Le gouvernement devrait expliquer comment il compte le nombre de décès. Il s’agit d’un enjeu résolument démocratique (Adam Baïz – Economiste ).

Covid-19 : « Quantifier la mort et la santé est un sujet hautement sensible, mais incontournable »

TRIBUNE

Adam Baïz – Economiste et enseignant à Sciences Po Paris et à l’école polytechnique

Afin d’améliorer le consentement de la population aux mesures privatives de liberté prises pour lutter contre la pandémie, le gouvernement devrait expliquer comment il compte le nombre de décès. Il s’agit d’un enjeu résolument démocratique, estime dans une tribune au « Monde », l’économiste Adam Baïz.

Publié aujourd’hui à 07h00    Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/01/30/covid-19-quantifier-la-mort-et-la-sante-est-un-sujet-hautement-sensible-mais-incontournable_6068181_3232.html

Tribune. Derrière moi dans le métro, une discussion s’anime. L’un des passagers est exaspéré. « On dézingue nos vies pour 200 ou 300 morts par jour. Sauf que les gars qui meurent, ils ont 80 ans en moyenne, et de l’hypertension. C’est triste pour eux, mais nous, alors ? » C’est que, dans les médias, on parle déjà d’un troisième confinement à venir…

Sur le coup, j’ai envie de dire au passager qu’il a raison sur deux points. L’âge moyen de décès avoisine effectivement les 81 ans, et près de 90 % des personnes en réanimation présentent une comorbidité. Mais j’ai aussi envie de lui rappeler que le virus est nouveau, que ses effets à long terme restent inconnus (sur les jeunes et les moins jeunes) et que les dégâts sanitaires auraient sans doute été bien plus dramatiques sans les restrictions que nous connaissons aujourd’hui. Mais cela suffira-t-il à le convaincre ?

Lire l’entretien : « L’intime est la part de l’existence sur laquelle ni l’Etat, ni la société, ni même la médecine ne devraient avoir autorité »

Combien de temps encore ces arguments suffiront-ils pour conserver le consentement à l’effort des millions de personnes dont les métiers, les études, les déplacements, les vies sont chamboulés depuis bientôt un an ? Et si la pandémie venait à durer plusieurs années encore, sans qu’il ne soit possible d’entrevoir la moindre issue ?

Une évaluation des morts selon différents critères

A mon sens, ce consentement-là ne peut tenir qu’à une seule condition : l’effort doit être incessamment perçu comme démocratiquement souhaitable. En d’autres termes, une majorité d’entre nous doivent rester convaincus que nous avons collectivement plus à gagner (et en tout cas moins à perdre) dans le renoncement à la vie normale que dans le renoncement à l’effort.

Lire l’éditorial : Covid-19 : le risque de la fatigue démocratique

Or, si elle est à ce jour minoritaire, la contestation de l’effort existe déjà et pourrait en se renforçant saper toute chance de sortir effectivement de la crise actuelle. Alors, que faire ? S’il est tentant de contester la contestation, nous gagnerions à lui donner au contraire une visibilité au plus haut niveau de l’Etat, en débattant des indicateurs sur lesquels elle s’appuie (taux de contamination, taux de létalité, taux de défaillance des entreprises, etc.).A

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Intéressons-nous à l’indicateur-clé du nombre de décès dus au coronavirus. Ce n’est pas une simple affaire. On peut, comme aujourd’hui en France, comptabiliser à égalité toutes les personnes décédées qui ont été testées positives au coronavirus. Mais on pourrait aussi évaluer le nombre de morts en fonction de l’âge et de l’existence de comorbidités.

Trois millions d’euros la valeur tutélaire de la vie humaine

Par exemple, avec une espérance de vie en France de 82,5 ans, un patient atteint du coronavirus qui décéderait à 80 ans aurait statistiquement « perdu » 3 % de sa vie, et compterait pour 0,03 décès, là où un patient qui décéderait à 41 ans en aurait perdu 50 %, et compterait pour 0,5 décès. De même, si un patient souffre d’une comorbidité telle que son espérance de vie est plutôt de 65 ans, un décès à 66 ans ne serait statistiquement plus imputable au coronavirus.

En réalité, les modalités de comptage des décès sont nombreuses et souvent différentes entre les pays, et aucune n’a le monopole de la justesse ou de la moralité. Quantifier la mort et la santé est un sujet hautement sensible, mais incontournable, car si chaque vie a une valeur infinie, nos ressources limitées nous poussent de facto à faire des choix et à en sauver certaines plutôt que d’autres.

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Aujourd’hui en France, comme le démontre un rapport de 2013, commandé par le gouvernement, on estime à 3 millions d’euros la valeur tutélaire de la vie humaine, c’est-à-dire la somme d’argent maximale qu’il est raisonnable de dépenser pour sauver une vie humaine. Or, les mesures gouvernementales devraient coûter environ 200 milliards d’euros pour les finances publiques, tandis que le nombre de décès avoisine désormais les 75 000.

La valeur tutélaire en fonction de choix politique

Et si on s’en tient à la modélisation de l’Institut Pasteur, que le président de la République avait citée dans son allocution d’octobre 2020, les restrictions sanitaires auront ainsi sauvé entre 30 000 et 380 000 vies. Cela donne ainsi un coût allant de 500 000 euros à 6,7 millions d’euros pour chaque vie sauvée. Est-ce donc un effort raisonnable au regard de la valeur tutélaire de 3 millions d’euros ?

Techniquement, il est impossible d’en juger. L’économiste Marcel Boiteux, qui avait présidé dans les années 1990 les premiers groupes de travail sur ces questions, prévenait que ces valeurs tutélaires, en particulier celle de la vie humaine, procèdent toujours d’un choix politique. Elles reflètent in fine les préférences d’une société.

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En outre, il est toujours possible de les augmenter, mais cela reviendrait à consacrer une part plus importante du revenu national pour se prémunir contre des risques de plus en plus infimes, « et ce jusqu’à arriver à cette sorte d’optimum où, la totalité ou presque du produit intérieur brut étant affectée à la prévention des risques, la vie elle-même, avec ce qui reste, ne mériterait plus d’être vécue ».

Le Parlement devrait fixer les indicateurs

Puisqu’il s’agit avant tout d’une question politique, il apparaît essentiel de charger le Parlement de définir les indicateurs de suivi de la crise, et en particulier celui du nombre de décès liés au coronavirus. Le Parlement définirait alors les seuils au-delà desquels la crise mériterait telle ou telle restriction sanitaire (comme le confinement), ainsi que les indicateurs pour mesurer les coûts et les bénéfices de ces restrictions. Définir démocratiquement ces indicateurs est essentiel pour assurer le consentement à l’effort, que ce soit pour une sortie de crise ou pour l’adaptation à un monde résolument nouveau.

Adam Baïz (Economiste et enseignant à Sciences Po Paris et à l’école polytechnique)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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