« Aux Etats-Unis, l’inquiétude est que les tensions ne baissent pas sur la question identitaire, les races et les genres »
CHRONIQUE
L’arrivée de Joe Biden est une bonne nouvelle pour l’ensemble du monde culturel. Mais le président américain saura-t-il jouer les rassembleurs, s’interroge Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde ».
Publié le 22 janvier 2021 à 11h33 Temps de Lecture 4 min.
Chronique. Joe Biden entre enfin dans la Maison Blanche et une bonne moitié des Américains sont soulagés. C’est en revanche l’ensemble du monde culturel, ou presque, qui est ravi. Avec une inquiétude : que les tensions ne baissent pas, au contraire, sur la question identitaire, les races et les genres. Pas sur les principes – tous prônent l’égalité – mais sur la démolition d’une culture universaliste, que les minorités considèrent comme une arme de l’homme blanc hétérosexuel pour garder le pouvoir. On connaît le résultat : des censures et beaucoup d’autocensure depuis cinq ans dans la culture et l’enseignement.
Joe Biden saura-t-il jouer les rassembleurs ? Pas sûr. Car la minorité noire a désormais des alliés au pouvoir. Aussi la gauche universaliste s’inquiète d’un face-à-face toujours plus rude. Rien de surprenant. C’est toujours au sein de la gauche et des libéraux que se jouent les combats sociétaux, tant ces derniers tiennent le pouvoir culturel.
Bret Weinstein en sait quelque chose, qui incarne la guerre des gauches. Ce professeur de biologie, partisan de Bernie Sanders, a ouvert les hostilités en 2017, quand il a refusé une journée « sans Blancs » décrétée par son université, Evergreen (Etat de Washington) : les enseignants et élèves non Noirs devaient quitter le campus pendant vingt-quatre heures. Il a refusé. Il a dû démissionner.
« Quand la gauche se retourne contre les siens », a écrit Bari Weiss, alors éditorialiste au New York Times. A la suite de la mésaventure de Bret Weinstein, des artistes et intellectuels ont été « annulés » (cancelled) pour comportement « inapproprié ». Par exemple Ian Buruma, directeur de la New York Review of Books, poussé à la démission en 2018 pour avoir publié une tribune d’un homme accusé d’agressions sexuelles, puis relaxé.
Radicalisme identitaire
Bret Weinstein et d’autres montrent comment une lutte, a priori rassembleuse, pour l’égalité s’est transformée en chasse au « privilège blanc » et donc en concurrence des identités. Qui finit souvent par prendre les juifs pour cible. L’historien Pierre Birnbaum relevait dans une tribune au Monde du 19 janvier l’antisémitisme de l’électorat de Trump.
Lire aussi « On a sous-estimé l’élément antisémite du soulèvement du Capitole »
Il y a aussi un antisémitisme qui monte dans la communauté noire radicale, pour qui le juif est d’abord un Blanc. Le conflit israélo-palestinien et le fait que nombre d’intellectuels juifs se sont opposés au radicalisme identitaire (Bret Weinstein, l’écrivain Seth Greenland, Philip Roth avant sa mort) ont joué aussi.
Cet antisémitisme est présent dans le puissant mouvement Black Lives Matter (« les vies noires comptent »), qui lutte contre le racisme dont les Noirs sont victimes. Et puis le combat s’est élargi. Le terme woke (« réveillé »), très en cours, qui incite à traquer les comportements « incorrects », s’est généralisé avec le film documentaire Stay Woke : The Black Lives Matter Movement (2016), de l’acteur Jesse Williams.
Le mouvement parle de « génocide » palestinien, organise des manifestations où l’on a pu entendre « Tuez les juifs », est proche du leader de Nation of Islam, Louis Farrakhan, qui a fait l’éloge d’Hitler, et a pour cofondatrice de sa section à Toronto, au Canada, Yusra Khogali, qui a quasiment appelé au meurtre de Blancs. Le rappeur Ice Cube, entre plusieurs Tweet de soutiens à Black Lives Matter, a publié un dessin montrant des banquiers juifs autour d’un plateau de Monopoly qui repose sur le dos d’hommes noirs et nus.
Cancel culture
L’ancien basketteur noir Kareem Abdul-Jabbar, 73 ans, devenu militant de l’antiracisme, a tiré la sonnette d’alarme dans une tribune publiée en 2020 dans Hollywood Reporter. Il reprend à sa façon la formule célèbre de Frantz Fanon, figure de l’anticolonialisme : « Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous. » Barack Obama s’est inquiété aussi de cette « cancel culture », fin 2019 lors d’un débat au sein de sa fondation : « Si tout ce que vous faites, c’est jeter des pierres, vous n’irez pas très loin. » Même chose pour des intellectuels noirs, dont Thomas Chatterton Williams, qui vient de publier Autoportrait en noir et blanc, désapprendre l’idée de race (Grasset, 224 p., 19,50 €).
Mais ces voix sont minoritaires, déplorait Kareem Abdul-Jabbar : « C’est de très mauvais augure pour l’avenir du mouvement Black Lives Matter. L’absence choquante d’une indignation massive l’est tout autant. » Car il y a peu d’indignation dans le monde culturel, par peur d’être disqualifié pour trumpisme. Peu aussi au Parti démocrate, où la figure montante Alexandria Ocasio-Cortez a eu ces mots : « Ceux qui se plaignent de la cancel culture pensent que tout leur est dû. »
Lire aussi * Genre, identités, cancel culture… Le fantasme du péril américain
Voilà pourquoi des universités, Chicago ou Berkeley, dont le prestige tient à la diversité des opinions, en sont arrivées à créer des centres pour la liberté d’expression. L’enjeu est là. On peut comprendre que des diffuseurs culturels américains – musées, galeries, plates-formes comme Netflix –, pour corriger une injustice, créent des programmes fondés sur la couleur de peau ou le genre de l’auteur.
C’est autre chose que de censurer une œuvre qui offense une communauté. « Je me sens blessé » est devenue une formule récurrente chez des Noirs, les LGBT+ aussi, d’autres encore, qui en appellent à des espaces sécurisés, au risque de se couper du pays réel. Or c’est l’essence d’un créateur que de pouvoir sortir du cadre où on l’assigne, de manier l’outrance, de heurter, se tromper aussi, avec pour juge de paix la loi, pas une communauté. C’est le devoir d’un chercheur que d’aborder la face dérangeante d’un sujet, et celui de son lecteur d’accepter les voix discordantes.
Mais voilà que ceux qui transgressent ces nouvelles règles, alors qu’ils devraient être protégés, doivent faire repentance. Avec ce résultat : on ne compte plus les œuvres qui dénoncent le Blanc – la rançon de sa domination – alors qu’une minorité est intouchable. On appelle cela une discrimination.
*Genre, identités, cancel culture… Le fantasme du péril américain
Par Zineb Dryef
Publié le 21 décembre 2020 à 20h30 – Mis à jour le 22 décembre 2020 à 08h57
ENQUÊTE
Apparus sur les campus nord-américains, ces concepts des sciences sociales qui secouent le débat public sont accusés d’« américaniser » la société française. Derrière cette mise en cause, une rivalité entre deux pays se rêvant chacun en phare de la pensée mondiale.
Les campus américains menacent-ils de faire exploser la société française ? Le risque paraît sérieux. Suffisamment pour que le président de la République lui-même s’en inquiète. Le 2 octobre, Emmanuel Macron prononce à l’hôtel de ville des Mureaux (Yvelines) son très attendu discours contre le séparatisme. La voix et le ton sont graves, il s’agit de présenter la stratégie française pour lutter contre l’islamisme radical. Une heure durant, il est question d’enseignement de l’arabe, de formation des imams, de renforcement de la laïcité…
Puis Emmanuel Macron déclare ceci : « Et quand je vois aujourd’hui certaines théories en sciences sociales totalement importées des Etats-Unis d’Amérique avec leurs problèmes, que je respecte et qui existent, mais qui viennent s’ajouter aux nôtres, je me dis que nous sommes déraisonnables à ne pas faire ce choix [celui de réinvestir le champ des sciences sociales]. »
Deux semaines plus tard, au lendemain de la mort de Samuel Paty, Jean-Michel Blanquer va plus loin : cette « matrice intellectuelle venue des universités américaines et des thèses intersectionnelles qui veulent essentialiser les communautés et les identités » serait « le terreau d’une fragmentation des sociétés qui converge avec le modèle islamique ».
De Marine Le Pen, qui craint l’importation d’une « guerre des races », au député LR Julien Aubert, qui réclame la création d’une mission d’information pour mettre un terme à « l’importation, depuis les Etats-Unis, d’une cancel culture » et « résister » à « une obsession pour les questions identitaires, importée de l’étranger », une partie de la classe politique ne semble plus avoir que ce mot d’« américanisation » à la bouche. Ils ne sont pas les seuls.
Venus à la rescousse du ministre de l’éducation nationale, une centaine d’intellectuels – parmi lesquels Laurent Bouvet, Marcel Gauchet, Gilles Kepel, Luc Ferry et Nathalie Heinich – ont signé, dans Le Monde daté des 1er et 2 novembre, un manifeste dans lequel ils suggèrent que « l’importation des idéologies communautaristes anglo-saxonnes » dans l’université française n’est pas sans lien avec la mort de Samuel Paty. Un texte qui a secoué le milieu universitaire ; certains de nos interlocuteurs ont préféré ne pas être cités tant cette question « inflammable » divise.
Depuis, de nombreuses réponses à ce manifeste ont été publiées dans la presse, dont celle, stupéfaite, de chercheurs anglo-saxons, qui ne se savaient pas coupables d’exportation de la « haine des Blancs et de la France ». Publiée le 5 novembre sur le site openDemocracy et rédigée par l’Australienne Alana Lentin, elle a été signée par des centaines d’universitaires américains et européens.
Universalisme fragile
Plus tôt cette année, à la fin du printemps, lorsque 20 000 personnes se sont rassemblées pour manifester contre les violences policières à Paris, certains n’ont voulu y voir qu’un effet de l’onde de choc provoquée par la mort de George Floyd, cet Afro-Américain asphyxié par un policier blanc. Par dizaines, des tribunes ont alerté sur « ces militants, pourtant anticapitalistes et antiaméricains, qui ne font que singer servilement ce qui se trame depuis quarante ans dans les universités outre-Atlantique » (Luc Ferry) et sur « le risque qu’a la France de devenir le 51e Etat américain »(l’essayiste canadien Mathieu Bock-Côté).

Face à l’urgence de ce péril américain, l’écrivain et philosophe Régis Debray a publié dans la foulée de ces manifestations un essai très pessimiste consacré aux dérives du progressisme identitaire. Son titre : Alignez-vous ! (Gallimard, « Tracts en ligne », no 1). Il y écrit notamment : « Dans les années 1970, l’Amérique ouvrait grand ses campus progressistes aux penseurs de la French Theory – Jacques Derrida, Michel Foucault et Gilles Deleuze. Un demi-siècle plus tard, elle exporte sans droits de douane ses Torquemada [inquisiteur espagnol] du “racisme systémique” et du “privilège blanc” sur nos terres universalistes. »
« Cela fait quarante ans que l’élite intellectuelle nous fait le coup de l’américanisation. » François Cusset, historien des idées
Même l’historien Pierre Nora, lorsqu’il a annoncé la fin de la revue Le Débat (elle a cessé de paraître après un dernier numéro, publié courant septembre), a évoqué sa crainte de l’américanisation du débat public en France. De fait, comme aux Etats-Unis, des personnalités publiques ont été empêchées ces derniers mois de prendre la parole dans des universités et des grandes écoles par des étudiants hostiles à leurs idées.
Ainsi, fin octobre 2019, une conférence de Sylviane Agacinsky, opposée à la PMA pour toutes les femmes, avait été annulée par l’université de Bordeaux sous la pression d’associations de défense des droits LGBT. Cette « cancel culture » est pour Pierre Nora « une néantisation de la culture ». Dans une interview accordée le 19 septembre 2020 à Charlie Hebdo, il a confié sa crainte qu’elle « n’arrive massivement en France. De même qu’il y avait eu la vague de politiquement correct venue des Etats-Unis ».
Mais de quoi parle-t-on ? A quelles idées ou idéologies « en vogue dans les campus américains » fait-on référence ? La réponse n’est pas simple tant ce terme d’« américanisation » fait office de fourre-tout. L’intersectionnalité ? Américanisation. La cancel culture ? Américanisation. Les études postcoloniales ? Américanisation. #metoo ? Américanisation. Les jeunes qui manifestent contre les violences policières ? Américanisation. La panthéonisation de Rimbaud et Verlaine ? Américanisation. Lilian Thuram, qui sort un livre intitulé La Pensée blanche (éditions Philippe Rey) ? Américanisation. Adèle Haenel qui quitte les Césars ? Américanisation. Cet inventaire n’est pas exhaustif.A
« Cela fait quarante ans que l’élite intellectuelle nous fait le coup de l’américanisation, rappelle l’historien des idées François Cusset, professeur de civilisation américaine à l’université de Nanterre. Les Français semblent imaginer que l’actualité intellectuelle mondiale se réduit à un dialogue entre la France et l’Amérique ; la France incarnant l’universel et l’Amérique ses dérives identitaires. »
Prenons le cas précis de l’intersectionnalité, dont on semble croire qu’elle est une idée américaine. Cet intérêt pour l’analyse croisée des questions de genre, de classe et de race est mondial, soutient Cusset. La question coloniale ou postcoloniale concernant la quasi-totalité de la population planétaire, elle est abordée par tous. « Les laboratoires de recherche en sciences humaines en Inde, en Asie ou en Afrique travaillent sur ces questions. L’Amérique latine croise indigénisme et marxisme depuis des décennies, et le Brésil est le plus grand pays multiculturel avec les États-Unis. Ce n’est pas l’université américaine qui envahit le village gaulois ; c’est le village gaulois qui continue à se fermer à ce qui n’est ni une vague ni une vogue ! Ces débats ont lieu partout, à Calcutta, à São Paulo, à SanFrancisco… C’est tout à fait mondial. »
Influences mutuelles
Institutionnellement, les gender studies et les black studies sont bien nées aux Etats-Unis dans le courant des années 1970 – les universités américaines sont les premières à proposer ces cursus. « A cette époque, l’université américaine a vu l’arrivée d’étudiants venus de différentes minorités, très politisés, décrit le sociologue Stéphane Dufoix. Ils se sont rendu compte qu’on ne parlait pas d’eux et de leur histoire, et ce sont eux qui ont réclamé la création de ces nouveaux cursus. C’est comme ça que sont nés les black studies, les latino studies, les gay et lesbian studies… »
Ces dernières années, les rayons des librairies françaises se sont enrichis de cette littérature intersectionnelle, souvent américaine. Des livres qui étaient épuisés ou jamais traduits, notamment sur l’afroféminisme. « Evidemment, et heureusement, il y a des influences et des transferts politiques et culturels, bien sûr, souligne l’historienne Florence Rochefort, rappelant que les féministes françaises et américaines se sont toujours mutuellement nourries de leurs travaux respectifs. On peut prendre l’exemple du Deuxième Sexe, de Simone de Beauvoir, qui va être un peu oublié en France après sa parution (en 1949). Il sera relu par les féministes américaines dans les années 1960. Betty Friedan, sans la citer, va beaucoup s’en inspirer. Il y a des allers-retours. »
« Le plein déploiement de ces “studies” est lié au fait que l’université américaine est un hub mondial. » François Cusset, historien
Pour Stéphane Dufoix, qui travaille à une histoire mondiale des sciences sociales, cette affaire d’invasion de l’université française par des postcoloniaux, indigénistes et décoloniaux venus d’outre-Atlantique ne tient pas la route. « Ce dont parlent ceux qui s’attaquent à ces courants, ce ne sont pas des écrits académiques mais d’une pensée militante qui serait anti-occidentale », explique-t-il.
François Cusset concède que des dérives existent, qu’une avant-garde universitaire très provocatrice se complaît à la surenchère rhétorique – étudiants comme enseignants – de la même manière qu’en France, des courants activistes exagèrent leurs positions et manipulent ces concepts de façon outrancière. Ces exemples extrêmes, peu représentatifs du travail scientifique sur ces questions, viennent un peu plus brouiller le débat. « Mais, imaginer qu’il s’agit d’une pensée américaine – cette simplification à outrance ! – nie la circulation qui est au cœur de la fabrication des idées, des concepts et des mouvements scientifiques »,poursuit Dufoix
Lire aussi Les sciences sociales contre la République ?
Si de nombreux auteurs liés aux études postcoloniales ou aux études décoloniales sont publiés aux États-Unis ou y enseignent, beaucoup ne sont pas d’origine américaine. « Lorsque Edward Said publie L’Orientalisme [considéré comme le texte fondateur des études postcoloniales], en 1978, il est enseignant aux Etats-Unis, mais son intérêt pour la question est lié à sa propre biographie, celle d’un enfant né de parents palestiniens, élevé en Egypte avant de partir en Amérique. L’écriture de cet ouvrage s’appuie sur une forme de circulation complexe des idées : celles des philosophes français des années 1960-1970 – Foucault, Derrida, Deleuze – et celles de Gramsci telle qu’elle a circulé aux Etats-Unis. »

Le « postcolonialisme » et le « décolonialisme » venus des « campus américains » qui gangrèneraient nos esprits doivent donc leur développement aux chercheurs du monde entier. L’anthropologue américano-colombien Arturo Escobar enseignait à Berkeley. Walter Mignolo, sémiologue argentin, a fait sa thèse avec Roland Barthes en France avant d’aller aux Etats-Unis. Le philosophe camerounais Achille Mbembe, après sa formation parisienne, s’est installé à New York.
La French Theory a inspiré des générations de chercheurs américains, devenus aujourd’hui des références des gender studies. « L’université américaine a accueilli énormément d’intellectuels étrangers – des Indiens, des Africains, des Latino-Américains, des Chinois parfois en danger chez eux ou alors plus banalement mieux payés que dans leurs pays, souligne François Cusset. Le plein déploiement de ces studies est beaucoup lié au fait que l’université américaine est un hub mondial. »
« Déjà à la Belle Epoque, le discours antiféministe prétend que ce mouvement est une importation étrangère, notamment de l’Amérique. » Florence Rochefort, historienne
Comment expliquer alors que Jean-Michel Blanquer, qui fut chercheur lui-même, ou que des centaines d’universitaires persistent à considérer comme américaines des notions qui doivent autant à des intellectuels français qu’indiens ou sud-africains ? D’où vient cette obsession française ? En réalité, bien avant notre ministre de l’éducation, « Baudelaire ou les frères Goncourt s’inquiétaient déjà de l’américanisation », rappelle Ludovic Tournès, professeur d’histoire à l’université de Genève et auteur d’Américanisation. Une histoire mondiale (XVIIIe-XXIe siècle) (Fayard). Baudelaire a même forgé cet adjectif, « américanisé ».
Toujours employé de façon péjorative, il traduit surtout un sentiment antiaméricain : « La répulsion de la France est liée au fait qu’elle partage avec les Etats-Unis de considérer que son modèle est potentiellement universel, soulève Ludovic Tournès. Sauf que la France, depuis les guerres mondiales, est en déclin, alors que les États-Unis, au même moment, sont sur une pente ascendante. Il y a une espèce d’aigreur d’un universalisme en déclin envers un universalisme en ascension. »
Episode 1François Gemenne : « L’universalisme français a perdu sa dimension universelle et cosmopolite »
En réalité, cette panique d’une acculturation de la pensée française n’est donc jamais que le 10 567e épisode de ce qui ressemble à un gimmick du débat public français, en particulier lorsqu’il est question de race ou de genre. Comme si la fascination-répulsion de l’Amérique servait de ferment au débat public en France. « De fait, le premier effet de ce mot sur le débat public est d’hystériser les positions », remarque Ludovic Tournès. Comme l’on craint aujourd’hui rien moins qu’une « guerre des races », on a longtemps craint une guerre des sexes importée des États-Unis.
« Déjà, à la Belle Epoque, au début du XXe siècle, alors que les féministes connaissent un moment d’apogée, le discours antiféministe prétend que ce mouvement est une importation étrangère, notamment des pays protestants et de l’Amérique », souligne l’historienne Florence Rochefort, coautrice de Ne nous libérez pas, on s’en charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours (La Découverte).
République vs démocratie
Au milieu des années 1980, le débat se grippe. A l’époque, on parle beaucoup du caractère politically correct qui se développe dans les universités outre-Atlantique. Le « PC », qui est d’abord une manière de réfléchir aux stéréotypes véhiculés par le vocabulaire, devient en France synonyme de bien-pensance et de dictature des minorités.

Le 22 janvier 1997, lors d’un débat sur la réforme de la procédure criminelle, le député Jacques Brunhes (PCF) propose de remplacer dans un article de loi concernant les jurys d’assises le mot « homme » par celui de « personne ». Jacques Toubon, alors garde des sceaux, s’emporte : « Voudriez-vous imiter ces pays frappés par le “politiquement correct”, où systématiquement l’on remplace des mots qui ont acquis une portée symbolique et historique par des termes comme “humanité”, “personne”, par exemple pour faire place aux revendications notamment des ligues féministes ? » Le député Bernard Schreiner (RPR) ricane : « Les rapporteuses » ! « Où irions-nous ? », s’affole Jacques Toubon avant de rappeler au malheureux Jacques Brunhes que la France doit veiller à rester « universaliste ».
Lire aussi « Islamo-gauchisme » : histoire tortueuse d’une expression devenue une invective
« La défense de cet universalisme républicain a été historiquement construite en France contre le modèle américain », souligne Stéphane Dufoix, qui rappelle la distinction opérée par Régis Debray à la suite de l’affaire du voile, en 1989, entre les concepts de démocratie à l’anglo-saxonne et de république à la française : la république, incarnée par la France, ne reconnaît pas de différence entre les individus, tandis que la démocratie, incarnée par le modèle américain, laisse proliférer les particularismes et la tyrannie des minorités. « La démocratie, ce qui reste quand on éteint les Lumières », écrivait le philosophe. « Cela explique pourquoi ceux qui attaquent ces mouvements postcoloniaux ou décoloniaux les imaginent venir des campus américains », observe Dufoix.
Jacques Toubon, encore lui, lors d’un débat sur le harcèlement sexuel à l’Assemblée le 21 juin 1991, avertit que « le législateur ne doit pas céder à la mode ». La mode, ce sont les Etats-Unis, où, cette même année, une affaire de harcèlement sexuel oppose une professeure de droit, Anita Hill, au juge Clarence Thomas, candidat à la Cour suprême (et qui y siège actuellement).
« Dire que les jeunes de banlieue miment les Noirs américains empêche de s’intéresser au rapport de la France à son histoire coloniale. » Ludovic Tournès, historien
Onze ans plus tard, en mars 2002, le harcèlement sexuel est depuis longtemps un délit puni par la loi française, mais, lorsque des étudiantes publient une pétition contre le harcèlement sexuel à l’université, certains observateurs crient à l’américanisation de la société et au puritanisme. On ira jusqu’à parler d’un « concept flou, fantasmé à partir de l’exemple américain ». Résultat : on parle de tout, mais pas de harcèlement sexuel.
Ce discours récurrent sur le puritanisme importé des Etats-Unis contribue surtout à polluer les débats, relève Florence Rochefort : « Dans le fond, c’est le refus d’une politisation d’un rapport interpersonnel que les féministes analysent comme un rapport de domination masculine. C’est une façon de nier une réalité. » L’historien Ludovic Tournès abonde : « Le harcèlement sexuel ou la discrimination des minorités sont des problèmes français. Quand on dit que les jeunes de banlieue miment les Noirs américains, cela empêche de s’intéresser au rapport de la France à son histoire coloniale. L’emploi de ce terme aboutit à hystériser le débat et à masquer le vrai problème. »
Il souligne le mésusage que l’on fait du mot « américanisation ». Ludovic Tournès l’envisage comme « la construction d’un sentiment d’appartenance à une nation qui s’est conçu d’emblée à l’échelle de la planète » : c’est la mondialisation d’un certain nombre de produits et de pratiques venues des Etats-Unis, mais c’est aussi la façon dont ce pays digère des pratiques venues d’ailleurs et dont les pays influencés par l’Amérique se réapproprient à leur tour ces pratiques et objets importés.
Il s’agit d’un processus de long terme, pas d’un débat de deux semaines sur la cancel culture. « Que l’on s’imprègne de certains débats, que l’on s’en inspire, cela est certain ; mais la société française ne se transforme pas sur le modèle états-unien, soupire Ludovic Tournès. Depuis le temps qu’on crie à l’américanisation, on devrait être américains depuis un siècle, or on ne l’est pas, n’en déplaise à Régis Debray. »
Zineb Dryef
Voir aussi: