité physique) par la réglementation (polluants, pesticides, composants alimentaires) ou la prophylaxie (vaccins).

Sans surprise, le tabac et l’alcool restent les deux principaux « fauteurs évitables » de cancers, représentant 20 % et 8 % des cas, les deux sexes confondus. Chez les hommes, c’est ensuite l’alimentation qui prédomine (5,7 % des cas), tandis que chez les femmes, c’est le surpoids et l’obésité (6,8 %). « Je ne m’attendais pas à ce que ces facteurs de risque soient si élevés, commente Isabelle Soerjomataram. Il semble que la France suive dans ce domaine la trajectoire de pays comme les Etats-Unis ou le Royaume-Uni. »
Simulation
Viennent ensuite les infections, notamment celles liées au papillomavirus, responsable de plus de 6 300 cas de cancer, essentiellement du col de l’utérus, en 2015. Puis les expositions professionnelles, avant les ultraviolets (mélanomes), le radon et les radiations d’origine médicale. La pollution de l’air extérieur, puis la présence d’arsenic et de benzène ferment la liste.
Les cancers évitables les plus nombreux sont ceux du poumon (plus de 35 000 cas évitables sur quelque 40 000 cas estimés) et du sein (presque 20 000 cas évitables sur plus de 53 000 diagnostics pour cette localisation), avant le côlon-rectum (19 000 environ). Viennent ensuite lèvres-cavité orale-pharynx (12 000 cas), mélanome (plus de 10 000), foie (7 000), estomac (6 000) et rein (environ 5 000). Les autres localisations représentent moins de 5 000 cas annuels.
Certains facteurs de risque sont définis en négatif : le fait de ne pas manger suffisamment de fruits, de légumes ou de fibres pèse autant que de manger trop de viande rouge ou transformée. Le manque d’activité physique ou un allaitement inférieur à six mois, moins protecteur pour la mère vis-à-vis du risque de cancer du sein, ont aussi été pris en compte.
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En revanche, des facteurs comme le nombre d’enfants ou l’âge de la première grossesse, connus pour peser aussi sur le risque de cancer, « mais sur lesquels on ne peut agir de la même façon que pour l’allaitement, n’ont pas été retenus comme évitables », souligne Isabelle Soerjomataram.
Cette analyse représente la somme des connaissances toxicologiques et épidémiologiques concernant la population française. Elle est une simulation, car il est très rare de pouvoir attribuer à un cas individuel une origine précise, comme pour le mésothéliome lié à l’exposition à l’amiante. Les auteurs sont conscients des limites de l’étude. Elle ne prend pas en compte certains facteurs de risque dont les effets sont encore insuffisamment documentés.
« Cibler des priorités d’action »
« Cet état des lieux a permis de mettre en exergue des lacunes scientifiques (comme les expositions chimiques), mais aussi le besoin de recherche pour identifier le rôle de facteurs de risques émergents (comme les perturbateurs endocriniens) », notent ainsi Christopher Wild, directeur du CIRC, Norbert Ifrah, président de l’Institut national du cancer, et François Bourdillon, directeur général de l’agence sanitaire Santé publique France dans l’éditorial du BEH. Cela signifie que, à mesure que des données plus solides apparaîtront, la part des cancers évitables pourrait encore augmenter.
Il est aussi à noter que les outre-mer n’ont pas été inclus. Le poids du chlordécone, un pesticide longtemps utilisé dans les bananeraies, serait sans doute à prendre en compte pour les cancers de la prostate. « On aimerait poursuivre l’analyse dans ces territoires », note Isabelle Soerjomataram, pour qui les facteurs de risque seraient alors probablement différents.
Pour les signataires de l’éditorial du BEH, mesurer la part évitable a un intérêt majeur : « Cibler des priorités d’action pour la prévention du cancer. » Si l’on doit se réjouir de la baisse d’un million de fumeurs quotidiens entre 2016 et 2017, la stratégie de réduction du tabagisme à travers l’augmentation du prix doit être « maintenue et renforcée », notent-ils. L’alcool, l’alimentation, le surpoids devraient faire l’objet des mêmes efforts de prévention, avancent-ils, notant aussi l’efficacité potentielle des réglementations concernant les valeurs limites de produits cancérigènes dans l’environnement et en milieu professionnel pour diminuer les expositions. Ou des pistes cyclables pour encourager l’activité physique.
Isabelle Soerjomataram souligne que, pour le tabac et l’alcool, des messages de prévention spécifiques pour les femmes seraient bienvenus. En 2000, le tabac représentait 6 % des cas de cancer chez les femmes, contre 8 % en 2015, et pour l’alcool, ces proportions sont respectivement passées de 4 % à 7 %, tandis que chez les hommes, elles sont restées stables.
François Bourdillon, de l’agence sanitaire Santé publique France, note quant à lui que, outre les grands domaines classiques de prévention (tabac, alcool, alimentation-obésité), l’étude « interpelle toute la médecine du travail, l’exposition professionnelle n’étant pas négligeable ». Il se dit aussi surpris par la hauteur de l’impact des infections. « Il faudrait remettre l’accent sur la vaccination », souligne-t-il. En France, celle contre le papillomavirus (HPV), recommandée depuis 2007, était inférieure à 15 % chez les filles de 16 ans en 2015.
L’agence sanitaire britannique Public Health England estimait très récemment que la vaccination a fait baisser de 86 % chez les jeunes femmes les infections par les deux types d’HPV causant la majorité des cancers du col de l’utérus. Outre-Manche, 80 % des garçons et filles de 14 à 25 ans sont vaccinés.
Les nouvelles données permettent aussi de mesurer certaines distorsions dans la perception de la hiérarchie des risques par le grand public. Un baromètre de Santé publique France, à paraître, montre que, en 2015, 67 % des personnes interrogées pensaient que la pollution atmosphérique causait davantage de cancers que l’alcool. Or la pollution atmosphérique, qui a d’autres impacts sanitaires, notamment cardio-vasculaires et respiratoires, « représente 0,4 % des cas de cancer dans notre évaluation », rappelle Isabelle Soerjomataram. Soit vingt fois moins que l’alcool et cinquante fois moins que le tabac.
** APST: Association pour la santé de tous
Commentaires Dr Jean SCHEFFER:
« Les bras m’en tombent », dans le dernier article, ci-dessus, à propos des cancsers évitables, on remet une couche sur les éternels tabac, alcool, obésité… et bien sur sans expliquer que ses pratiques addictives et la mauvaise nutrition découlent des inégalités en général, et en particulier les inégalités sociales de santé. Il faudrait peut-être s’attaquer à ces inégalités plutôt que de culpabiliser les individus.
Mais le pire c’est de lire que concernant l’environnement, la perception des effets cancérogènes est sur-évaluée: « Un baromètre de Santé publique France, à paraître, montre que, en 2015, 67 % des personnes interrogées pensaient que la pollution atmosphérique causait davantage de cancers que l’alcool. Or la pollution atmosphérique, qui a d’autres impacts sanitaires, notamment cardio-vasculaires et respiratoires, « représente 0,4 % des cas de cancer dans notre évaluation ». Même si la part des cancers du poumon est minime, c’est oublier que les dernières évaluations, estiment le nombre de décès prématurés annuels en France à 100 000/an,* et c’est faire croire que les causes environnemantales dans leur retentissement sur la santé, sont modestes.
Et il faut être aveugle, pour ne pas citer dans les responsables , les pesticides et tous les autres perturbateurs endocriniens, en cause dans les cancers du sein et de la prostate qui sont en pleine expansion, et dont les dernières études objectivent l’existence de l’effet cocktail**
Il aurait été aussi souhaitable de noter l’insuffisance au niveau de l’Etat des structures et personnels en charge des la santé environnementale***