Des prépas protégées et des universités sacrifiées: c ’est ainsi qu’on exacerbe des inégalités structurelles, enracinées depuis trop longtemps, et qui font honte à une démocratie libérale.


« Des universités sacrifiées face à des prépas protégées »

TRIBUNE

Olivier Esteves

Professeur des universités

Pourquoi empêcher tous les travaux dirigés en présentiel à l’université publique et laisser les élèves des classes préparatoires y assister ?, s’interroge le professeur des universités Olivier Esteves.

Publié le 12 janvier 2021 à 23h58 – Mis à jour le 13 janvier 2021 à 10h26  

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/01/12/olivier-esteves-des-universites-sacrifiees-face-a-des-prepas-protegees_6066033_3232.html 

Temps de Lecture 4 min.

Olivier Ertzscheid, enseignant à l’université de Nantes, lors d’un cours en extérieur, à la Roche-sur-Yon (Vendée), le 15 décembre 2020.
Olivier Ertzscheid, enseignant à l’université de Nantes, lors d’un cours en extérieur, à la Roche-sur-Yon (Vendée), le 15 décembre 2020. LOIC VENANCE / AFP

Tribune. Sur France Inter ou dans Le Monde, on a entendu ou lu, dimanche 10 janvier, des journalistes se pencher au chevet d’étudiants en souffrance, lassés des cours à distance, toujours plus précarisés. Pendant que cette vraie empathie occupe l’espace médiatique, c’est bien sûr business as usual – à l’exception des masques, évidemment –, avec des cours en présentiel en classes préparatoires. C’est ainsi qu’on exacerbe des inégalités structurelles, enracinées depuis trop longtemps, et qui font honte à une démocratie libérale.

Lire aussi  Dans les universités, un sentiment d’épuisement s’installe après une rentrée de janvier confuse

Lors de conseils d’UFR [unité de formation et de recherche] ou de réunions de pilotage universitaire dans lesquelles on pose la question de l’interprétation des recommandations officielles liées au Covid-19, le privilège octroyé à d’autres structures (comme les prépas) n’est jamais, ou presque, posé. La tête dans le guidon de notre vélo bringuebalant de l’université publique, nous ne voyons pas passer les SUV rutilants des prépas dont les chauffeurs et passagers, même masqués, nous dépassent à toute vitesse.

Si d’aventure quelqu’un(e) pose la question de cette inégalité structurelle, alors l’argument brandi est marqué au coin d’un bon sens apparemment apolitique : « Oui, tu sais, les prépas sont incluses dans les lycées, donc c’est logique en fait. »

Causes structurelles

Beaucoup d’universitaires ont un lien paradoxal avec les prépas. La (grande) majorité en sont sans doute issus, même si des statistiques nationales exhaustives n’existent pas sur la question, et ils y envoient ou essaient d’y envoyer leurs enfants, trop conscients au quotidien des carences structurelles de leurs institutions.

Enfin, un certain nombre donnent des « khôlles » (des oraux individuels, dans le jargon prépa) qui sont plutôt bien payées, mieux en tout cas que les travaux dirigés (TD) à la fac. Cet impensé a des causes structurelles, liées à l’itinéraire personnel et à la sociologie des universitaires.

Récit : « Un risque majeur de perdre le lien avec les étudiants » : la communauté universitaire face au décrochage

Cet impensé existe également au niveau gouvernemental. Lorsque Macron, Castex, Blanquer etc., évoquent les dispositions applicables au « supérieur », les prépas ne sont pas incluses dans les mesures de limitation des jauges étudiantes, et bénéficient d’un flou politique qui est presque reconnu par le gouvernement lui-même.

Ainsi, citons son porte-parole, Gabriel Attal, le 30 octobre 2020 [sur son compte Instagram], dans la foulée d’une conférence de presse de M. Castex : « Le sujet des BTS, IUT et prépas n’ayant finalement pas été abordé dans la conférence de presse, je vous indique que les cours continueront à se tenir en présentiel. »

Méconnaissance des étudiants

Pour l’opinion publique et les façonneurs de la parole publique de manière générale, les facs, cela veut dire des amphis bondés, même si les cours magistraux constituent une minorité de nos enseignements. J’en ai fait l’expérience lorsque des équipes de télé ont débarqué dans mes cours après avoir annoncé que j’interdisais toujours tous les écrans, ordinateurs et téléphones portables (Libération, le 18 septembre 2018).

Le premier contact avec les étudiants a simplement toujours été sur le mode : « Je peux venir en amphi ? Vous avez cours quand en amphi ? » Conséquence : le mode distanciel a d’abord peut-être semblé acceptable et logique au plus grand nombre, compte tenu de cette représentation mentale collective.

Mais pourquoi empêcher tous les travaux dirigés sur site à l’université publique et laisser faire le présentiel dans tous les TD de classes préparatoires ? Les étudiants de prépas, sélectionnés, et auprès de qui l’Etat investit bien plus d’argent, sont sans doute mieux à même de suivre des cours en distanciel, en tout cas on peut le penser. Pourtant ce sont les autres, très majoritaires, qui sont sacrifiés.

« M. Macron a dit : “C’est dur d’avoir 20 ans en 2020.” C’est sans doute mille fois moins dur pour les étudiants de la prépa Henri-IV que pour ceux de Cergy ou de Lille »

Frédérique Vidal [la ministre de l’enseignement supérieur] a proposé ces dernières semaines de mettre en place des groupes de TD pour une dizaine d’étudiants, ceux qui sont en souffrance, susceptibles de décrocher, etc. Cette personne ne semble pas savoir que pour les premières années, sur les campus hypermassifiés, la méconnaissance des publics étudiants est totale. Pendant ce temps, les « khôlles » en prépas continuent, et les enseignants connaissent, bien sûr, les noms de leurs étudiants.

Monsieur Macron a dit : « C’est dur d’avoir 20 ans en 2020. » C’est sans doute beaucoup, mille fois moins dur pour les étudiants de la prépa Henri-IV, dont il est lui-même issu, que pour ceux de Cergy, de Paris-Est Créteil, ou de Lille. Le 19 juin 2019, M. Blanquer exprimait son amour aux enseignants de prépas : « Vous êtes tout ce que j’aime », leur a-t-il dit, un an et demi avant de stigmatiser « l’islamo-gauchisme » rampant dans les universités publiques.

Tribune : « Derrière la froide objectivité de la technologie, le “distanciel” est un redoutable instrument de sélection »

Certes, la période exceptionnelle que l’on vit attise des centaines de jalousies : les libraires ne comprennent pas que les supermarchés soient ouverts, les restaurateurs montrent ces foules qui s’amassent dans le métro, beaucoup s’indignent de ce que tant d’entreprises, non sanctionnées, regimbent face au télétravail.

Néanmoins, les inégalités entre différentes catégories d’étudiants ne font que cristalliser des inégalités profondément ancrées depuis des décennies. Elles touchent beaucoup plus de monde et elles touchent à la jeunesse, l’avenir de ce pays.

En outre, sur le marché de l’emploi, dans quelques années, les CV d’anciens prépas seront encore plus avantagés que les CV d’étudiants ayant suivi un cursus à distance (donc partiellement décrédibilisé) dans une fac publique. Il ne s’agit aucunement de monter les uns contre les autres, mais de prendre conscience, collectivement, que le séparatisme peut décidément revêtir des formes très diverses.

 Lire aussi  « Etudier à distance fonctionne mal, voilà tout »

Olivier Esteves est professeur des universités, spécialiste de la culture et de la politique des pays anglophones à Lille.

Olivier Esteves(Professeur des universités)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire