Biodiversité: une controverse sur le déclin gravissime ou grave des insectes

Vive controverse autour du déclin des insectes

Par  Stéphane Foucart

Publié le 18 janvier 2021 à 18h00 – Mis à jour le 19 janvier 2021 à 07h03

https://www.lemonde.fr/sciences/article/2021/01/18/vive-controverse-autour-du-declin-des-insectes_6066693_1650684.html

ENQUÊTE

Une étude récemment publiée dans la revue « Science », qui relativise le rythme de disparition des insectes et qui passe désormais pour une référence, suscite des critiques méthodologiques sévères, auxquelles les auteurs ne répondent que partiellement.

C’est l’étude que tout le monde attendait ; elle est aujourd’hui au cœur d’une vive controverse. En avril 2020, la revue Science publiait à sa « une » la plus vaste méta-analyse conduite à ce jour sur le déclin des populations d’insectes.

https://science.sciencemag.org/content/368/6489/417

Des chercheurs conduits par Roel van Klink et Jonathan Chase (Centre allemand pour la recherche intégrative sur la biodiversité, à Leipzig) y établissent de nouvelles estimations de la vitesse de ce phénomène, qui est au centre d’une attention de plus en plus forte. Des chiffres plutôt rassurants : une baisse d’abondance des insectes terrestres limitée à 9 % par décennie, et une surprenante hausse de 11 % par décennie pour les insectes aquatiques. Loin de l’« Armageddon des insectes » suggéré par les études le plus souvent citées sur le sujet – l’une des plus récentes estimait par exemple la perte d’abondance des arthropodes (insectes, araignées, mille-pattes) à 78 % entre 2007 et 2018, sur un échantillon de 150 prairies allemandes

https://www.nature.com/articles/s41586-019-1684-3

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Chiffres rassurants, donc, et a priori d’autant plus crédibles qu’une méta-analyse (exercice consistant à rassembler les données de nombreux travaux disponibles) est théoriquement plus fiable que chaque étude prise indépendamment. Plus de 120 organes de presse à travers le monde ont relayé ces estimations – souvent avec soulagement. Dans son rapport « Planète vivante », le WWF s’appuie largement sur ces chiffres.

La revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) les met elle aussi en avant dans son dossier sur le déclin des insectes publié mardi 12 janvier.

Accumulation spectaculaire de biais

Mais, huit mois après leur publication, ces travaux promis à devenir une référence incontournable se retrouvent au centre d’une intense dispute. Certains chercheurs n’hésitent pas à les considérer comme « invalides », minés par une accumulation spectaculaire de biais et d’erreurs méthodologiques. A ce jour, dans différents commentaires critiques ou lettres à l’éditeur de Science, soixante scientifiques ont manifesté des doutes sur leur solidité. Leurs auteurs, eux, maintiennent leur position.

Pour estimer les variations moyennes du nombre d’insectes terrestres et aquatiques, les chercheurs allemands ont inclus dans leur méta-analyse 166 études, rassemblant des mesures faites sur près de 1 700 sites dans le monde entier – la plupart en Amérique du Nord et en Europe. Parmi les équipes critiques, celle conduite par Marion Desquilbet (Inrae) et Laurence Gaume-Vial (CNRS), qui rassemble dix chercheurs français, britanniques et belges, a procédé à un travail de fourmi : ces scientifiques ont passé en revue l’ensemble des études incluses dans la fameuse méta-analyse. Et ont décortiqué la méthode utilisée pour assembler ces données.

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Leur commentaire critique, publié le 18 décembre dans Science, identifie des biais importants et des problèmes méthodologiques dans 113 des 166 études utilisées dans la méta-analyse. « Un problème fondamental est qu’un tiers des 166 études vise en réalité à évaluer l’effet d’une perturbation spécifique sur un milieu donné, explique Marion Desquilbet. Par exemple, lorsque vous créez des mares artificielles et que vous observez leur colonisation par des libellules, vous obtenez mécaniquement une tendance à la hausse de leur abondance. C’est la même chose lorsque vous commencez à compter les insectes après un feu de forêt, vous allez observer leur retour, du fait de la fin d’une perturbation ponctuelle. Ou encore, si vous commencez à dénombrer des moustiques après la fin de l’utilisation d’insecticide… Tout cela ne dit rien de l’évolution de l’abondance générale des insectes dans l’environnement ! »

Une soixantaine d’études incluses dans le jeu de données des chercheurs allemands relèvent ainsi d’« expériences naturelles » ou d’expériences scientifiques contrôlées. Comme celle conduite sur un champ de 7 hectares, dont chacune des 172 microparcelles est soumise à différentes conditions expérimentales : les variations d’abondance d’insectes au cours du temps sur chacune de ces zones – qui pèsent plus de 15 % de l’ensemble des sites terrestres mondiaux inclus dans l’étude – ont été indistinctement utilisées dans la méta-analyse.

« Comparer des pommes et des oranges »

« Une telle approche est jugée irresponsable par de nombreux spécialistes des méta-analyses, explique l’écologue Bradley Cardinale (université de Pennsylvanie), extérieur à la controverse. Cela consiste à rassembler dans une analyse commune toutes les études documentant les changements dans l’abondance des insectes, sans tenir compte des différences dans la conception ou l’objectif de ces études. » Cela revient, illustre le chercheur américain, « à comparer des pommes et des oranges ».

« Si les erreurs sont réparties de manière égale et homogène, leur utilisation est justifiée » Les auteurs de l’étude

De son côté, Roel van Klink estime que la frontière est trop floue entre les études qu’il faudrait retenir et celles qu’il faudrait exclure. « S’il n’y a pas de définition claire, exclure des données de l’analyse mènerait à du “cherry picking”[« picorage sélectif »], en fonction des présupposés du chercheur, ce qui conduirait à des résultats biaisés », déclare-t-il. Mieux vaudrait tout intégrer, en somme, pour ne pas prêter le flanc à la critique d’un choix orienté des études à prendre en compte.

Les griefs ne s’arrêtent toutefois pas là. « Une des premières failles que nous avons identifiées, c’est que 27 des 63 études utilisées pour évaluer l’abondance des insectes aquatiques portent en réalité sur des assemblages d’invertébrés qui comprennent des insectes, mais aussi des mollusques, des vers ou des crustacés, explique Laurence Gaume-Vial. Or, on ne peut pas déduire de tendance pour les insectes à partir des tendances de l’ensemble des invertébrés. D’autant que certains mollusques peuvent proliférer. »

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Dans leur réponse à ces critiques, publiée par Science, M. van Klink et ses collègues assurent avoir répété leurs calculs en excluant certaines séries de données portant sur de tels assemblages. Et que leurs résultats sont inchangés. La réponse ne convainc pas leurs contradicteurs. « Les auteurs n’ont jamais regardé ce qui arrivait aux résultats s’ils enlevaient tous les problèmes à la fois, dit Laurence Gaume-Vial. Pire,dans l’erratum qu’ils ont publié, ils ont même ajouté les données de deux sites de lacs artificiels russes caractérisés par une forte augmentation des assemblages d’invertébrés aquatiques. » Or, poursuit Mme Gaume-Vial, « ces assemblages comprenaient très peu d’insectes : 0,7 % et 5 % de la biomasse totale des invertébrés, d’après des données récentes dans ces réservoirs ».

Amélioration supposée des eaux douces

L’idée qu’en moyenne l’abondance des insectes aquatiques augmente au rythme actuel de 11 % par décennie, comme l’estiment M. van Klink et ses collègues, suscite la stupéfaction de nombreux autres chercheurs. D’autant que, pour expliquer ce résultat, les auteurs de la méta-analyse suggèrent que cette augmentation serait attribuable à une amélioration de la qualité des eaux douces de surface (lacs, rivières, mares, etc.).

Vingt biologistes d’une dizaine d’institutions de recherche et d’universités, conduits par Sonja Jähnig (Institut Leibniz d’écologie aquatique, à Berlin), estiment, dans une critique publiée par la revue WIREs Water, qu’une telle conclusion va à l’encontre « de récentes publications documentant un déclin global drastique de la biodiversité en eau douce ». Eux aussi pointent des « problèmes majeurs » dans la méta-analyse.

En particulier, écrivent-ils, une augmentation de la biomasse et/ou du nombre total d’individus dans un assemblage de plusieurs types d’organismes peut refléter le « remplacement d’espèces sensibles par des espèces tolérantes » à certains stress, comme les pollutions, le changement climatique, etc. En somme, la disparition des éphémères peut aller de pair avec une prolifération des moustiques sans que cela implique une amélioration de la qualité du milieu… « De toute façon, l’hypothèse d’une amélioration de la qualité des eaux douces suggérée dans la méta-analyse ne repose sur aucune donnée », tranche Marion Desquilbet.

Un spécimen mâle de « Goliathus orientalis », coléoptère originaire de la République démocratique du Congo et qui mesure environ 8,5 cm de long. SPL / SCIENCEPHOTO.FR / SUCRÉ SALÉ 

Pour M. van Klink et ses collègues, cette amélioration supposée des eaux de surface pourrait être liée au fait que « les pratiques agricoles sont devenues moins nuisibles à la qualité des eaux qu’elles ne l’étaient dans le passé ». Leur analyse indique de plus que la présence de parcelles agricoles semble favoriser la présence d’insectes.

« Quand le nombre d’observateurs est décuplé, on trouve forcément beaucoup plus de papillons ! » Marion Desquilbet, Inrae

Comment établir cette corrélation ? Les auteurs ont utilisé des images satellites pour catégoriser l’usage des terres autour des sites de prélèvement d’insectes inclus dans leur analyse. Mais, là encore, cette observation est disputée. « La résolution des photos satellites utilisées est trop faible pour faire la distinction entre les prairies, par exemple, et les parcelles agricoles, explique Marion Desquilbet. En utilisant les études elles-mêmes ou d’autres images satellites plus précises, nous estimons que, sur 48 études terrestres considérées comme incluant des zones de cultures, l’évaluation a été incorrecte pour 31 d’entre elles… »

Dans leur réponse, les auteurs de la méta-analyse conviennent que les données satellites sont imparfaites. Mais, écrivent-ils, « si les erreurs sont réparties de manière égale et homogène, leur utilisation est justifiée ». D’autres limites ou erreurs sont toutefois soulignées, notamment la surreprésentation, dans les données agrégées, de certains insectes, comme les moustiques, qui tendent à proliférer, tandis que les abeilles sauvages et domestiques, en fort déclin, sont presque absentes.

Jeux de données aberrants

Les contradicteurs relèvent également l’inclusion d’une vingtaine d’études ne comportant que deux années d’observations, ou encore la prise en compte de certains jeux de données aberrants. « On trouve par exemple une série dans laquelle la quantité de papillons migrateurs en Belgique a été multipliée par 300 entre 1983 et 1996 », dit Mme Desquilbet. Et ce, alors que la grande majorité des études disponibles montre une forte chute de l’abondance et de la diversité des lépidoptères, partout en Europe… « Après examen, nous avons réalisé que cette série était biaisée par l’accroissement de l’effort d’échantillonnage, détaille la chercheuse française. Quand le nombre d’observateurs est décuplé, on trouve forcément beaucoup plus de papillons ! »

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« S’ils veulent refaire l’analyse, ils sont les bienvenus » Roel van Klink

Les avis demeurent partagés. « Après avoir lu les échanges publiés, ma confiance dans les résultats de Roel van Klink et ses collègues n’a fait que croître », assure l’écologue Gergana Daskalova (université d’Edimbourg, Ecosse). « Lorsque nous voyons des résultats publiés qui remettent en question les idées dominantes, il est sain de les remettre en question et de les réanalyser », ajoute sa collègue Maria Dornelas (université St Andrews, Ecosse). La vivacité de la controverse est ainsi, selon elle, « un signe de l’importance de l’étude ». Les chercheuses, qui avaient salué l’étude à sa publication, dans un article de perspective publié par Science, soulignent toutes deux que, dans leur réponse, M. van Klink et ses collègues trouvent des estimations inchangées après avoir repris leurs calculs. Contactée par Le Monde, la revue Science maintient la publication et souligne que les débats qu’elle a suscités lui sont clairement associés sur son site, « afin qu’ils soient visibles par la communauté scientifique ».

De leur côté, Marion Desquilbet, Laurence Gaume-Vial et leurs coauteurs protestent que seule une part très réduite de leurs critiques a été prise en compte. « Je dirais qu’ils ont tenu compte de 5 % de nos objections », dit Mme Gaume-Vial. M. Cardinale est plus sévère encore. Il estime que la méta-analyse « n’aurait pas dû passer le peer review [l’expertise préalable à la publication] d’une revue de qualité comme Science ». Quant à la réponse des auteurs aux critiques, ajoute-t-il, « elle ne montre aucune tentative sérieuse de prendre en considération les défauts de l’étude originelle ».

Comment trancher ? Roel van Klink rétorque malicieusement à ses contradicteurs que les données et les méthodes d’analyse employées par ses collègues et lui sont ouverts. « S’ils veulent refaire l’analyse, dit-il, ils sont les bienvenus. » Mais pour l’entomologiste et systématicien Philippe Grandcolas (CNRS), ce n’est peut-être pas la peine. « Les critiques envers cette méta-analyse me semblent assez justes, dit-il. Au-delà des aspects techniques, avant de conduire une méta-analyse, il faut cadrer précisément la question à laquelle on veut répondre. Ici, on essaie de trouver une estimation globale et chiffrée à partir de situations locales sans aucun rapport. Je ne suis pas certain que cela ait un sens. »Stéphane Foucart

En trente ans, près de 80 % des insectes auraient disparu en Europe

Ce déclin catastrophique est dû à l’intensification des pratiques agricoles et au recours aux pesticides. Il menace la chaîne alimentaire. 

Par Stéphane FoucartPublié le 18 octobre 2017 à 20h02 – Mis à jour le 19 octobre 2017 à 07h56  

Temps de Lecture 5 min. 

https://www.lemonde.fr/biodiversite/article/2017/10/18/en-trente-ans-pres-de-80-des-insectes-auraient-disparu-en-europe_5202939_1652692.html

Une libellule, près de Briesen, en Allemagne, en 2012.
Une libellule, près de Briesen, en Allemagne, en 2012. PATRICK PLEUL / AFP

En moins de trois décennies, les populations d’insectes ont probablement chuté de près de 80 % en Europe. C’est ce que suggère une étude internationale publiée mercredi 18 octobre par la revue PLoS One, analysant des données de captures d’insectes réalisées depuis 1989 en Allemagne ; elle montre en outre que le déclin des abeilles domestiques, très médiatisé par le monde apicole, n’est que la part émergée d’un problème bien plus vaste.

« Nos résultats documentent un déclin dramatique des insectes volants, de 76 % en moyenne et jusqu’à 82 % au milieu de l’été, dans les aires protégées allemandes, en seulement vingt-sept ans, écrivent Caspar Hallmann (université Radboud, Pays-Bas) et ses coauteurs. Cela excède considérablement le déclin quantitatif, estimé à 58 %, des vertébrés sauvages depuis 1970. »

Le facteur majeur permettant d’expliquer un effondrement aussi rapide, avancent les auteurs, est l’intensification des pratiques agricoles (recours accru aux pesticides, aux engrais de synthèse, etc.).

Impact de grande magnitude sur les écosystèmes

Formellement, les mesures publiées ne concernent que l’Allemagne. « Mais la France ou le Royaume-Uni ont des systèmes agricoles très semblables et qui utilisent les mêmes intrants qu’en Allemagne, explique Dave Goulson (université du Sussex, Royaume-Uni), coauteur de ces travaux. On ne peut pas l’affirmer, mais je dirais donc qu’il y a une bonne chance pour que l’Allemagne soit représentative d’une situation bien plus large. Si c’est effectivement le cas, alors nous sommes face à une catastrophe écologique imminente. »

Cet effondrement rapide de l’entomofaune, préviennent en effet les chercheurs, a un impact de grande magnitude sur l’ensemble des écosystèmes – les insectes formant l’un des socles de la chaîne alimentaire.

En France, de telles données n’ont pas fait l’objet de publication récente. Mais laZone Atelier Plaine & Val de Sèvre du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), une zone de recherche située dans les Deux-Sèvres, dispose d’un site sur lequel un suivi régulier est effectué depuis plus de deux décennies.

« L’exemple que je donne souvent est celui des carabes, notamment l’espèce Poecilus cupreus, le plus abondant des milieux agricoles, puisque 70 % des individus capturés dans le cadre de notre suivi appartiennent à cette espèce, explique l’écologue Vincent Bretagnolle, chercheur (CNRS) qui travaille sur la Zone Atelier. Or, en nombre d’individus capturés, il a diminué de 85 % en vingt-trois ans. » Soit des chiffres plus alarmants encore que ceux publiés par Caspar Hallmann et ses coauteurs, à partir de données allemandes.

« Gros travail statistique »

Celles-ci forment la première évaluation du genre. « Généralement, ce type de travail est conduit sur un taxon, ou sur une espèce particulière, explique Bernard Vaissière (INRA), spécialiste de la pollinisation et des abeilles sauvages, qui n’a pas participé à ces travaux. Ici, c’est la première fois que l’évolution de la biomasse totale d’insectes est évaluée. C’est un travail solide, cohérent avec ce que nous savons sur certaines espèces, des papillons par exemple, mais le chiffre n’en est pas moins énorme. On m’aurait dit cela il y a dix ans, je ne l’aurais pas du tout cru. »

Une grande part du travail des chercheurs a été de rassembler de nombreuses mesures d’abondance d’insectes réalisées entre la fin des années 1980 et 2016, dans 63 aires protégées d’Allemagne. Toutes ces mesures ont été faites grâce à des « tentes Malaise » (du nom de leur inventeur René Malaise) – des pièges non sélectifs utilisés par les entomologistes depuis près d’un siècle.

« Les auteurs ont ensuite fait un gros travail statistique pour chercher des liens entre la diminution de l’abondance des insectes et différents facteurs comme la température, les sols, la biodiversité végétale sur le site, les changements du paysage environnant, explique Bernard Vaissière. Or ces facteurs interviennent localement, mais ne peuvent pas expliquer le déclin au cours du temps. »

Intensification agricole

Parfois, c’est même le contraire. En théorie, l’augmentation de la température est par exemple un facteur favorisant l’abondance d’insectes, et, depuis trente ans, les températures moyennes ont grimpé avec le changement climatique. Mais les insectes n’en disparaissent pas moins. « Notre analyse permet d’écarter certains facteurs, comme le changement climatique ou la perte de biodiversité végétale, qui sont parfois avancés pour expliquer le déclin des insectes », détaille M. Goulson.

Enfin, la responsabilité des pathogènes naturels (virus, parasites, etc.) peut également être écartée puisque tous les insectes sont touchés par le déclin, quelle que soit leur espèce.

Les changements de pratiques des agriculteurs forment donc, selon les chercheurs, l’explication la plus plausible à l’effondrement en cours. D’autant que 94 % des aires protégées sur lesquelles l’abondance d’insectes a été mesurée se trouvent au milieu de zones de cultures.

En outre, écrivent les chercheurs, d’autres travaux récents mettent en évidence que « l’intensification agricole, dont la disparition des marges des parcelles et les nouvelles méthodes de protection des cultures sont associées à un déclin général de la biodiversité des plantes, des insectes, des oiseaux et d’autres espèces ».Lire aussi  Pourquoi certaines espèces s’adaptent au changement climatique et d’autres non

« Ce que tout le monde peut remarquer en prenant sa voiture »

Parmi les « nouvelles méthodes de protection des cultures », le traitement par enrobage des semences, grâce aux fameux insecticides néonicotinoïdes, est le principal suspect. « Il existe une variété de moyens par lesquels ces substances peuvent passer des zones cultivées vers des zones sauvages et des aires protégées », confirme Alexandre Aebi, chercheur à l’université de Neuchâtel (Suisse).

Une étude récente conduite par le chercheur suisse a montré, à partir d’un échantillonnage de 200 miels récoltés sur les cinq continents, que des résidus de néonicotinoïdes y étaient omniprésents. Or le miel, formé à partir du nectar des plantes mellifères, est un bon indicateur de l’imprégnation générale de l’environnement.

« Nous avons relevé dans ces miels une teneur moyenne de 1,8 microgramme de néonicotinoïdes par kilo, précise M. Aebi. C’est plus de dix fois au-dessus du seuil à partir duquel des effets délétères sont documentés sur certains insectes… »

L’existence d’effets à grande échelle ne serait donc pas étonnante. L’estimation du déclin reste, elle, frappante. « C’est la traduction chiffrée de ce que tout le monde peut remarquer en prenant sa voiture, conclut Vincent Bretagnolle. Il y a vingt ans, il fallait s’arrêter toutes les deux heures pour nettoyer son pare-brise tant les impacts d’insectes étaient nombreux, aujourd’hui ce n’est plus du tout nécessaire. »

Stéphane Foucart

**« La confrérie des insectes », ces scientifiques indépendants qui enquêtent sur la disparition des abeilles

Dans son livre « Et le monde devint silencieux », notre journaliste Stéphane Foucart dévoile comment l’agrochimie a infiltré et instrumentalisé des organisations scientifiques reconnues et des ONG de protection de la nature. 

Le MondePublié le 29 août 2019 à 14h09 – Mis à jour le 29 août 2019 à 17h30  

https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/08/29/la-confrerie-des-insectes-ces-scientifiques-independants-qui-enquetent-sur-la-disparition-des-abeilles_5504190_3244.html

Temps de Lecture 27 min. 

ANDRE SANCHEZ

Pourquoi les insectes ne viennent-ils plus s’abîmer sur nos pare-brise, pourquoi leur bourdonnement joyeux n’anime-t-il plus autant nos jardins ? Dans un ouvrage intitulé Et le monde devint silencieux, édité conjointement par Le Monde et Seuil, notre journaliste Stéphane Foucart raconte comment les grandes firmes d’agrochimie sont parvenues à installer l’idée que l’effondrement des pollinisateurs était un mystère, en aucun cas lié à la mise sur le marché, au début des années 2000, des insecticides néonicotinoïdes. Une stratégie du doute calquée en tous points sur celle mise en œuvre par l’industrie du tabac dans les années 1950. A l’époque, les cigarettiers, inquiets des études révélant que les goudrons de la cigarette étaient cancérigènes, font appel à un communicant de génie, John Hill. Ce dernier théorise le fait que combattre la recherche est une perte de temps. Mieux vaut faire diversion en la poursuivant, en faisant ce que l’historien des sciences Robert Proctor a appelé de la « recherche leurre ». La cigarette provoquerait des cancers ? Et l’hérédité ? Et la nutrition ? Et le stress ? Et la pollution ? Autant de domaines de recherche que les industries du tabac se mettent à financer avec ardeur. Cet écran de fumée qui leur a permis si longtemps de faire douter de l’effet cancérigène de leur produit a été mis en place de manière similaire et redoutablement efficace par l’industrie agrochimique. Ainsi les fabricants de pesticides tentent-ils de comprendre la disparition des abeilles…

Dans un chapitre du livre de Stéphane Foucart, dont nous publions un large extrait ci-dessous, notre journaliste décortique la façon dont ces firmes ont infiltré, financé et instrumentalisé des organisations scientifiques ou associatives. Face à eux, « la confrérie des insectes » est sur un chemin de crête. Ce groupe de 70 scientifiques (biologistes, toxicologues, ornithologues, entomologistes, spécialistes de conservation, etc.) d’une vingtaine de nationalités regroupés au sein de la Task Force on Systemic Pesticides tente, depuis dix ans, de mener une recherche totalement indépendante des firmes, sur les causes réelles du déclin des insectes, des oiseaux et du reste du vivant. Un projet mené en parallèle de leurs travaux académiques, sur leur temps personnel et sur leurs propres deniers.Lire notre tchat avec Stéphane Foucart : Disparition des abeilles : posez vos questions

Voici l’extrait :

Un jour, au mitan des années 2000, un biologiste néerlandais, Maarten Bijleveld van Lexmond, réalise que le jardin de sa maison de Notre-Dame-de-Londres, dans le sud de la France, est étrangement dépeuplé. Que l’abondance et la diversité des insectes dans la campagne alentour diminuent rapidement. « Ce constat me tracassait, quelque chose n’allait pas, raconte-t-il. Je n’ai pas tout de suite pensé aux pesticides : moi, j’appartiens à l’époque de Rachel Carson, celle du DDT et des autres pesticides organochlorés, interdits dans les années 1980… » Dernier cofondateur encore vivant de la branche néerlandaise du World Wildlife Fund (WWF), Maarten Bijleveld van Lexmond pensait que les problèmes majeurs posés par les phytosanitaires étaient derrière lui.

« Au printemps 2009, j’ai commencé à recevoir des courriers d’entomologistes m’alertant sur le déclin catastrophique des insectes en Europe, raconte-t-il. J’ai tout de suite mis en relation ces alertes avec ce que j’observais autour de moi. C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il fallait agir d’urgence. » Au cours de l’été, il invite chez lui une douzaine de scientifiques français et suisses, de plusieurs disciplines, tous également inquiets de la situation. Ensemble, ils rédigent un bref texte – l’appel de Notre-Dame-de-Londres – sous le titre : « Pas de nouveau printemps silencieux ! », en référence au titre de l’opus magnum de Rachel Carson.

« Au printemps 2009, j’ai commencé à recevoir des courriers d’entomologistes m’alertant sur le déclin catastrophique des insectes en Europe. J’ai tout de suite mis en relation ces alertes avec ce que j’observais autour de moi. C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il fallait agir d’urgence » 
Maarten Bijleveld van Lexmond

Leurs soupçons se portent sur les nouvelles générations de pesticides systémiques neurotoxiques, les néonics et le fipronil. Leur appel restera largement confidentiel ; le public n’en entendra jamais parler. Bien vite, Maarten Bijleveld van Lexmond reçoit le soutien de deux scientifiques d’envergure : le Suisse Pierre Goeldlin de Tiefenau et le Français François Ramade. Le premier est biologiste et entomologiste, ancien professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne et à l’université de Lausanne, directeur du Muséum d’histoire naturelle de la même ville. Il est l’un des plus grands spécialistes européens des syrphides – cette famille de mouches colorées dont les parures imitent parfois celles des abeilles et des guêpes, et qui ont aujourd’hui presque totalement disparu de nombreux paysages européens. Professeur émérite à l’université Paris-Sud, le second est l’un des pères fondateurs de l’écotoxicologie : sommité de l’étude des effets environnementaux des pesticides, il a contribué à fonder ce domaine de recherche, dès la fin des années 1950. En janvier 1977, Écotoxicologie, son ouvrage séminal publié par l’éditeur scientifique Masson, a été le premier titre ainsi intitulé au monde et la première synthèse des travaux de cette discipline naissante.

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Les trois scientifiques contactent d’autres chercheurs, biologistes, toxicologues, ornithologues, entomologistes, spécialistes de conservation, sollicitent leurs opinions, leurs observations et leurs hypothèses sur la catastrophe qu’ils constatent de visu. Les trois hommes grisonnants – tous nés avant la Seconde Guerre mondiale – rencontrent à l’automne 2009 la direction générale de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), la plus vénérable et la plus célèbre des ONG de protection de la biodiversité, pour lui faire part de leur inquiétude. Il n’en sortira pas grand-chose. Mais autour des trois scientifiques vont peu à peu s’agréger d’autres chercheurs de diverses nationalités, tous également inquiets de l’effondrement manifeste des insectes, des oiseaux et du reste du vivant.

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Artisan des premières recherches sur le sujet, le chimiste et toxicologue Jean-Marc Bonmatin, chercheur au CNRS, le vaisseau-amiral de la recherche académique française, est invité par François Ramade à participer aux premiers brainstormings. « La première réunion formelle du groupe s’est tenue dans une petite salle de l’université Paris-Sud en 2010. Nous n’étions alors qu’une dizaine et nous sommes restés toute la journée à confronter toutes les causes susceptibles d’expliquer le déclin accéléré des oiseaux et des insectes, raconte-t-il. Le soir venu, toutes les hypothèses possibles avaient été discutées : l’éclairage nocturne, le changement climatique, etc. Bien sûr, il n’y a jamais une cause unique à des phénomènes aussi complexes, mais nous cherchions celle qui domine toutes les autres et qui a un caractère mondial. Parmi les pesticides, nous avons donc bien évidemment privilégié les insecticides puisqu’ils sont faits pour tuer les insectes. Puis parmi eux, nous avons cherché ceux qui étaient à la fois les plus efficaces, les plus persistants et qui étaient utilisés avec le plus d’acharnement. Nous sommes arrivés à ce consensus : la seule hypothèse qui tenait la route était celle d’une responsabilité majeure des néonics et/ou du fipronil. » Au fil des mois, de nouveaux scientifiques rejoignent ce groupe informel et, parallèlement à leur activité académique d’enseignement et de recherche, participent aux discussions. Le groupe de travail sur les pesticides systémiques (TFSP, pour Task Force on Systemic Pesticides) est né.

Moins d’une décennie plus tard, la TFSP rassemble quelque 70 scientifiques d’une vingtaine de nationalités et d’une grande variété de disciplines, tous affiliés à des universités, des organismes publics de recherche, membres de sociétés savantes, voire d’administrations publiques. Ce qui est devenu au fil des ans un consortium scientifique international est, aussi, une sorte de confrérie, voire une société secrète. La liste des membres de la TFSP n’est pas publique et certains veulent rester très discrets. « Il n’existe que deux personnes qui disposent de la liste complète de nos membres, témoigne un des fondateurs du groupe. Nous savons tous que les scientifiques qui travaillent sur les pesticides sont fréquemment attaqués, mis en cause dans leur intégrité scientifique, fragilisés professionnellement ou font l’objet de tentatives pour les dénigrer ou les influencer. Nous avons très tôt voulu protéger les membres les plus jeunes ou les plus statutairement fragiles, par exemple ceux qui ne disposent pas encore d’une position académique qui les protège. » 

Chaque étude est comme une pièce isolée d’un grand puzzle. Prise isolément, elle ne dit pas grand-chose. Ce qu’entreprend la TFSP, c’est retrouver toutes les pièces du puzzle et les assembler. Sans cette vue d’ensemble, la somme importante de travaux scientifiques ne fait pas sens

Que faire, lorsqu’on est chercheur, pour alerter ? Comment agir ? La réponse est évidente : étudier, rassembler les connaissances, écrire, publier. Et faire tout cela selon les règles de la science. Au fil des réunions, les membres du collectif se répartissent les tâches pour synthétiser l’état du savoir sur les néonicotinoïdes et le fipronil. Dans cette jungle touffue et inextricable qu’est la littérature savante, débusquer toutes les données pertinentes, les mettre en cohérence et en perspective, est un travail que seuls des hommes de l’art peuvent accomplir.

Chaque étude est comme une pièce isolée d’un grand puzzle. Prise isolément, elle ne dit pas grand-chose. Ce qu’entreprend la TFSP, c’est retrouver toutes les pièces du puzzle et les assembler. Sans cette vue d’ensemble, la somme importante de travaux scientifiques déjà disponible à l’époque sur le sujet ne fait pas sens. « On s’est simplement dit que si nous ne le faisions pas, personne d’autre ne le ferait à notre place », raconte Jean-Marc Bonmatin. En 2011, la TFSP trouve auprès de la fondation d’une banque néerlandaise – la Fondation Triodos – les maigres financements nécessaires à son fonctionnement, au moins pour permettre que les membres du collectif se réunissent une à deux fois l’an. « Tous les collègues qui participent à la TFSP travaillent à ce projet sur leur temps libre, le soir, les week-ends, la nuit parfois, explique Jean-Marc Bonmatin. La plupart du temps, ils prennent eux-mêmes en charge les frais de transport, même s’ils sont coûteux, en particulier pour nos collègues asiatiques. La moindre des choses est que le collectif puisse prendre en charge les frais d’hébergement et quelques repas. »

En 2012, la TFSP reçoit le soutien institutionnel de l’UICN. Pour les membres du collectif, c’est un début de reconnaissance de l’importance du travail entrepris : l’UICN, qui tient la célèbre liste rouge des espèces menacées, est un peu à la défense de la nature ce que les Nations unies sont à la diplomatie. Plus d’un millier d’associations, des États, des agences gouvernementales sont membres de cette organisation dont le travail fait autorité et participe à l’orientation des politiques publiques de protection de la nature dans de nombreux pays. Bien qu’indépendante de toute tutelle formelle, la TFSP s’inscrit alors dans l’organigramme institutionnel de la grande ONG internationale basée à Gland, en Suisse.

Et le travail avance. Début 2014, six épais manuscrits sont prêts à être publiés et une revue scientifique en accepte la publication. Tout le savoir disponible sur les néonics y est rassemblé, à travers plusieurs thèmes : usages, devenir dans l’environnement et voies d’exposition, effets collatéraux sur les insectes non ciblés et sur les vertébrés, risques pour le fonctionnement des écosystèmes, alternatives à leur utilisation. Toute la connaissance disponible sur le sujet est réunie en près de 200 pages bardées d’une bibliographie de près d’un millier d’études. Le tout encadré d’une introduction et d’une conclusion signée par trente scientifiques membres de la TFSP ne craignant pas d’être exposés et qui ne font pas mystère de la gravité de la situation.

La publication de l’ensemble, dans un numéro spécial de la revue Environmental Science & Pollution Research, aura un fort impact médiatique et scientifique. Et, signe que les travaux de synthèse de la TFSP dérangent, leurs membres sont aussitôt attaqués, dans la blogosphère, par des faux nez de l’industrie agrochimique : le travail conduit par le consortium – qui n’est, rappelons-le, qu’une synthèse – serait militant, biaisé, etc. Le Genetic Literacy Project, un site Internet basé aux États-Unis et lié à l’industrie agrochimique, leur a consacré pas moins d’une dizaine d’articles entre 2014 et 2018, les qualifiant d’« activistes »pratiquant une « recherche corrompue », etc. Entre autres liens révélés par la presse américaine, le site a participé à l’organisation, en 2014 et 2015, de sessions de « formation » de journalistes et de scientifiques, financées à hauteur de 300 000 dollars par Bayer, BASF DowDuPont et Monsanto. Le site compte aussi parmi ses animateurs et ses contributeurs d’anciens consultants rémunérés par les fabricants de cigarettes pour jeter le doute sur la nocivité du tabac… En France aussi, l’opprobre sera jeté sur les membres de la TFSP par des sites Internet tenus par des consultants de l’agro-industrie, dont l’un intitule l’un de ses articles, paru quelques mois après la publication des premières synthèses du groupe de chercheurs : « Des chercheurs au service de l’UICN ? »

Les choses ne sont pas si simples. Car, entre le collectif et l’UICN, les liens se sont singulièrement distendus. « Vers le début de l’année 2014, alors que nous mettons la dernière main à nos manuscrits, nous apprenons que l’UICN est en pourparlers avec Syngenta, dans l’objectif de conclure un partenariat », raconte Jean-Marc Bonmatin. Un partenariat qui s’accompagnerait de financements substantiels. « Parallèlement à cela, l’UICN nous demande, puisque nous sommes censés être un groupe de travail de l’organisation, la liste de nos membres, poursuit le chimiste français. Nous refusons aussitôt. » Le groupe accepte que ses travaux soient endossés par l’UICN, mais la TFSP entend rester totalement indépendante. Elle continue à publier des synthèses de la littérature scientifique et protège toujours jalousement l’anonymat de ses membres qui souhaitent rester discrets. Cette discrétion est-elle vraiment utile ? Elle l’est indiscutablement. En témoigne la révélation du « fichier Monsanto », en mai 2019 : ce fichier de plusieurs centaines de personnalités françaises, établi à des fins de lobbying par les communicants de Monsanto, comportait quelques noms de scientifiques… dont celui du vice-président de la TFSP.

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Bien que l’objectif des marchands de produits phytosanitaires soit, in fine, d’écouler le plus de pesticides possible dans l’environnement, il ne semble pas problématique de chercher à capter leur manne, ni pour la recherche ni même pour défendre la nature et la biodiversité

Le 8 novembre 1994, James Todd, président de l’American Medical Association (AMA), prend sa plus belle plume. Le patron de la principale société professionnelle de médecins américains, éditrice de l’une des plus prestigieuses revues de recherche biomédicale – le Journal of the American Medical Association (JAMA) –, écrit à tous les doyens des facultés de médecine des États-Unis : il leur demande instamment de ne plus accepter le moindre financement de l’industrie du tabac. Ni directement ni par le biais des institutions créées par elle, comme le Tobacco Institute (Institut du tabac), le Center for Tobacco Research (Centre pour la recherche sur le tabac), le Smokeless Tobacco Research Council (Conseil pour la recherche sur le tabac sans fumée) ou encore le Center for Indoor Air Research (Centre pour la recherche sur l’air intérieur). « D’abord, les fonds alloués aident les industriels à convaincre les responsables politiques et le public qu’ils ont des projets de recherche légitimes en cours, continuant à chercher des liens entre la consommation de tabac et la santé, sous-entendant ainsi que la question est toujours controversée, écrit James Todd. Ensuite, l’industrie utilise ces fonds pour acheter le silence des universités et des chercheurs, pour s’associer à de prestigieuses institutions et s’offrir ainsi de la respectabilité. »

Ces mots semblent de simple bon sens aujourd’hui mais, au milieu des années 1990, de nombreux projets de recherche sont encore financés par les marchands de cigarettes. « La mission de la médecine et de la recherche biomédicale légitime n’est jamais, selon nous, compatible avec les objectifs de l’industrie du tabac, poursuit James Todd dans sa lettre. L’utilisation de l’argent du tabac par les facultés de médecine, pour financer leur recherche, compromet la confiance du public, construite depuis des décennies. L’AMA enjoint fortement aux départements médicaux de cesser d’accepter l’argent des cigarettiers et de leurs organisations. »L’objectif des marchands de cigarettes est toujours, in fine, d’écouler le plus de cigarettes possible ; leurs intérêts sont donc incompatibles avec la défense de la santé publique. Ce raisonnement simple, porté par James Todd en 1994, a été oublié. Car bien que l’objectif des marchands de produits phytosanitaires soit également, in fine, d’écouler le plus de pesticides possible dans l’environnement, il ne semble pas problématique de chercher à capter leur manne, ni pour la recherche ni même pour défendre la nature et la biodiversité.

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Le 5 mars 2014, un courriel interne de l’UICN prévient plusieurs hauts responsables de l’organisation qu’une réunion d’une journée et demie est prévue, début avril, avec des cadres dirigeants de Syngenta, au quartier général de la firme, à Bâle (Suisse). Aussi importante soit-elle, l’UICN est en effet confrontée à un problème chronique de financement et cherche des ressources pour continuer à fonctionner. Le courriel interne fixe le cadre et l’objectif des discussions, dans cette novlangue si caractéristique du management anglo-saxon. Il faudra « explorer des objectifs communs [à l’UICN et Syngenta] pour aborder des éléments spécifiques des défis mondiaux en matière de conservation de la nature, de sécurité alimentaire et de durabilité agricole […], exprimer à quelle ambition et à quels objectifs stratégiques communs il serait possible de parvenir […], identifier des domaines de convergence et de divergence qui pourraient entraîner des changements positifs et tangibles […], parvenir à une décision claire quant à l’opportunité de s’engager dans des domaines spécifiques de collaboration ». Une phrase surprend particulièrement : l’un des objectifs de la réunion de haut niveau, lit-on dans le courriel, sera de « créer [avec Syngenta] l’espace d’un dialogue constructif sur les domaines de désaccord ». La réunion n’aura finalement pas lieu, d’abord reportée de plusieurs semaines ; en définitive, aucun accord ne sera conclu.

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Moratoire européen

Mais le doute s’est instillé. D’autant que, début avril 2014, moins d’un mois après que l’annonce d’une réunion de pourparlers avec Syngenta a circulé à l’UICN, et alors que les discussions avec la firme agrochimique sont toujours d’actualité, l’ONG diffuse un surprenant communiqué de presse sur le déclin rapide des bourdons d’Europe. Ces pollinisateurs sauvages importants, jadis omniprésents dans tous les paysages européens, se font de plus en plus rares. Sur les 68 espèces recensées sur le Vieux Continent, 30 sont en déclin et 12 sont menacées d’extinction. A priori rien que de très banal. Mais plusieurs membres de la TFSP se montrent très circonspects sur la tournure du communiqué. « Le changement climatique, l’intensification de l’agriculture et les changements dans l’utilisation des terres agricoles sont les menaces principales auxquelles ces espèces sont confrontées », explique celui-ci. Les pesticides ? Le terme n’apparaît qu’une seule fois dans le texte diffusé par l’UICN, au cinquième paragraphe. Ce n’est d’ailleurs pas dans la bouche d’un responsable de l’ONG que le mot apparaît, mais dans une citation attribuée au Commissaire européen à l’environnement, Janez Potoċnik, qui précise : « Le déclin des bourdons européens est un problème qui doit être abordé sur tous les fronts. L’Union européenne a interdit récemment l’usage de certains pesticides qui sont dangereux pour les abeilles, et elle finance des recherches sur le statut de conservation des pollinisateurs. »

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Nous sommes au début de l’année 2014 : le moratoire européen sur certains usages de trois néonicotinoïdes et du fipronil vient d’entrer en vigueur. Pourtant, hors de la citation de M. Potoċnik, le communiqué de l’ONG ne dit rien des nouveaux pesticides systémiques. L’essentiel de l’effondrement des populations de bourdons est attribué au changement climatique. En avril 2014, pourtant, des études incontournables, publiées dans les plus grandes revues scientifiques, pointent déjà un risque énorme des néonics pour les bourdons.

La fertilité des bourdons

Parue deux années auparavant dans la revue Science, celle de Penelope Whitehorn indique qu’aux doses d’exposition d’imidaclopride rencontrées dans l’environnement, la fertilité d’une colonie de Bombus terrestris est réduite de 85 %. Publiée quelques semaines plus tard, une autre étude britannique allait dans le même sens. À l’automne 2012, le mastodonte de l’édition scientifique, la revue britannique Nature, avait déjà publié un autre travail expérimental indiquant que l’exposition chronique à un néonic et à un autre insecticide courant, à des niveaux mimant là encore ceux rencontrés dans les champs, « détériore le comportement de butinage, augmente la mortalité des bourdons, réduisant significativement le couvain [l’ensemble des larves] et le succès [c’est‑à-dire la probabilité de survie] de la colonie ». Une autre étude publiée début 2014 montre, elle aussi, que les bourdons exposés à des doses environnementales d’imidaclopride ramènent à la colonie environ 30 % de pollen en moins, par comparaison avec les insectes non exposés. Ce qui, selon les auteurs, offre une explication plausible du mécanisme à l’œuvre dans l’affaiblissement des colonies de Bombus terrestris causé par les néonics. Tous ces travaux, dont aucun spécialiste des bourdons ne peut ignorer l’existence au printemps 2014, sont simplement occultés par le communiqué.

Il y a plus surprenant encore. Le communiqué de l’UICN mentionne des mesures à mettre en place pour favoriser ces pollinisateurs sauvages, mais omet de mentionner toute restriction de pesticides comme levier d’action. « Un certain nombre de mesures, notamment la mise en place de bordures et de bandes tampons autour des terres agricoles riches en fleurs et en espèces sauvages ainsi que la préservation des prairies sont considérées comme des outils efficaces pour contrecarrer le déclin rapide des espèces de bourdons, explique le communiqué de l’ONG. Elles peuvent permettre aux abeilles de butiner et aider à maintenir des populations stables de pollinisateurs, dont la survie est essentielle pour la sécurité alimentaire européenne. »

Comment expliquer aux pollinisateurs qu’ils doivent butiner ici, mais pas là-bas ?

D’abord, il est impossible de ne pas noter que cette stratégie est très exactement celle portée par l’« Opération pollinisateur » de Syngenta, visant à « favoriser les insectes pollinisateurs en fournissant des bandes de fleurs sauvages ». Ensuite, elle défie toute forme de logique. Comment expliquer aux pollinisateurs qu’ils doivent butiner ici, mais pas là-bas ? Et comment, de toute façon, s’assurer que les fleurs sauvages, semées en bordures de parcelles traitées, ne sont pas également contaminées par les néonics, ainsi que plusieurs travaux l’ont montré ? L’UICN dément sans surprise, avec force, toute forme d’influence sur sa communication. « Les menaces listées pour les bourdons résument ce qui peut conduire à des risques d’extinction au niveau européen, et n’ont pas pour vocation d’être une description complète de toutes les menaces pesant à l’échelon local sur les espèces en question, assure Ana Nieto, chargée de la conservation de la biodiversité européenne à l’UICN. De fait, il faut noter que des espèces très répandues peuvent souvent connaître des déclins sévères dans certaines zones, par exemple dus aux pesticides, mais restent communes ailleurs. » Quant aux experts extérieurs sollicités par l’ONG pour produire l’analyse, Ana Nieto précise que deux d’entre eux appartiennent à une université – l’université de Mons, en Belgique – ayant reçu 8 000 euros de financement de firmes agrochimiques, dans les cinq années précédentes.

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Infographie Le Monde

En définitive, Syngenta et l’UICN n’ont pas conclu d’accord de partenariat – la publication, dans la presse, de l’existence des pourparlers entre les deux organisations, au printemps 2014, n’y est peut-être pas étrangère. Mais les firmes agrochimiques (et bien d’autres) ont, de longue date, un pied dans la maison. En décembre 2013, le World Business Council on Sustainable Development (WBCSD, Conseil mondial des entreprises pour le développement durable) est devenu membre à part entière de l’UICN. Le WBCSD n’est pas une association environnementaliste à but non lucratif comme les autres : elle rassemble de nombreuses entreprises multinationales, dont Syngenta, Bayer, BASF, Dow (rebaptisée Corteva après son rapprochement avec DuPont) et même Philip Morris – mais c’est une autre histoire.

Comme l’écrivait en 1994 James Todd, le président de l’American Medical Association, aux doyens des facultés de médecine américaines, accepter les financements d’entreprises dont l’objectif est en irrémédiable contravention avec le vôtre est rarement une bonne idée

Ce type de partenariat influe-t‑il sur l’UICN, son travail, la définition de ses priorités, sa communication au public, ses interactions avec les responsables politiques ? Et si oui, comment ? Ces questions sont pour l’heure insolubles. Mais il est incontestable que la question, majeure, des nouvelles générations de pesticides systémiques ne fait pas partie des priorités de l’organisation – bien que celle-ci s’en défende. Une recherche des termes « pesticides systémiques » (« Systemic pesticides ») sur le moteur de recherche de l’UICN renvoie à 15 pages ou documents et seulement à 4 contenant le mot « néonicotinoïdes » (« neonicotinoids »). Il s’agit, essentiellement, de documents relatifs aux travaux de la TFSP : hors de l’effort bénévole d’une cinquantaine de scientifiques, l’UICN ne s’est pas mobilisée sur le sujet. Par comparaison, une requête dans le moteur de recherche de l’organisation sur la thématique de la « chasse » (« hunting ») fait remonter 475 documents.

Des ONG courtisées par l’agrochimie

Au moins une autre grande organisation non gouvernementale de défense de la nature est aussi courtisée par l’agrochimie : The Nature Conservancy. C’est l’une des plus grandes et anciennes organisations de protection de la biodiversité aux États-Unis. Elle est liée depuis 2007 par un partenariat avec Syngenta. Pour mener les projets (cartographie de régions agricoles en Amérique du Sud, lutte contre la déforestation, etc.) soutenus par la société suisse, The Nature Conservancy a touché au total un financement d’environ 10 millions de dollars. Comment traiter, dans cette situation, la question des néonics ? La réponse de l’organisation environnementaliste est millimétrée : « Il est vrai que les néonics ont été identifiés comme l’une des nombreuses causes du déclin des pollinisateurs. Entre autres pour cette raison, nous pensons qu’il est important de travailler à réduire radicalement la quantité de pesticides utilisés dans l’environnement. S’engager aux côtés de l’agribusiness pour changer la manière dont ils pensent le développement de leurs produits phytosanitaires et leur utilisation est une manière d’accomplir cela. »

Comme l’écrivait en 1994 James Todd, le président de l’American Medical Association, aux doyens des facultés de médecine américaines, accepter les financements d’entreprises dont l’objectif est en irrémédiable contravention avec le vôtre est rarement une bonne idée. Les responsables des organisations qui bénéficient de ces subsides ont souvent le sentiment d’avoir dressé tous les garde-fous entre ces financements et leur activité, mais l’histoire longue des relations entre les cigarettiers et la recherche biomédicale américaine montre que c’est impossible. Chaque dollar donné compte. Chaque financement finit par peser. Dans le cas des néonics, le soutien financier apporté par les firmes agrochimiques aux organisations de défense de l’environnement, ou aux associations professionnelles, aux sociétés savantes a d’abord pour objectif l’invisibilisation des problèmes posés par les néonics. Il n’est pas nécessairement question de nier l’existence de ces problèmes, il suffit de ne pas trop en parler.

Cautions académiques

Les firmes sont ainsi, plus que jamais, à la recherche de cautions académiques. Au printemps 2019, dans une offensive médiatique pour présenter sa société comme sincèrement inquiète de la disparition des insectes et même susceptible de fournir des solutions au problème, Erik Fyrwald, le patron de Syngenta, a invité Louise Fresco – présidente de l’université de Wägeningen, l’une des plus prestigieuses universités des Pays-Bas, et ancienne sous-directrice de la FAO – à rejoindre le conseil de surveillance de l’entreprise. Celle-ci a accepté. Elle a expliqué son choix à Het Financieele Dagblad, dans un entretien croisé avec Erik Fyrwald. « J’y ai réfléchi longtemps, a-t‑elle expliqué au quotidien. Ce serait mal si je n’osais pas travailler avec le secteur privé. Les entreprises ont besoin de scientifiques indépendants et j’ai montré que je le suis. » Comme Dennis vanEngelsdorp avec Monsanto, Louise Fresco entend faire évoluer Syngenta par sa présence dans son conseil de surveillance. Changer le système de l’intérieur, entrer dans la machine pour en modifier subtilement les rouages.

Combien de scientifiques rejoignent les rangs de l’industrie avec cet espoir ou ce prétexte ? Alors même que c’est presque toujours la machine qui finit par les infléchir, sans qu’eux-mêmes le réalisent. Comment penser qu’un scientifique, même éclairé et charismatique, pourrait par son seul verbe modifier la marche d’une entreprise de 28 000 salariés implantée dans 90 pays, pesant quelque 13 milliards de dollars de chiffre d’affaires et soumise à l’impérieuse exigence de rentabilité de ses actionnaires ?

Sans probablement en être consciente, Louise Fresco montre au contraire, tout au long de l’entretien accordé au quotidien néerlandais, que son discours est en parfaite cohérence avec celui l’agrochimiste. L’interdiction de trois néonicotinoïdes en Europe ? Un choix « politique », répond-elle. Devant elle, Erik Fyrwald assure que « Syngenta est très préoccupée par le bien-être des insectes pollinisateurs comme les abeilles ». « Nous avons une importante activité de sélection de semences qui dépendent des pollinisateurs, ajoute-t‑il. Donc, bien sûr, nous ne faisons rien de préjudiciable pour notre propre division des semences et pour nos agriculteurs. Je ne connais aucune recherche qui prouve que les abeilles ou les oiseaux meurent des néonicotinoïdes. » Scientifique, spécialiste de développement durable, Louise Fresco ne peut ignorer que des centaines d’études démentent la déclaration du patron de Syngenta. Mais, devant les deux journalistes de Het Financieele Dagblad qui recueillent leurs propos, elle ne 
le contredira pas.

Il est difficile d’imaginer l’ampleur de l’influence des firmes agrochimiques sur la production des connaissances sur le déclin des insectes, sur la diffusion de cette connaissance aux parties prenantes et au public. Non seulement en s’associant à des organisations de défense de la nature, mais aussi en étant présent au cœur de la plus haute instance d’expertise mondiale sur la biodiversité, l’IPBES, créée en 2012 sous l’égide des Nations unies pour être à l’organe d’expertise de référence sur les stratégies de préservation de la diversité du vivant. En d’autres termes, l’IPBES doit remplir un rôle analogue à celui du GIEC : un rôle crucial puisque ces rapports forment le socle des politiques publiques menées dans de nombreux pays pour préserver la biodiversité.

Entrisme

Le galop d’essai de l’organisme, son tout premier rapport d’expertise, concernait précisément les pollinisateurs. Or une brève correspondance de trois chercheurs, adressée à la revue Nature et publiée à l’hiver 2014, donne toute la mesure de l’entrisme des firmes agrochimiques. Le biologiste Axel Hochkirch, professeur à l’université de Trèves, en Allemagne, et deux autres chercheurs interpellent la direction générale de l’IPBES, notant que « deux représentants de l’industrie agrochimique sont parmi les auteurs du rapport sur la pollinisation de l’IPBES ». Le fait est à peine croyable. « Étant donné le rôle de l’agrochimie dans le déclin des pollinisateurs, il nous semble que des scientifiques financés par des entreprises de ce secteur ne devraient pas être auteurs principaux ou auteurs coordinateurs de chapitres dans un tel rapport d’évaluation », précisent-ils, avec sans doute le curieux sentiment de devoir enfoncer des enfilades de portes ouvertes. C’est un peu comme si des salariés d’ExxonMobil ou de Peabody avaient été conviés à corédiger certains chapitres des rapports du GIEC, ou comme si des rapports de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avaient été pris en charge par Philip Morris ou British American Tobacco.

L’ampleur de l’influence des firmes sur les organismes de recherche ou d’expertise, nationaux ou internationaux, voire sur les grandes ONG de conservation de la nature, donne toute sa valeur à la TFSP

Dans les mêmes colonnes, le secrétariat de l’IPBES répond quelques semaines plus tard que « les scientifiques des sociétés agrochimiques [en question] ont été sélectionnés sur leur capacité, comme scientifiques indépendants, à apporter une contribution objective ». Le premier de ces « scientifiques indépendants » est connu du lecteur : il s’agit de Helen Thompson, alors tout juste recrutée par Syngenta. Celle-ci a été « autrice principale » (« lead author ») du chapitre II du rapport de l’IPBES sur les pollinisateurs – le chapitre, stratégique, consacré aux causes de leur déclin –, au côté de six autres « auteurs principaux ». Or, parmi eux, aucun spécialiste des effets des pesticides sur les abeilles et les pollinisateurs… Quant au second représentant de l’industrie, Christian Maus, il a servi comme « auteur principal » du premier chapitre du rapport (« Contexte sur les pollinisateurs, la pollinisation et la production alimentaire »), et « auteur contributeur » du sixième (« Risques et opportunités associés aux pollinisateurs et à la pollinisation »).

La protestation d’Axel Hochkirch et ses coauteurs n’a pas changé la donne et le rapport a été rendu, deux années plus tard, avec les deux scientifiques de l’industrie figurant dans le groupe d’experts. Mais de vives protestations se font entendre quelques semaines avant la réunion plénière de février 2016, au cours de laquelle les États membres de l’IPBES doivent adopter le rapport, enfin finalisé, sur les pollinisateurs. En définitive, il serait inexact de prétendre que le rapport a fait l’impasse sur les néonics : passé entre de nombreuses mains, revu, commenté et amendé par des chercheurs de la communauté compétente, le texte cite largement les effets délétères des nouveaux pesticides systémiques. Mais cela ne dit rien de ce qu’aurait été le texte si sa première version avait été rédigée dans des conditions libres de tout conflit d’intérêts.

L’ampleur de l’influence des firmes sur les organismes de recherche ou d’expertise, nationaux ou internationaux, voire sur les grandes ONG de conservation de la nature, donne toute sa valeur à la TFSP. En juillet 2019, exactement une décennie après la réunion, dans sa maison de Notre-Dame-de-Londres, qui allait donner naissance au groupe, Maarten Bijleveld van Lexmond le dit avec une fierté dont on peut désormais saisir tout le sens : « Tout ce temps, la TFSP a fourni en toute indépendance, via ses publications et une dizaine de symposiums organisés partout dans le monde, les arguments scientifiques nécessaires pour agir. Et pendant tout ce temps, nous n’avons jamais accepté de fonds provenant directement ou indirectement de l’industrie : nous sommes restés libres. »« Et le monde devint silencieux »

Tel est le titre d’un ouvrage ­publié conjointement par le Seuil et Le Monde, jeudi 29 août. Sous-titré « Comment l’agrochimie a détruit les insectes », il prolonge les enquêtes que nous avons publiées sur l’impact des insecticides néonicotinoïdes sur les insectes non cibles, notamment les pollinisateurs. Depuis leur introduction, dans les années 1990, les trois quarts de la quantité d’insectes volants ont disparu des campagnes d’Europe occidentale. Le livre décrit la façon dont ­l’industrie des phytosanitaires s’est employée à faire douter de l’impact collatéral de ses produits sur les insectes non ciblés. On voit à l’œuvre les stratégies inspirées de l’« ingénierie du doute » développée par l’industrie du tabac dans les années 1950 et reprise depuis par les officines climatosceptiques. Mais on y découvre aussi des scientifiques indépendants qui, depuis une décennie, avec des moyens dérisoires, documentent et alertent sur la catastrophe en cours.

« Et le monde devint silencieux », de Stéphane Foucart (Seuil-Le Monde, 338 p., 20 €).

Le Monde

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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