Marine Le Pen ne recueille que 18 % des intentions de vote chez les sujets âgés et 34 % chez les 18-34 ans, mais elle est la principale opposante à Macron.

« L’un des enjeux des adversaires de Marine Le Pen était de lui ravir la place de premier opposant lors de ce quinquennat. Aucun n’y est arrivé »

CHRONIQUE

Françoise Fressozéditorialiste au « Monde »

Tous les prétendants à la présidentielle de 2022 ont calé leur stratégie sur la supposée présence au second tour de la présidente du Rassemblement national, observe dans sa chronique Françoise Fressoz, éditorialiste au « Monde ».

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/01/25/l-un-des-enjeux-des-adversaires-de-marine-le-pen-etait-de-lui-ravir-la-place-de-premier-opposant-lors-de-ce-quinquennat-aucun-n-y-est-arrive_6067582_3232.html

Publié hier à 23h44, mis à jour à 07h17    Temps de Lecture 4 min. 

Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national, à Lisbonne, le 8 janvier.
Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national, à Lisbonne, le 8 janvier. PEDRO NUNES / REUTERS

Chronique. A seize mois de l’élection présidentielle, le paradoxe Le Pen peut se résumer de la façon suivante : aucun des adversaires de la présidente du Rassemblement national (RN) ne la juge en mesure d’emporter la prochaine présidentielle. Tous, en revanche, ont si bien intégré la place qu’elle occupe dans le paysage politique français qu’ils ont calé leur stratégie sur sa supposée présence au second tour qu’ils considèrent comme acquise.

Battue en 2017 par Emmanuel Macron au terme d’un face-à-face télévisé calamiteux, Marine Le Pen n’en imprègne pas moins le champ politique français, en raison des 10,6 millions de voix qu’elle avait alors recueillies.

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Qu’elle considère ce matelas comme un tremplin ne fait aucun doute ; sa volonté est de remporter la prochaine échéance présidentielle. Première à se déclarer candidate pour 2022, la fille de Jean-Marie Le Pen, qui vient de fêter ses dix ans à la tête du parti, se fixe comme objectif d’arriver en tête du premier tour pour créer la vague susceptible de la conduire à la victoire.

La cible de ses opposants n’est pas la fille de Jean-Marie Le Pen, qu’ils jugent désormais trop enracinée, mais le président sortant

Trois années de relatif effacement médiatique lui ont servi à corriger l’image peu sécurisante qu’elle avait renvoyée lors du débat d’entre-deux-tours avec Emmanuel Macron, le 3 mai 2017 : on y voyait une personne en colère, incapable de maîtriser ses dossiers et prenant de haut son adversaire. « J’ai été trop offensive. Je ne me cherche aucune excuse »,vient-elle de reconnaître dans le documentaire Face-à-face pour l’Elysée, réalisé par Cécile Cornudet et Benjamin Colmon.

Au terme du quinquennat Macron marqué par une triple crise sociale, terroriste et sanitaire, la présidente du RN rêve de retourner les termes du débat en apparaissant cette fois comme celle qui rassure et stabilise. Ses saillies contre « la submersion migratoire » continuent de souder ses adhérents mais sur les plateaux télévisés, elle met en avant le thème plus consensuel de « la reconquête républicaine ». Sa fureur contre la construction européenne s’est apaisée : elle ne fait plus de la sortie de l’euro le préalable à l’application de son projet centré sur la préférence nationale et le rejet de l’immigration.

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En arrondissant les angles, Marine Le Pen tente d’élargir son audience au-delà de l’électorat populaire qui constitue son fonds de commerce. Son principal verrou reste l’électorat âgé qui représente une part non négligeable de la population française (23 %) : dans le sondage Harris Interactive publié lundi 25 janvier par L’Opinion, elle ne recueille que 18 % des intentions de vote dans cette catégorie contre 34 % chez les 18-34 ans.

Nouvelle donne

La persistance du plafond de verre ne l’empêche cependant pas d’occuper toute sa place dans un paysage politique qu’elle a contribué à façonner. L’un des enjeux de ses adversaires était de lui ravir la place de premier opposant lors de ce quinquennat. Aucun n’y est arrivé. Jean-Luc Mélenchon en avait affiché l’ambition lors des premières heures du mandat d’Emmanuel Macron. Il a dû en rabattre : son populisme social n’est pas parvenu à détrôner le populisme nationaliste incarné par Marine Le Pen.

Depuis 2017, le champ politique reste structuré par l’opposition entre progressistes et nationalistes incarnée par le duel Macron-Le Pen. Cela explique la difficulté qu’éprouvent Les Républicains et le Parti socialiste, deux formations qui dominaient naguère la scène politique, à retrouver du lustre.

La nature ayant horreur du vide, la règle du jeu de l’élection présidentielle tend cependant à s’adapter à cette nouvelle donne. Jusqu’à présent, les deux tours comptaient autant ; il fallait se distinguer au premier avant de rassembler au second. Mais si désormais le postulat est que Marine Le Pen sera au second tour de 2022 mais sans pourvoir l’emporter, alors l’essentiel se joue au premier : il faut être celui ou celle qui l’affrontera.

Défense des valeurs de la République

Il y a trois ans, le seuil de qualification au premier tour se situait à 21,3 % de suffrages exprimés. Si le nombre de candidats augmente, il peut cependant tomber plus bas. Voilà pourquoi aujourd’hui beaucoup de prétendants, de Xavier Bertrand à Anne Hidalgo en passant par Jean-Luc Mélenchon ou Arnaud Montebourg, estiment avoir une chance de bousculer le match Macron-Le Pen que les Français récusent.

Leur cible n’est cependant pas la fille de Jean-Marie Le Pen, qu’ils jugent désormais trop enracinée, mais le président sortant qui, dans son positionnement et de gauche et de droite, apparaît plus fragile.

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La gauche tente de le dévitaliser en surfant sur la vague écologiste, la droite joue autant qu’elle peut sur la demande sécuritaire. D’autres esquissent une offre souverainiste susceptible de rassembler les deux bords. Dans tous les cas de figure, le même argument est invoqué : après la succession de crises qui laisse les Français exténués, Emmnanuel Macron ne peut plus être l’unificateur anti-Le Pen. Il doit laisser la place. Et tant pis si l’insolente popularité du président de la République infirme toutes ces affirmations.

« Les populistes n’ont pas besoin d’être majoritaires pour peser fortement dans le débat public », a coutume de dire Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique. En dehors de la crise sanitaire, l’agenda gouvernemental de ces derniers mois a été dominé par la proposition de loi sur la sécurité intérieure, la lutte contre le terrorisme et la défense des valeurs de la République.

Le débat annuel sur l’immigration, prévu en décembre 2020 à l’Assemblée nationale, a été repoussé sine die pour ne pas offrir une tribune à Marine Le Pen, qui lie étroitement terrorisme et immigration. Nourri par la crise identitaire et sociale, le thème du souverainisme, qui avait été gommé au début du quinquennat, imprègne désormais tout le débat public. La récupération est devenue le meilleur moyen de contrer la présidente du RN.

Françoise Fressoz(éditorialiste au « Monde »)

Présidentielle : la dernière chance de Marine Le Pen en 2022

A dix-sept mois de l’élection, la présidente du Rassemblement national apparaît dans les sondages comme la principale opposante à Emmanuel Macron. 

Par Franck JohannèsPublié le 24 janvier 2021 à 03h00 – Mis à jour le 24 janvier 2021 à 05h09  

https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/01/24/presidentielle-la-derniere-chance-de-marine-le-pen-en-2022_6067394_823448.html

Temps de Lecture 5 min. 

La présidente du Rassemblement national (RN), Marine Le Pen, à Lisbonne, le 8 janvier.
La présidente du Rassemblement national (RN), Marine Le Pen, à Lisbonne, le 8 janvier. CARLOS COSTA / AFP

C’est, pour Marine Le Pen, un anniversaire. Il y a dix ans, le 16 janvier 2011, la fille de Jean-Marie Le Pen prenait la présidence du Front national (FN), en battant assez largement son rival Bruno Gollnisch au congrès de Tours, après quarante ans de règne sans partage de son père, le patriarche de l’extrême droite. « Merci à tous pour vos messages d’encouragement, a twitté samedi 16 janvier la présidente, après le déluge traditionnel de félicitations célébrant l’anniversaire. Votre engagement m’emplit de fierté et votre affection m’est très précieuse. Le plus beau, le plus grand est devant nous… pour la France ! »

Dix ans plus tard, le bilan de Marine Le Pen n’est certes pas négligeable. Elle a rassemblé 10,6 millions de voix au second tour de la présidentielle de 2017, un record historique – Jean-Marie Le Pen en avait obtenu 3,8 millions au premier tour en 2007, sa fille 6,4 millions en 2012 puis 7,7 millions au premier tour en 2017 –, et la dynamique semble se maintenir. La liste portée par Jordan Bardella, le jeune vice-président du parti, est arrivée en tête des élections européennes de mai 2019 avec 23,34 % des suffrages.

Deux rejets très forts

Marine Le Pen, qui doit présenter lundi 25 janvier ses vœux à la presse, est toujours donnée comme la principale concurrente d’Emmanuel Macron, à dix-sept mois de l’élection présidentielle, même si le paysage politique est mouvant comme jamais. Un sondage IFOP-Fiducial pour CNews et Sud Radio de juin 2020 créditait même la présidente du Rassemblement national (RN) de 45 % des intentions de vote au second tour, s’il fallait voter immédiatement. Et surtout 40 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon en 2017 seraient prêts à voter pour elle, et 33 % de ceux de François Fillon.

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Reste que les derniers points pour approcher une majorité sont les plus difficiles. Marine Le Pen mord toujours très peu sur l’électorat âgé – celui qui vote le plus –, sur celui des diplômés et celui des classes moyennes. Mais le cas de figure est inédit : Emmanuel Macron, comme Marine Le Pen, font tous les deux l’objet d’un très fort rejet. L’anti-lepénisme sera-t-il plus fort que l’anti-macronisme ? En 2017, seule la détestation du lepénisme était en jeu.

Il reste en réalité à Marine Le Pen du chemin à faire, et le RN conserve nombre des faiblesses du FN. En termes d’implantation locale, d’abord. Le bilan des élections municipales de 2020 est très mitigé. Le RN a certes conservé la dizaine de petites villes qu’il gérait et enlevé Perpignan, sa seule ville de plus de 100 000 habitants, mais on est loin d’un frontisme municipal, y compris dans ses deux fiefs, le Sud-Est et le Nord-Est. Il n’est pas certain aussi que le parti triomphe aux régionales prévues pour l’instant en juin 2021 : même si le RN tente d’élargir son assise en mettant en avant comme candidats des transfuges de la droite classique, il présente surtout des cadres dont la notoriété est modeste.

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En interne, Marine Le Pen n’a pas d’opposants déclarés. Elle a chassé du parti les skins, les néonazis et le folklore de l’ultradroite, condamné l’antisémitisme, rendu hommage aux victimes du Vel’d’Hiv, au général de Gaulle et tient d’une main ferme l’appareil. Elle devrait quitter momentanément la présidence du RN à l’approche de la présidentielle, probablement lors du congrès de Perpignan, en juillet, pour s’afficher comme la candidate non plus d’un mouvement mais de tous les Français – elle l’avait déjà fait en 2017, mais très tardivement, entre les deux tours de l’élection présidentielle.

Deux familles

Elle sait qu’elle joue gros : un troisième échec à l’élection suprême signerait probablement la fin de la domination lepéniste sur le parti – ce n’est sans doute pas un hasard si sa nièce, Marion Maréchal, a abandonné le nom des Le Pen. Contrairement à son père, un éternel opposant qui ne s’était jamais vraiment intéressé à la question de son arrivée au pouvoir, Marine Le Pen assure vouloir gagner. Le diplôme d’éleveuse de chats qu’elle a passé à l’automne envoie cependant un étrange message à ses troupes, et peut laisser croire qu’elle n’écarte aucune hypothèse.

C’est que le RN, pour l’heure, comprend deux familles : un petit carré, à la direction, de fidèles de la présidente, qui jouit effectivement d’une réelle popularité chez les militants. Et les identitaires de l’autre, plus radicaux, présents dans toutes les strates de l’appareil, qui rongent parfois leur frein autour de la figure encore floue de Marion Maréchal. Les aventures personnelles de Bruno Mégret et de Florian Philippot prouvent que les scissions sont mortelles et que le pouvoir ne se prend qu’au sein du parti – et après 2022.

Des cadres du RN doutent que Marine Le Pen ait les moyens de gagner, qu’elle soit réellement crédible et qu’elle dispose d’une équipe professionnelle capable de gérer le pays. Le RN est certes devenu un parti puissant électoralement, mais il conserve de ses origines un fonctionnement de groupuscule. Quand Marine Le Pen a pris la présidence du FN, le parti affichait un excédent budgétaire de près de 5,9 millions d’euros. Le dernier chiffre fiable des finances du RN, en 2018, faisait état d’un déficit de 28 millions d’euros – le parti multiplie les emprunts auprès des sympathisants en attendant d’être renfloué en 2022 par la dotation d’Etat aux législatives.

« Aucune excuse »

Le calamiteux débat d’entre-deux-tours face à Emmanuel Macron en 2017 est toujours une épine dans le pied de Marine Le Pen. Elle s’en est expliquée dans un documentaire, diffusé lundi 18 janvier sur LCP : « J’avais deux possibilités, montrer qui était Emmanuel Macron ou qui était Marine Le Pen. J’ai choisi de montrer qui il était. C’était une erreur stratégique. J’ai été trop offensive. Je ne me cherche aucune excuse. » Peut-être, mais elle était en tout cas mal préparée, avec sa pile de dossiers, un agenda surchargé et jusqu’à un rendez-vous fort tard la veille avec une association africaine.

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Plus grave, si 33 % des Français estiment que le RN « incarne le mieux l’opposition » au chef de l’Etat, selon le tableau de bord IFOP-Fiducial de janvier pour Paris Match et Sud Radio – contre 25 % pour La France insoumise et 23 % pour Les Républicains –, l’indice est en chute libre : Marine Le Pen a perdu 10 points depuis septembre 2019. Ce qui signifie qu’elle n’a guère su capitaliser la crise des « gilets jaunes », dont les thèmes étaient pourtant parfois très proches de ceux du RN. Mais le parti a du mal à saisir la nature de ce type de mouvements sociaux, vécus comme des poussées de désordre et d’anarchie, alors que le RN reste par excellence le parti de l’ordre.

La crise du Covid-19, en dépit des différents atermoiements du pouvoir, ne lui profite pas non plus réellement, et Marine Le Pen semble se réfugier dans une position attentiste, en suivant pas à pas les évolutions des Français, notamment sur les vaccins – sans se tenir à l’avant-garde et proposer une réelle alternative.

Franck Johannès

« L’institutionnalisation du RN a partiellement échoué »

A dix-sept mois de la prochaine présidentielle, le Rassemblement national remplit toujours une « fonction tribunicienne » mais peine à s’institutionnaliser, explique le politologue Pascal Perrineau. 

Propos recueillis par Franck JohannèsPublié le 23 janvier 2021 à 09h56, mis à jour hier à 10h12  

Temps de Lecture 5 min. 

https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/01/23/pascal-perrineau-le-rn-flotte-entre-ses-statuts-d-heritier-de-l-extreme-droite-et-de-parti-populiste_6067339_823448.html

Pascal Perrineau, professeur émérite des universités à Sciences Po et ancien directeur du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), est l’un des premiers chercheurs à s’être intéressé à la montée du Front national. Son prochain ouvrage, Le Populisme (PUF, coll. Que sais-je ?, 128 pages, 9 euros), doit paraître le 17 février.

Quelle est la place aujourd’hui du Rassemblement national dans les droites françaises ?

Au fil des deux derniers siècles s’est constituée, par strates successives, une extrême droite très plurielle. Il en reste aujourd’hui une branche réactionnaire, l’Action française, sans doute la mieux structurée intellectuellement ; une extrême droite néofasciste ; et une extrême droite national-populiste, dont le Rassemblement national (RN) est l’héritier. Le national-populisme français n’a pas été inventé par le Front national (FN). Le boulangisme, à la fin du XIXe siècle, le poujadisme en 1956… des éléments, sur la longue durée, montrent que ce national-populisme existait à l’état latent et n’attendait qu’un événement pour se réveiller. C’est le cas avec le Front national dans les années 1980-1990, c’est-à-dire à la fin des « trente glorieuses » et au début de la crise.

A l’origine, le FN n’est pas un parti qui se réfère à un corpus d’idées extrêmement constitué, si ce n’est l’héritage nationaliste. Il est avant tout un parti anti-immigrés, c’est ainsi qu’il naît et qu’il rencontre le succès. Par la suite, il devient une formation vraiment populiste.

Au fond, qu’est-ce que le populisme ? Des analyses anglo-saxonnes distinguent une « thin ideology », une idéologie « mince », simpliste, très labile, organisée autour d’une conception unitaire du peuple, qui se mobilise contre des élites. On en fait à la fois une lecture de la société et un mode de mobilisation, avec des leaders qui proposent de balayer les élites, afin que le peuple puisse s’exprimer en direct. Cette « thin ideology » se greffe sur une « host ideology », une idéologie d’accueil qui est, elle, beaucoup plus structurée. Cela peut être le communisme, le libéralisme ou le nationalisme. Avec Marine Le Pen, le populisme investit clairement ce très vieux tempérament du nationalisme de fermeture.

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Ce populisme s’est organisé pour arriver au pouvoir, il l’est d’ailleurs aujourd’hui dans plusieurs pays européens. Mais c’est aussi une force politique qui promeut l’agenda de tous les partis politiques. C’est lui qui fixe les thématiques sécuritaire et identitaire. Une partie de la droite et de la gauche a été sensible à cette structuration de l’agenda par le FN, puis le RN, depuis des années. Actuellement, cela a des conséquences majeures sur tous les courants politiques, et jusqu’au président de la République Emmanuel Macron. Les débats sur la sécurité, le séparatisme, l’identité, d’où viennent-ils ? Qui les a posés pour la première fois ?

Vous faites un parallèle entre l’histoire du Parti communiste français (PCF) et la normalisation du RN, depuis que Marine Le Pen en a pris la tête…

En effet, le PCF est, dans ses débuts, sur des positions révolutionnaires, c’est un parti de rupture, de lutte des classes, qui justifie les moyens de la violence, et qui, peu à peu, à partir des années du Front populaire, va trouver un débouché dans l’action légale, au cœur du système politique, par l’alliance avec les radicaux et les socialistes de la SFIO. Cela l’a amené à avoir une fonction quasi institutionnelle d’expression des exclus du système, ce que le politologue Georges Lavau appelait la « fonction tribunicienne ». Comme il y avait dans la Rome antique, au Sénat, les tribuns de la plèbe qui prenaient le pouls de la rue et le faisaient entendre au pouvoir, le Parti communiste, sous la IVe République, faisait remonter les revendications du peuple dans le système.

Le RN joue ce rôle aujourd’hui d’une certaine manière, sans avoir le degré d’implantation qu’a eu le Parti communiste, qui avait, lui, créé une véritable contre-société. Il n’y a pas eu de frontisme municipal comme il y a eu un communisme municipal et départemental pendant des décennies : c’est d’une certaine manière l’échec du RN. Mais il a pu avoir cette fonction tribunicienne, faire remonter toute une série de malaises du peuple, des gens d’en bas.

Ce qui fait sa force, c’est qu’il décline la demande de protection, phénoménale dans notre société, sur tout le registre économique et social, mais aussi sociétal et culturel, ce qui donne une certaine cohérence à son offre politique et explique son impact. Depuis les années 1990 s’est d’ailleurs créée une certaine fidélité, comparable à celle de l’appareil communiste, à la figure par exemple de Marine Le Pen, qu’on appelle « Marine », comme on parlait de « Maurice » [Thorez]. Et puis, dans certaines villes, l’appareil joue un rôle social, comme l’appareil communiste pouvait le faire à plus grande échelle, par exemple dans les quartiers nord de Marseille, ou à Hénin-Beaumont, dans le Pas-de-Calais.

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Tout se passe comme si, dans un système politique, il ne pouvait pas ne pas y avoir une formation, une sensibilité, qui articule les demandes de ceux qui sont laissés aux marges du système. Et si cela ne se fait pas sous forme politique, cela surgit sous la forme sociale de l’éruption du type « gilets jaunes ». Et cela prend un aspect insurrectionnel.

Les germes de la disparition du RN seraient-ils, comme pour le PCF, dans son institutionnalisation ?

C’est possible. Le PCF a connu un destin autre parce qu’il a passé des alliances dans lesquelles la croyance communiste s’est étiolée. Le RN a tenté, pendant très longtemps, de s’allier avec la droite, mais c’est un échec. L’autonomie du RN, quelque part, est mieux préservée que celle du PCF. Et puis, la force du RN est entretenue par le cumul des crises : plus la France va mal, plus le RN se porte bien – le RN est un symptôme.

Donc le RN ne disparaîtra pas à brève échéance comme le Parti communiste, parce que son institutionnalisation a partiellement échoué. Il ne s’est pas vraiment installé dans les meubles de la République comme les communistes l’avaient fait, ce parti flotte quelque part entre son statut ancien d’héritier de l’extrême droite et son statut nouveau de parti populiste. L’épreuve du pouvoir peut d’ailleurs s’avérer redoutable, regardez ce qui s’est passé avec le Mouvement 5 étoiles en Italie ou le FPÖ en Autriche. Une fois qu’on est au pouvoir, on n’est plus le symptôme, on fait partie du système. Peut-être que l’échec relatif de l’institutionnalisation du RN le sauve d’une érosion.

Franck Johannès

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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