Les Français esquissent leur plan de relance idéal
Soutien aux PME, haro sur l’impôt, priorité au pouvoir d’achat… Un sondage Ipsos révèle les choix des ménages.
Par Philippe EscandePublié aujourd’hui à 08h54, mis à jour à 11h22
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Et vous, comment ça va ? La réponse à cette question est depuis longtemps ambiguë, selon qu’elle concerne l’individu ou la collectivité. Surtout dans cette France que le sociologue Jean Viard a qualifiée de pays « du bonheur privé et du malheur public ». Cela n’a probablement jamais été aussi vrai qu’aujourd’hui. Quand, vendredi 15 janvier, l’institut de sondage Ipsos a posé à un échantillon de Français représentatif de la population la question « Comment jugez-vous la situation économique actuelle ? », ils ont répondu à 88 % qu’elle était mauvaise pour la France. Toutefois, les mêmes ont estimé, à 62 %, qu’elle était bonne en ce qui concernait leur foyer.
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Au-delà du pessimisme collectif qui nous caractérise, cette réponse surprenante reflète à la fois l’ampleur de la crise et celle de la politique de protection des salariés mise en place par le gouvernement. Entreprises aidées pour éviter faillites et plans sociaux, emplois subventionnés par le biais du chômage partiel, fonds de solidarité pour les artisans et indépendants : l’arsenal considérable du « quoi qu’il en coûte » présidentiel a fait office d’amortisseur.

Les deux tiers des Français n’ont pas trop souffert matériellement de la plus grave crise économique de l’après-guerre. « Ils voient la violence de la crise, mais cela ne change pas leur quotidien », résume le politologue Brice Teinturier, directeur général délégué d’Ipsos. Cela n’élude pas le fait qu’un tiers reconnaît être en difficulté personnelle, ce qui traduit les difficultés croissantes de toute une partie de la population. Cependant, les dégâts auraient été bien plus importants sans filet de sécurité.
Ligne de fracture politique
Ce sondage, effectué pour le compte de Lire la Société, à l’occasion de la remise du Prix du livre d’économie, mercredi 20 janvier, lève un coin du voile sur la préoccupation des Français en matière d’économie en ce début d’année 2021, et souligne les clivages qui persistent au sein de la société.
Le premier concerne l’éternelle opposition entre la politique de la demande et celle de l’offre. Vaut-il mieux soutenir les entreprises pour aider à la reprise de l’économie et favoriser l’emploi, ou plutôt exhausser le pouvoir d’achat des ménages afin de relancer la consommation ? Sans surprise, cette dernière option est majoritaire, mais de peu (56 % contre 44 %), dessinant une ligne de fracture entre La République en marche et Les Républicains d’un côté, majoritairement pour l’offre, et la gauche, écologistes compris, plus le Rassemblement national, massivement portés sur l’amélioration du pouvoir d’achat. La lutte contre le chômage, elle, n’apparaît nulle part comme une priorité.
Les Français apprécient les entreprises et comptent sur elles pour redresser le pays, mais à condition qu’elles ne soient pas trop grosses
Pourtant, deux domaines transcendent ce différend politique et trouvent une majorité de partisans, quelles que soient leurs préférences idéologiques : l’amour des PME et la haine des impôts. Quand on interroge les Français sur les priorités qui devraient être attachées à un plan de relance, ils plébiscitent les petites et moyennes entreprises, proches des gens et loin de l’élite des grandes corporations, multinationales et partis politiques. La moitié des sondés placent ces PME en numéro un, loin devant la priorité actuelle, à savoir la santé (38 %).
Les Français apprécient les entreprises et comptent sur elles pour redresser le pays, mais à condition qu’elles ne soient pas trop grosses. Un point de vue plutôt en contradiction avec les études menées régulièrement sur les choix d’embauche à l’entrée sur le marché du travail (enquêtes Universum, par exemple), qui montrent que les candidats à un poste favorisent les grandes entreprises, car les conditions de travail, de salaire et de sécurité y sont meilleures. Ce qui n’enlève pas le mérite que l’on accordera toujours en France plus volontiers aux petits qu’aux gros.
« Le présent prime sur le lendemain »
L’exécration de l’impôt n’est pas nouvelle. Elle irrigue même l’histoire de France. Les récentes études sur le sujet, notamment publiées par Le Monde (« Les Français et l’impôt, la grande défiance », 22 novembre 2018), rapportent cette détestation constante, au cœur de la contestation des « gilets jaunes ». Deux ans plus tard, 81 % des Français sondés en janvier 2021 approuvent la politique du gouvernement de baisser les impôts pour soutenir le pouvoir d’achat, tandis que seuls 19 % d’entre eux estiment que l’Etat se prive ainsi d’un instrument permettant de dégager plus de ressources pour l’éducation, la recherche ou le soutien à l’industrie.

Cette défiance se manifeste évidemment sur la partie droite de l’échiquier, traditionnellement la plus sensible à la rhétorique anti-taxes, anti-Etat et anti-assistance, mais aussi à gauche : 65 % des sympathisants de La France insoumise et 72 % de ceux du PS approuvent cette politique de réduction des impôts. Du baume au cœur d’Emmanuel Macron, dont les très onéreuses mesures de réduction de la taxe d’habitation et des impôts de production des entreprises ont laissé dubitatifs une partie des économistes, y compris dans son propre camp.
Dernière donnée qui confirme ce qui précède, la dette n’est plus le problème du moment. Cela vaut aussi pour les électeurs de droite. Et ce, même si le Fonds monétaire international jugeait, mardi 19 janvier, que la France devrait commencer à élaborer dès à présent un plan pour contenir son endettement dès que l’économie aura fermement surmonté la crise due au nouveau coronavirus. Même chez Les Républicains, où le sujet est épineux, 65 % d’entre eux estiment qu’il y a d’autres urgences. « C’est le vrai sujet consensuel, ajoute Brice Teinturier. Le présent prime sur le lendemain, et cela ne devrait pas être un sujet majeur de la présidentielle [en 2022]. » Même chose en ce qui concerne les investissements dans la recherche, l’innovation ou la politique industrielle, qui ne passionnent pas les Français. L’avenir est encore trop flou pour tenter d’y croire.
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