« Il nous faut prendre garde à l’empilement des structures d’expertise, qui peut mettre à mal le programme national de vaccination »
TRIBUNE
François Bourdillon
Médecin
François Bourdillon, ancien directeur de Santé publique France, considère, dans une tribune au « Monde », que le millefeuille institutionnel mis en place a généré des dysfonctionnements dans la campagne de vaccination.
Publié aujourd’hui à 12h05, mis à jour à 12h05 Temps de Lecture 5 min.
Tribune. L’épidémie de Covid-19 flambe. Depuis plusieurs mois, nous comprenons que nous aurons du mal à réguler l’épidémie avec les seules mesures de confinement et de distanciation, et les mesures barrières. Dans ce contexte, le vaccin apparaît comme un moyen de sortir de la crise, car il est supposé protéger les personnes les plus fragiles : les plus âgées et celles atteintes de comorbidités. La priorité est aussi donnée aux professionnels de santé : très exposés au virus, ils doivent être vaccinés pour réduire les risques de transmission nosocomiale, préserver l’accès aux soins et pour l’exemplarité puisque l’on sait que la vaccination du monde médical crée un très fort effet d’entraînement en faveur de la vaccination.Lire le récit : Les six semaines de flottement qui ont retardé la campagne de vaccination française contre le Covid-19
Pour répondre à la pandémie, le gouvernement a fait le choix de s’appuyer sur un conseil scientifique. En outre, pour les questions relatives à la vaccination, il a mis en place un comité vaccin, un comité d’orientation de la stratégie vaccinale et une task force interministérielle pour les questions de logistique. Il dispose, de manière institutionnelle, d’un réseau d’agences spécialisées, dont les missions d’expertise et les champs d’action sont définis par la loi : la Haute Autorité de santé (HAS), autorité indépendante, contribue par ses recommandations à l’élaboration de la politique de vaccination. L’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) apporte son expertise pour la partie réglementaire et de pharmacovigilance ; et Santé publique France (SPF) intervient sur le champ de ses missions : surveillance, prévention et établissement pharmaceutique (approvisionnement et délivrance). La direction générale de la santé, enfin, élabore des « guides » pour aider à la mise en place de la vaccination en fonction des populations prioritaires. Les décisions sont prises en conseil de défense sanitaire, présidé par le président de la République, dont le mode opératoire est tenu secret. Il est vrai que l’enjeu est de taille, tant la vaccination est attendue. Cependant, ce millefeuille inquiète et pourrait, selon certains, être à l’origine des nombreux dysfonctionnements observés dans la conception et la mise en œuvre de la campagne vaccinale.
Injonctions contradictoires
Les producteurs de vaccins ont, eux, réalisé des prouesses en réussissant à offrir un produit efficace et bien toléré, ayant obtenu son agrément aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et dans l’Union européenne. Celle-ci a obtenu 300 millions de doses réparties au prorata des populations de chaque pays de l’Union. Un vrai succès, avec toutefois une erreur d’appréciation en volume qui l’a amenée à doubler récemment sa commande.
Chaque pays a commencé sa vaccination selon une stratégie qui lui est propre. La France a surpris en ayant une politique intégrant en première priorité les seuls résidents des Ehpad et des unités de soins de long séjour. Seuls les soignants de plus de 65 ans ou atteints de comorbidités de ces établissements étaient prioritaires. En seconde priorité étaient mentionnées les personnes de plus de 75 ans, les 65-74 ans présentant des comorbidités et les professionnels de santé de plus de 50 ans.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Y aura-t-il assez de doses ? Inquiétudes avant le début de la campagne de vaccination pour les plus de 75 ans
La France a aussi surpris en prenant un retard très important dans la montée en puissance de sa stratégie vaccinale, ce qui a amené le président de la République à demander une accélération de la vaccination pour l’ensemble des personnes concernées (priorités 1 et 2) et à utiliser au plus vite les doses vaccinales disponibles. Ainsi, le 25 janvier, 1,1 million de doses ont été utilisées pour 2 millions de doses reçues au 20 janvier. La France n’a pas encore rattrapé son retard lié à des erreurs d’appréciation entre recommandations, lourdeur des protocoles et difficultés logistiques. Il persiste encore de nombreux dysfonctionnements : les établissements de santé se plaignent notamment d’injonctions contradictoires et d’un manque de coordination entre préfets et ARS.Lire aussi Covid-19 : l’Institut Pasteur arrête son principal projet de vaccin, moins efficace qu’espéré
Il nous faut prendre garde à l’empilement des structures d’expertise qui peut tuer l’expertise et mettre à mal le programme national de vaccination. L’urgence est encore accentuée par l’évolution de la situation épidémiologique et par l’irruption de variants plus transmissibles et plus létaux. De nombreux professionnels de santé soulignent la nécessité d’aller encore plus vite pour la vaccination, à la fois pour protéger les plus fragiles ou les plus exposés, mais aussi pour préserver notre économie et notre mode de vie.
Transparence et intelligibilité
C’est dans ce contexte que plusieurs pays recommandent le report de la seconde dose des vaccins à ARN messager pour aller jusqu’à douze semaines (Royaume-Uni et Québec). L’Allemagne, le Danemark ou l’Italie envisagent l’administration de la seconde dose dans un délai de trois à six semaines. La balance entre le risque de moindre protection chez les sujets qui voient leur rappel retardé et la protection offerte à un nombre significatif de personnes fragiles est très en faveur du report. Ils ont fait le choix d’une politique de santé publique dynamique s’adaptant au contexte de l’urgence.Lire aussi : Les difficultés pour accélérer le rythme de la campagne de vaccination
En France, ce débat sur la deuxième dose a été porté par les agences sanitaires : la HAS, dans son avis du 23 janvier, dans le prolongement des avis de l’ANSM et de SPF, préconise « le report de la deuxième dose à six semaines, pour les deux vaccins à ARNm, afin d’accélérer l’administration de la première dose aux personnes les plus vulnérables, dans l’ordre de priorité préalablement établi par la HAS ». En effet, dans un contexte où le nombre de doses est limité, l’option de retarder de vingt et un à quarante-deux jours pourrait permettre en France, selon la HAS, la vaccination de 700 000 personnes supplémentaires de plus de 75 ans en un mois, au rythme de 100 000 doses jour. L’ANSM avait auparavant confirmé cette possibilité et sa compatibilité avec l’autorisation de mise sur le marché (AMM).
Mais malgré ces avis et recommandations, malgré le choix éclairé de nos voisins, le ministre de la santé, Olivier Véran, a annoncé, lors d’une conférence de presse le 26 janvier, la décision de ne pas suivre les recommandations de ses agences. Les positions du comité vaccin et du conseil scientifique semblent avoir pesé en ce sens. Alors que les arguments de la HAS en faveur de l’allongement du délai entre les doses sont exposés dans un avis public et sourcé, les arguments contre cet allongement ne sont, eux, pas exposés dans des avis publics. Or, la transparence et l’intelligibilité de la décision sont des préalables à toute bonne politique vaccinale.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Pas de report de la deuxième injection pour le vaccin de Pfizer-BioNTech
« Je fais le choix de la sécurité », a indiqué Olivier Véran. Est-ce à dire que nos trois agences sanitaires nationales sont donc exagérément portées à la témérité ? Les pouvoirs publics ont sans cesse appelé à la transparence, tout en donnant à chaque occasion les preuves de l’opacité croissante, à mesure de l’approfondissement de la crise, des processus de décision. Comment la balance entre le bénéfice attendu de l’allongement du délai et le risque potentiel a-t-elle été faite ? Quelles données accréditent l’importance de ce risque ? Quel est l’impact de la décision qui vient d’être prise sur la poursuite de la vaccination des personnes de plus de 75 ans ? Sur le nombre d’hospitalisations et décès ? Nous sommes en droit de le demander.
François Bourdillon a été directeur général de Santé publique France de 2016 à 2019Covid-19 : pourquoi tant de bugs ?
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