L’ épizootie d’influenza aviaire: « Il faut vraiment encourager des pratiques d’élevage qui renforcent la résilience : des élevages plus petits, plus diversifiés, plus modulaires. »

Influenza aviaire : pourquoi une telle flambée ?

Pour les scientifiques, l’introduction initiale du virus H5N8 dans les Landes est due aux oiseaux migrateurs. Mais c’est la forte densité des élevages et les mouvements humains qui expliquent sa rapide propagation. 

Par Laurence Girard et Mathilde GérardPublié le 15 janvier 2021 à 12h00 – Mis à jour le 15 janvier 2021 à 12h01  

Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/01/15/influenza-aviaire-pourquoi-une-telle-flambee_6066387_3234.html

Elevage de canards à Mugron (Landes), le 29 décembre 2020.
Elevage de canards à Mugron (Landes), le 29 décembre 2020. GAIZKA IROZ / AFP

Deux cent soixante-quatre foyers recensés en France au 14 janvier (dont 224 dans les Landes) et 700 000 volailles abattues. L’épizootie d’influenza aviaire poursuit sa rapide diffusion dans le Sud-Ouest de la France. Pour le ministre de l’agriculture, Julien Denormandie, la priorité est de « limiter la propagation et soutenir les éleveurs avec un accompagnement social et financier », selon ses mots du 12 janvier. Un versement d’acomptes pouvant atteindre 75 % des indemnités devait débuter cette semaine.

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Mais les questions fusent pour tenter de comprendre pourquoi la région, fer de lance de l’élevage de canards gras destinés au foie gras, se trouve frappée pour la troisième fois en quelques années. En 2015-2016, le virus qui s’était répandu était de souche H5N1, et les canards étaient porteurs sains. Seuls les poulets étaient touchés. Mais en 2016-2017, le H5N8 avait déjà fait des ravages dans les élevages de volatiles. Depuis l’apparition du virus, à la mi-novembre 2020 en Corse, les décisions prises l’ont donc été en tenant compte de cette expérience précédente.

Pour Gilles Salvat, directeur de la santé et du bien-être animal à l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), « le facteur déterminant, c’est la rencontre entre un virus hautement pathogène et une zone densément peuplée d’animaux sensibles ». Cette souche de H5N8 semble particulièrement virulente parmi les palmipèdes, chez qui elle se multiplie rapidement et est excrétée en grande quantité. En outre, les canards développent les symptômes quatre à cinq jours après le début de la période de contagiosité, permettant au virus de se diffuser à bas bruit.

Sous les roues

Selon l’Anses, l’introduction initiale dans les Landes est imputable aux oiseaux migrateurs venus du nord de l’Europe, où l’on a observé une mortalité exceptionnelle de l’avifaune sauvage. Mais une fois le pathogène introduit, ce sont plutôt les mouvements humains et la contamination de l’environnement qui ont facilité sa circulation entre élevages. « On a une contamination de proche en proche, par l’environnement, les échanges de personnels et matériels, les transferts d’animaux et la circulation de véhicules entre élevages », précise Gilles Salvat. Le virus peut ainsi se nicher sous les roues d’une camionnette ou dans la paille amenée dans un bâtiment.

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Un autre facteur a joué : la météo. « Le H5N8 peut survivre une soixantaine de jours à 4 °C dans un environnement humide », détaille le responsable de l’Anses. Le rôle des oiseaux sédentaires des Landes reste, lui, encore à éclaircir : les services vétérinaires n’ont à ce jour pas constaté de mortalité accrue de cette avifaune dans le Sud-Ouest, sans exclure qu’elle soit un vecteur passif du H5N8. Pour l’épidémiologiste Mathilde Paul, professeure à l’Ecole nationale vétérinaire de Toulouse, « les filières ont fait des efforts considérables depuis 2017 en matière de biosécurité, pour sécuriser les transports notamment, mais face à un virus extrêmement contagieux, ça ne suffit pas ».

La question du modèle d’élevage agite à nouveau les producteurs. Ceux qui élèvent, gavent, tuent et transforment sur l’exploitation craignent que le plein air pour les animaux soit remis en cause. A l’issue de la précédente épizootie, les mesures de biosécurité avaient été renforcées. En particulier, en période de risque élevé de contamination, les volatiles ont l’obligation d’être confinés dans des bâtiments. Mais des dérogations sont accordées pour les cheptels de 3 200 têtes.

Trouver la bonne formule

La segmentation de la filière, qui favorise les mouvements d’animaux de ferme en ferme, est pointée du doigt. De fait, aucun type d’élevage n’est épargné. « Une fois l’introduction avérée, tous les élevages, qu’ils soient en plein air ou en claustration, sont exposés, note Gilles Salvat. Les élevages en bâtiment fermé le sont tout autant, dès lors que la moindre faille dans la mise en œuvre de la biosécurité laisse entrer le virus. »

Outre les mesures de biosécurité et de surveillance épidémique, l’épidémiologiste Mathilde Paul cite le vaccin comme piste de recherche, avec des réserves

Contrairement aux épizooties dues au H5N1, pour lesquelles on craignait une contamination à l’homme, le risque de transmission humaine du H5N8 est cette fois écarté. « Mais du coup, les éleveurs se sentent seuls face à cette crise sanitaire, car ils ont à gérer un problème économique à répétition, observe l’anthropologue Frédéric Keck, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), qui étudie la gestion de crise des épizooties. Il y a une lassitude face à ces mesures d’urgence qui deviennent une routine. »

Mathilde Paul reconnaît qu’il faudra « composer désormais avec un réservoir de virus bien installé dans la faune sauvage. Le problème est de savoir comment on maîtrise le risque ». Outre les mesures de biosécurité et de surveillance épidémique, l’épidémiologiste cite le vaccin comme piste de recherche, avec toutefois des réserves : « La vaccination ne peut être un outil de gestion de crise. Une fois que le virus est là, c’est trop tard. Mais il n’y a pas de tabou : on peut imaginer une vaccination très ciblée, sur une période à risque et certains types d’élevage, pour des animaux qu’on n’exporte pas. »

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Reste à trouver la bonne formule. Julien Denormandie rappelle qu’« il n’y a pas de vaccin homologué. Cela pose problème pour l’exportation, les pays craignant les animaux porteurs sains du virus ». Pour certains, l’épizootie actuelle doit être un signal d’alerte de problèmes environnementaux plus larges : la destruction des habitats naturels favorise en effet le rapprochement entre faune sauvage, domestique et zones d’activités humaines, contribuant à l’émergence de nouveaux virus. L’écologue de la santé Serge Morand, chercheur au CNRS, appelle ainsi à une réorganisation de long terme des filières : « Il faut vraiment encourager des pratiques d’élevage qui renforcent la résilience : des élevages plus petits, plus diversifiés, plus modulaires. »

Laurence Girard et  Mathilde Gérard

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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