Bruno Latour pense le confinement comme une répétition générale
31 janv. 2021 Par Joseph Confavreux–
Mediapart.fr
Alors qu’un nouveau confinement pointe à l’horizon, le philosophe Bruno Latour propose dans son dernier ouvrage de tirer quelques enseignements de ce moment de suspension et de le considérer comme une épreuve pour notre nouveau régime climatique.
Les leçons de la pandémie sont devenues un genre à part entière, parfois aussi lassant et peu original que les « journaux de confinement » apparus l’an dernier. Le dernier opus du philosophe Bruno Latour, intitulé Où suis-je ? Leçons du confinement à l’usage des terrestres, tout juste publié par Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, tire pourtant son épingle du jeu. En reprenant de zéro la course d’orientation dans un monde incertain à laquelle l’humanité s’est engagée, il poursuit le travail commencé dans son précédent ouvrage, Où atterrir ?, en tentant de donner des formes concrètes à des grandes questions quasi insolubles.

« Vous avez tous compris que la pandémie du Covid 19 […] préfigure une situation nouvelle dont vous ne sortirez pas », assène le philosophe en cherchant donc à tirer quelques enseignements du confinement, « à la fois si douloureux et si tragiquement intéressant », et de ce moment où la marche du monde telle que nous la connaissions a été mise à l’arrêt.
Écrit « dans le style d’un conte philosophique », meilleur moyen selon Latour « de tourner la douloureuse épreuve du confinement pour apprivoiser le changement de cosmologie imposé par le Nouveau Régime climatique », le livre est aussi nourri d’une trajectoire de recherche riche et longue, ainsi que d’une collaboration multiforme…
Cela donne à l’ouvrage une force et une forme singulières, à la jonction de la souveraine liberté d’un penseur à l’acmé de sa carrière, de la lucidité (dont le poète René Char disait qu’elle était « la blessure la plus rapprochée du soleil ») d’un baby-boomer confronté au cancer et la fragilité de son corps, et de la reconnaissance de dettes vis-à-vis de toute une nouvelle génération de chercheurs, de Baptiste Morizot à Émilie Hache, qui ont suivi ses traces quitte à parfois s’en écarter…
Si quelques métaphores ne convainquent pas, si certaines hypothèses, à l’instar de la « diplomatie des holobiontes », pourront rester abstraites, et si on peut refermer ce court essai avec autant de doutes quant à notre position sur Terre qu’au moment de l’ouvrir, le défrichage proposé par le philosophe peut toutefois offrir du champ dans une période obscurcie.
Comme l’observe en effet Bruno Latour, la moindre de nos expériences quotidiennes est devenue compliquée à apprécier depuis que le confinement a levé nos dernières œillères. Difficile de se réjouir d’un rayon de soleil sans penser au réchauffement climatique. Impossible de regarder les arbres sans peur de les voir « périr sous la scie » ou de contempler un paysage sans se sentir responsables des pollutions qui le menacent.
« Maintenant que je sens que je dois avec effort tirer dans mon dos une longue traînée de CO2 qui m’interdit de m’envoler en prenant un billet d’avion et qui embarrasse désormais tous mes mouvements, au point que j’ose à peine taper sur mon clavier de peur de faire fondre quelque glace lointaine », le malaise ne cesse de s’accroître, constate Bruno Latour.
« Cette tasse de café ruine un sol des tropiques ; ce tee-shirt renvoie dans la misère un enfant du Bangladesh ; du steak saignant que je me réjouissais de manger émanent des bouffées de méthane qui accélèrent encore la crise climatique », ajoute-t-il encore à l’adresse d’un lecteur qu’il imagine davantage capable de sortir du déni aujourd’hui qu’hier.

Le philosophe compare de ce fait le « terrestre » post-confinement à Gregor Samsa, le personnage de la célèbre nouvelle de Franz Kafka, La Métamorphose, qui se réveille transformé en insecte, embarrassé dans le moindre de ses gestes, et tentant de comprendre ce qui lui est arrivé. Pour Bruno Latour, il n’est pas possible de se réveiller comme un « humain à l’ancienne » qui aurait été confiné pour quelques semaines seulement et ne verrait ce moment que comme une simple parenthèse.
Le devenir-animal vécu par le héros de Kafka, dont le chercheur juge qu’il « préfigure le nôtre », impose en premier lieu de rompre définitivement avec l’idée que tout ce qui nous entoure serait un simple « environnement ». « C’est comme si, écrit Latour, vous félicitiez une fourmi pour la chance qu’elle a de se trouver dans une fourmilière si providentiellement bien chauffée, si agréablement aérée et si fréquemment nettoyée de ses déchets ! Elle vous rétorquerait sans doute, si vous saviez l’interroger, que c’est elle et les milliards de ses congénères qui ont émis cet “environnement” qui sort d’elles. »
Sur Terre en effet, « rien n’est exactement “naturel” si l’on entend par là ce qui n’aurait été touché par aucun vivant : tout est soulevé, agencé, imaginé, maintenu, inventé, intriqué par des puissances d’agir ».
Se situer « par-delà nature et culture », pour reprendre le titre de l’ouvrage de référence de l’anthropologue Philippe Descola, et regarder comme vivants non pas simplement les humains, « leurs chats, leurs chiens, et leurs géraniums », suppose d’accepter une rupture profonde constatant qu’il n’est plus possible de vivre comme des « humains à l’ancienne, c’est-à-dire comme des humains modernes », se considérant comme maîtres et possesseurs de la nature et comme les seuls êtres doués de conscience et d’intérêt au milieu de choses inertes.

Évidemment, cette conscience d’un régime anthropologique et climatique bouleversé en profondeur est vertigineuse. Le sentiment cruel de ne plus pouvoir vivre comme avant crée une angoisse d’autant plus vive que l’incertitude se double d’une inquiétude liée au fait que la fin du monde tel que nous le connaissons risque de « prendre un tour terrifiant ».
Pour le chercheur, en effet, la « rage de voir s’évanouir l’issue de secours du paradis sur terre peut rendre dangereux des mouvements qui feront tout pour échapper au confinement. Si le déni de la mutation climatique paraît sinistre, il n’apparaîtra bientôt que comme une version savante et presque bénigne des passions qui risquent de se déchaîner quand il faudra en finir avec les religions laïcisées de l’échappée hors du monde ».
« Le monde dans lequel je vis et le monde dont je vis »
Mais, à lire Bruno Latour, il reste des raisons, sinon d’espérer, du moins de batailler. D’abord parce que la situation rend nécessaire, et partant possible, d’en finir avec la déconnexion aussi hypocrite que profonde entre « le monde dans lequel je vis, en tant que citoyen d’un pays développé, et, de l’autre, le monde dont je vis, en tant que consommateur de ce même pays ».
Les États comme leurs citoyens sont tenus de se poser la question de leur subsistance et de se demander : « Sur quelle terre vais-je bien pouvoir vivre, moi et mes dépendants ? Comment comprendre autrement ces formes nouvelles d’intérêt pour le sol, pour la terre, pour le local (sans oublier l’attrait du jardinage et l’étrange passion pour la permaculture !) qui m’auraient paru “réactionnaires” il y a dix ans », écrit le philosophe.
En précisant à la fois qu’il ne s’agit pas de « devenir local – au sens de la métrique usuelle – mais capable de rencontrer les êtres dont nous dépendons, aussi loin qu’ils soient en kilomètres ». Et qu’on peut envisager une autre manière de « revenir en arrière » sans être réactionnaire si « nous refusons d’ignorer les soucis d’engendrement de tous ceux dont nous dépendons, en amont, et qui dépendent de nous, en aval », en étant attentif à ce qui nous permet concrètement – et à quel prix – de vivre.
Le philosophe Pierre Charbonnier, héritier de Latour, a analysé dans un livre de référence comment les pays riches ont mis sous le tapis les dépendances matérielles sur lesquelles reposaient le développement de nos sociétés et la manière dont ils avaient fondé non seulement leur croissance économique mais aussi leurs systèmes politiques sur l’extraction et la colonisation.

Ce sentiment crée, écrit Latour, une « panique que beaucoup de mes concitoyens semblent partager sous la forme d’un retour imaginaire à une patrie passée ». Alors même que la Terre, ou Gaïa pour reprendre le vocabulaire latourien, exerce désormais « une autorité qui traverse, perturbe, interrompt, conteste les modes de souveraineté des États nations qui avaient organisé le partage du sol à l’époque moderne ».
Pour le chercheur, la crainte du « Grand Remplacement » est ainsi, certes, une « haine contre d’autres humains et non pas une rage devant la destruction des êtres humains ». Mais, au fond, interroge-t-il, « n’est-ce pas la même peur ? » que celle de l’impossibilité de continuer nos modes de vie actuels, cimentée par l’instinct que les infrastructures des mondes industrialisés et développés sont en réalité aussi fragiles que corrompues.
Mais cette situation permet aussi, si l’on cesse de croire que nos formes étatiques ou nos modes d’existence individuels et collectifs seraient autotrophes (selon le terme que les écologiques emploient pour désigner les organismes qui se nourrissent par eux-mêmes en extrayant du soleil ce dont ils ont besoin pour vivre), de « penser non plus en termes d’identité mais de superposition et d’empiètement pour descendre un peu dans l’éthologie des vivants ».
Dans la mesure où le monde dans lequel on vit ne se superpose que rarement au monde dont on vit, la conscience que nous habitons « pour toujours emmêlés, embrouillés, envasés, superposés les uns aux autres, sans pouvoir limiter ces liens ni à la coopération ni à la compétition » constitue bien sûr un stress, mais aussi un espoir.
« Notre malheur, dit en effet Latour, est d’être confinés, mais de n’avoir pas, au sens propre, de “chez nous”. Or c’est justement ce qui nous permet d’échapper aux pièges de l’identité. » Et de faire en sorte que le confinement qui nous étouffe nous permette aussi de respirer.
Cela suppose également une rupture mentale et politique profonde avec les conceptions enracinées de sociétés fondées sur l’individu, à la fois comme sujet politique et comme acteur économique. Pourtant, juge le philosophe, « les humains à l’ancienne quand ils se présentent aux autres peuples comme des “individus” dotés du privilège d’exercer un droit de propriété exclusive, nous paraissent, à nous les terrestres, de plus en plus étranges. Ce droit d’être “individuel” ne saurait être revendiqué que par des existants parfaitement autotrophes et qui ne laisseraient derrière eux aucun résidu ».
[[lire_aussi]]Une deuxième raison de ne pas désespérer, corollaire des possibles ouverts par un atterrissage violent mais salutaire, risque de paraître singulière, voire trop métaphorique à certains lecteurs peu familiers des travaux de Latour et des anthropologues contemporains qui se réclament de lui. Elle consiste à épouser le « devenir-insecte » du personnage de Kafka, qui « peut se relier à bien plus de choses » que ses parents, « sans compter qu’il peut grimper au plafond ». Cette métamorphose post-confinement permettrait ainsi « d’autres mouvements, en crabe, en cafard ».
« Il y a de la beauté, il y a de la danse dans la reptation rythmée de mon Gregor », va jusqu’à écrire Latour dans les dernières pages de son livre pour nous convaincre de rendre désirable le destin animal qui nous est imposé. Quoi qu’on en pense, le philosophe juge que notre tâche essentielle serait désormais de « s’égailler dans toutes les directions » et nous recommande donc de nous « disperser au maximum, en éventail, pour conspirer, autant que possible, avec les puissances d’agir qui ont rendu habitables les lieux où vous avez atterri ».
Dans un texte paru en juin dernier, Bruno Latour notait : « C’est le déconfinement qui devient beaucoup plus douloureux ; comme un prisonnier qui aurait bénéficié d’une permission trouverait encore plus insupportable de retrouver la cellule à laquelle il avait fini par s’habituer. On attendait un grand vent de libération, mais il nous enferme à nouveau dans l’inévitable “marche de l’économie”, alors que pendant deux mois les explorations du “monde d’après” n’avaient jamais été plus intenses. »
Le troisième facteur susceptible de faire en sorte que la sortie du confinement, mental et politique, ne soit pas un retour à une norme désormais largement ressentie comme anormale résiderait selon lui dans l’irruption « d’une sorte d’universalité d’un nouveau genre ».
Celle-ci serait à la fois négative au sens où « personne ne sait comment s’en tirer durablement » mais également positive, dans la mesure où « les terrestres se reconnaissent comme ceux qui se trouvent dans le même bateau ».

Cette idée rejoint d’autres analyses récentes, à l’instar de celle du philosophe et figure de Diem 25 Srećko Horvat. Dans La poésie du futur – Manifeste pour un mouvement de libération mondial que viennent de traduire en français les éditions Zulma, le Croate cite un texte de Maurice Blanchot, « L’apocalypse déçoit » en le jugeant fondamental pour aujourd’hui.
Dans ce texte publié en pleine guerre froide, l’écrivain jugeait que le potentiel d’annihilation totale de la bombe avait fait naître l’idée d’un tout, comme le tout, précisément, qui peut être perdu, ou disparaître à jamais. Or, pour Horvat, sans « ce sentiment du tout, il n’y a pas d’issue » et cette « communauté planétaire » peut précisément émerger du caractère inévitable d’une catastrophe déjà en cours.
La question de savoir si nous sommes véritablement tous dans le même bateau demeure ouverte, et Latour, parfois accusé de négliger les dimensions conflictuelles des situations qu’il décrit et de rechigner à utiliser le terme de capitalisme pour accuser ce qui détruit notre monde commun, tient à préciser les coordonnées des batailles nécessaires pour habiter notre condition présente. À suivre le chercheur, quatre pôles d’attraction sont repérables actuellement, dont trois plus inquiétants les uns que l’autre.
D’abord, la planète « Globalisation » qui continue d’attirer ceux qui espèrent « pouvoir se moderniser à l’ancienne ». Ensuite, la planète « Exit », « habitée par ceux qui ont trop bien compris les limites de la terre, mais qui, pour cette raison, ont décidé de la quitter au moins virtuellement en s’inventant des bunkers hypermodernes sur Mars ou en Nouvelle-Zélande ». Enfin, la planète « Sécurité », celle « des laissés-pour-compte qui se regroupent dans des nations solidement confinées, tout à fait hors sol elles aussi, mais qu’ils espèrent au moins protectrices ».
Toutefois, juge le chercheur, si les « terrestres, dans cette conjonction terrible, ne se sentent pas tout à fait écrasés, c’est à cause de l’attraction puissante d’une quatrième planète », à laquelle il juge périlleux de donner trop vite un nom, mais qui est peuplée par celles et ceux qu’ils désignent comme les « Ravaudeurs », se battant pour « recréer un autre tissage des territoires » saccagés.
Ces derniers sont en lutte contre les « Extracteurs » dont la position est « une violence extrême pour maintenir l’occupation – qu’il s’agisse de colonies ou de pétrole, de terres rares ou de bas salaires – et le rejet tout aussi violent de toute responsabilité ». Pour Latour, ce conflit entre Extracteurs et Ravaudeurs joue aujourd’hui le même rôle que celui qui opposait hier les prolétaires et les capitalistes, « sauf qu’il mobilise bien au-delà des seuls humains ».
Le chercheur reconnaît donc qu’il s’agit d’une guerre ouverte mais refuse de l’organiser « en deux camps », au sens où il ne s’agirait pas de « remplacer un monde par un autre » dans la mesure où la bascule aurait déjà eu lieu. Et que « c’est justement de ce monde remplacé, le monde modernisé, que nous voulons sortir en retrouvant le nôtre – ou ce qu’il en restera ».