Dossier (Le Monde) sur le complotisme – Le conspirationnisme s’est imposé, en quelques mois, comme logiciel d’explication du monde, comment en sortir ?

« Je faisais partie des esprits supérieurs » : pourquoi le complotisme séduit autant

« Sortir du complotisme » (1/3). Dans le sillage de la crise du Covid-19, le conspirationnisme s’étend aux Etats-Unis comme en France. Experts et anciens adeptes de ces discours décrivent un mode de pensée très satisfaisant, dont on peut vite devenir prisonnier. 

Par William AudureauPublié le 18 janvier 2021 à 17h15, mis à jour hier à 17h23  

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/01/18/je-faisais-partie-des-esprits-superieurs-pourquoi-le-complotisme-seduit-autant_6066685_4355770.html

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Une manifestante revêt le « Q » pris pour symbole par la mouvance complotiste QAnon, devant le Capitole d’Olympia (Washington), le 6 janvier.
Une manifestante revêt le « Q » pris pour symbole par la mouvance complotiste QAnon, devant le Capitole d’Olympia (Washington), le 6 janvier. TED S. WARREN / AP

Progression des discours antivaccin et succès du documentaire complotiste Hold-Up, de Pierre Barnérias, en France, procès délirants contre George Soros et Bill Gates à travers le monde, invasion du Capitole par des partisans de Donald Trump convaincus d’un complot démocrate aux Etats-Unis… le conspirationnisme s’est imposé, en quelques mois, comme logiciel d’explication du monde.

Ce bulldozer, qui semble tout emporter avec lui, pose d’inquiétantes questions pour la démocratie. Est-il possible de l’arrêter ? Les personnes qui ont adopté ces théories peuvent-elles s’en extirper ? Nous avons interrogé de nombreux experts, mais aussi d’anciens adeptes du complotisme, comme Sylvain Cavalier, qui avait été séduit par ce type de discours avant de les contrer aujourd’hui sur sa chaîne YouTube, Le Debunker des étoiles, et qui s’attend à une année 2021 « catastrophique ». Tous décrivent un mode de pensée séduisant, désormais profondément ancré, dont il est difficile de s’éloigner.

« La science n’a parfois pas de réponse, mais le complotisme, lui, en a toujours », résume Sylvain Delouvée

Pour Marie Peltier, enseignante à l’Institut supérieur de pédagogie Galilée à Bruxelles et autrice de nombreux ouvrages sur le sujet, le complotisme est le symptôme d’une crise de société profonde. « Les récits du XXe siècle ne marchent plus. On peine à trouver un nouveau grand récit collectif fédérateur, et le conspirationnisme vient remplir ce rôle-là. » A fortiori en pleine crise sanitaire mondiale. « La science n’a parfois pas de réponse, mais le complotisme, lui, en a toujours », résume Sylvain Delouvée, maître de conférences à l’université Rennes-II et spécialiste des croyances collectives

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« On est tous un peu complotistes »

Combien compte-t-on d’adeptes des théories du complot en France ? Difficile à dire. En 2019, selon une étude de la Fondation Jean Jaurès, 21 % des Français interrogés adhéraient à au moins cinq énoncés conspirationnistes. Mais les biais de cette étude sont nombreux. « Ce sont des croyances contre-normatives : se présenter comme adhérent à des théories conspirationnistes n’est pas très positif et on peut avoir tendance à le cacher », prévient Sylvain Delouvée. Sans compter qu’il existe plusieurs degrés au complotisme. « Ce n’est pas noir ou blanc. On est tous un peu complotistes. C’est plutôt comme un escalier avec différentes marches. »Supposer une manigance des laboratoires contre l’hydroxychloroquine n’est pas du même niveau de complotisme que de postuler que le monde est contrôlé par des reptiliens.

« Aujourd’hui, beaucoup de boomeurs découvrent ces théories et tombent dedans, alors que les jeunes sont plus méfiants », observe Samuel Buisseret

Ce qui est difficilement contestable, c’est qu’un nombre important d’individus en a gravi les marches en 2020. « Aujourd’hui, beaucoup de boomeurs [ou baby-boomeurs, la génération née avant les années 1960] découvrent ces théories et tombent dedans, observe Samuel Buisseret, dit MrSam, qui combat ces théories sur sa chaîne YouTube. Alors que les jeunes, eux, vivent dans un monde où ils savent que les fake news existent et sont plus méfiants. » Pour ne rien arranger, dans leur brouhaha d’explications simplistes, ces discours visent parfois juste. « En France, on est obligé de concéder que le conspirationnisme a raison sur certains points, notamment sur une classe sociale élevée, proche du pouvoir, et ses privilèges, et sur la proximité réelle entre sphères politiques et médiatiques », épingle Marie Peltier.

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Des discours complotistes prospèrent aussi sur les scandales bien réels qui ont éclaboussé l’industrie pharmaceutique, comme ceux du Mediator ou du remdésivir. « C’est vrai que la “Big Pharma” est d’abord guidée par la quête du profit », concède le professeur Guy Gorochov, responsable du service immunologie à la Pitié-Salpêtrière, qui se navre que cette défiance légitime vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique nourrisse un discours antivaccin qu’il juge absurde. « Mais ce ne sont pas les vaccins qui rapportent beaucoup d’argent à l’industrie. Et s’il y a bien une chose qui a une grande utilité médicale, ce sont eux. »

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Une si plaisante vision du monde

Problème : il est difficile d’argumenter avec une personne convaincue que tout s’explique par des complots, et les nombreux articles de vérification sont sans effet. « Quand on est vraiment dedans, les arguments rationnels ne marchent pas du tout, témoigne Clément, enseignant de sciences de la vie et de la terre (SVT), membre du collectif L’Extracteur, et lui-même ancien adepte de théories du complot. On jette un voile de discrédit sur tout ce qui contredit la croyance. »

D’ailleurs, celle-ci n’est pas perçue comme telle. « La croyance, on la voit toujours chez l’autre. Pour les complotistes, eux ont la vérité et nous sommes des moutons », rappelle Sylvain Delouvée. « Le complotisme est un logiciel très global et, pour en sortir, il faut une remise en question globale sur notre mode de vie, nos relations, etc., analyse Marie Peltier. De mon expérience, très peu de personnes arrivent à franchir ce pas»

« Le complot vous donne l’impression de comprendre le monde dans toute sa complexité. C’est très flatteur pour l’ego ! », atteste Sébastien Carassou

La difficulté est de s’extirper du confort procuré par les thèses conspirationnistes, basées sur des récits simples, voire simplistes. « Le complot sert de modèle explicatif ultime, il vous donne l’impression de comprendre le monde dans toute sa complexité. C’est très flatteur pour l’ego ! », atteste Sébastien Carassou, ancien complotiste, devenu docteur en astrophysique et auteur de la chaîne YouTube Le Sense of Wonder. Ce discours donne aussi une impression de surplomb. « J’ai une vision globale des choses, je ne suis pas le petit ver de terre, je suis l’aigle », s’autocongratulait, en septembre, la médecin généraliste antimasques Eve Engerer, dans un reportage de BFM-TV.

Un sentiment dont se rappelle bien Sylvain Cavalier : « J’avais l’impression d’avoir accédé à des informations auxquelles tout le monde n’avait pas accès, que les autres moutons ne pouvaient pas s’élever à ces connaissances-là. Je faisais partie des esprits supérieurs. »

Entretien : « Aujourd’hui, le territoire des sectes est en ligne, et leurs chefs sont sur YouTube »

Il offre également une reconnaissance sociale, un sentiment d’importance et un coffre de résonance pour combattre un système qui, aux yeux de nombre de ses adeptes, les opprime. « Dans les vidéos complotistes, l’appel à l’émotion est permanent », observe Barbara Vasseur, dite Cysséepho, vidéaste de 34 ans, qui se souvient s’être laissée emporter par son tempérament de « justicière ».

QAnon, le « point paroxystique » du complot

Dans sa phase la plus aiguë, le complotisme peut aller jusqu’au déni du réel. Le 6 janvier, la planète entière a ainsi assisté, médusée, aux conséquences d’une prophétie conspirationniste en roue libre : persuadés que Donald Trump lutterait contre un réseau pédosataniste lié aux démocrates, et qu’un « plan » quasi divin va le conduire à un second mandat, des membres de la mouvance complotiste QAnon pénètrent dans le Capitole, aux côtés d’autres supporteurs du président américain, provoquant chaos, stupeur et violences. Cinq personnes perdent la vie.

Cette vision conspirationniste a été alimentée durant des années par le dirigeant de la première puissance mondiale en personne. « Trump crée toute une réalité alternative à laquelle adhèrent des millions de gens, alors que tout est fou, faux, et facile à vérifier ! s’étrangle Sylvain Cavalier. Cela préfigure de ce qui va se passer dans les années à venir : la société va se fracturer entre deux camps, plus ou moins bien définis, ceux qui sont ancrés dans la réalité et ceux qui auront perdu pied. » 

Lire notre dossier : QAnon : aux racines de la théorie conspirationniste qui contamine l’Amérique

Cette polarisation est entretenue par la grande force du complotisme, qui est de réinterpréter la réalité lorsqu’elle contredit la croyance. Le 6 janvier, la prophétie de QAnon ne s’est pas réalisée ? Qu’importe. « Des gens se sont demandé où en est le “plan”, mais cette fissure est restée marginale, observe Tristan Mendès France, spécialiste des extrémismes en ligne. Le bannissement de Trump [des réseaux sociaux] les a galvanisés. Ils l’interprètent comme le début de quelque chose, même si cela fait un an qu’ils répètent ça chaque semaine. »

Paradoxalement, la dissonance cognitive entre la croyance et le complot peut renforcer la croyance. Dès 1956, trois psychologues américains relataient, dans l’ouvrage L’Echec d’une prophétie, d’Henry Riecken, Leon Festinger et Stanley Schachter, comment une secte ufologique ayant annoncé une inondation par des forces extraterrestres avait interprété la non-réalisation de leur prophétie comme la preuve que leurs prières avaient sauvé le monde.

« Il y a dans QAnon une religiosité qui confine à la “sectarité” », affirme Tristan Mendès France

Pour les plus investis dans le mouvement, l’adhésion à QAnon ne relève d’ailleurs plus d’une démarche de vérité, mais d’une foi mystique, à l’image d’un récent Tweet de la plate-forme extrémiste pro-Trump Gab, appelant à « s’en remettre entièrement à Dieu », en désespoir de cause. « Il y a dans le mouvement une religiosité qui confine à la “sectarité”, confirme Tristan Mendès France. Parmi les profils complotistes, ce sont ceux qui auront le plus de mal à s’en extraire. » Dans ses formes les plus extrêmes, le complotisme est comparé à une forme d’appartenance sectaire. « Plus les gens sont sous emprise, plus ils refoulent le doute », se désole Pascale Duval, porte-parole de l’Unadfi, association de défense des victimes de sectes. En sortir est dès lors très difficile.Notre série « Sortir du complotisme »

Cet article fait partie d’une enquête en trois parties :

  1. Pourquoi les théories du complot séduisent autant
  2. L’imprévisible déclic de la sortie du complotisme
  3. La difficile reconstruction après avoir tourné le dos au conspirationnisme

William Audureau

« J’ai été un abruti sans esprit critique » : l’imprévisible déclic de la sortie du complotisme

« Sortir du complotisme » (2/3). Un simple détail peut parfois suffire à renverser une croyance, mais le processus est lent, incertain, et un débat frontal s’avère souvent contre-productif. 

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/01/19/j-ai-ete-un-abruti-sans-esprit-critique-l-imprevisible-declic-de-la-sortie-du-complotisme_6066827_4355770.html

Par William Audureau

Publié hier à 17h28, mis à jour à 06h25  

Temps de Lecture 7 min. 

GARY BATES / IKON IMAGES / PHOTONONSTOP

Origine des grandes pyramides, assassinat de Kennedy, 11-Septembre… sur ces grands événements historiques, Sylvain Cavalier avait pris l’habitude de contester la version officielle. Jusqu’à ce qu’un jour, YouTube lui suggère une vidéo niant la réalité du premier pas de Neil Armstrong sur la Lune. Or, Sylvain est un passionné d’astronomie. « Sur un autre sujet, elle m’aurait convaincu, mais là, ça me dérangeait. Pour la première fois de ma vie, j’ai mis en pause la vidéo, j’ai vérifié chaque affirmation sur Google. Et je me suis aperçu que tout était faux ! J’étais furieux. »

Cela aura été sa « pilule bleue », celle du retour à la réalité, par opposition à la « pilule rouge » de l’entrée dans un univers alternatif, selon la mythologie du film Matrix, très influente dans la complosphère. Dix ans plus tard, Sylvain Cavalier gère une chaîne YouTube, le Debunker des étoiles, qui lutte contre les documentaires mensongers. Combien sont-ils, comme lui, à avoir réussi à faire marche arrière ? Impossible à dire. Ce qui est sûr, c’est que même certains des plus brillants esprits ont eu des périodes d’irrationalité. Le sociologue Gérald Bronner, auteur de La Démocratie des crédules (PUF, 2013), qui adhérait autrefois à des théories millénaristes, conclut désormais que l’on peut « croire à des théories folles sans être fou soi-même ».

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La plupart des anciens complotistes restent discrets sur leurs croyances passées, de crainte d’être stigmatisés. « Beaucoup de gens me félicitent, me disent que j’ai eu du courage d’en parler », confirme la vidéaste Barbara Vasseur, 34 ans, alias Cysséepho sur YouTube, qui assume d’avoir réussi à en sortir mais comprend la « peur des moqueries ».

Un cas d’école hors norme

Il est encore plus rare qu’une figure reconnue par la complosphère fasse volte-face. C’est pourtant ce qui s’est produit le 3 janvier, quand Stéphane, alias Stalec, un utilisateur de Twitter convaincu d’un complot de Big Pharma, qui défendait depuis le début de la crise du Covid-19 des positions pro-hydroxychloroquine, a fait son mea culpa.

« Nous avons souvent des messages de gens qui reviennent sur leurs positions. Mais un aussi gros compte, ça, c’est rare ! », précise Samuel Buisseret

Depuis le début de la pandémie, ce vingtenaire aux 18 000 abonnés était aussi investi qu’admiré dans son cercle : n’avait-il pas été codésigné« personnalité de l’année 2020 » par le site covido-sceptique FranceSoir? Alors, quand il publie une série de messages dans lesquels il regrette de s’être laissé entraîner dans une « bulle », se blâme d’avoir été « un abruti sans esprit critique » et s’excuse d’avoir relayé « toute cette désinformation », c’est un séisme.

Sa communauté soupçonne aussitôt un complot : il aurait été enlevé, sa grand-mère aurait été prise en otage, ou alors il aurait été payé. Ses habituels débatteurs tombent eux-mêmes des nues. « Nous avons souvent des messages en privé de gens qui reviennent sur leurs positions. Mais un aussi gros compte, ça, c’est rare ! », bafouille Samuel Buisseret, alias MrSam, ex-complotiste aujourd’hui à la tête d’une « chaîne sceptique ». Surtout aussi brutalement et publiquement.

L’art de trouver les arguments

Que s’est-il passé ? Stalec, qui n’a pas souhaité répondre au Monde, le reconnaît sur Twitter, réseau sur lequel il a modifié son pseudonyme depuis : il a changé d’avis en discutant en privé avec des sceptiques, une communauté proscience luttant contre les croyances irrationnelles. L’un d’eux, le docteur François Morel, alias Doc Primum non nocere, malgré ses invectives, a joué un rôle majeur en amenant son interlocuteur à réaliser les inconsistances de son discours.

La désescalade est d’autant plus difficile que l’individu adhère à des thèses radicales

Ainsi, Stalec ne croit pas à l’homéopathie. Or, tous les arguments qu’il oppose à celle-ci sont applicables à l’hydroxychloroquine, lui fait-il remarquer. Une première entaille dans la croyance. Surtout, et ce sera l’argument décisif, il l’invite à se renseigner sur la notion de bithérapie. Puisque deux molécules différentes peuvent être intégrées à un traitement médical commun, pourquoi des labos feraient-ils la guerre à l’hydroxychloroquine, comme il en est convaincu ? Ses certitudes s’effondrent.

La désescalade a également été possible parce que Stalec n’adhérait pas aux thèses conspirationnistes les plus radicales. Comme il le rappelle lui-même, il n’en était pas au point de croire à la thèse de nanopuces dans les vaccins contre le Covid-19 et a même quitté certains groupes trop complotistes pour lui, à l’été. « Ça commençait à parler de 5G, ça allait trop loin… », a-t-il expliqué à Libération

Amener une personne à douter de ses certitudes demande, par ailleurs, un certain savoir-faire. Le vidéaste anglo-saxon Anthony Magnabosco s’en est fait une spécialité, en réalisant de « l’épistémologie de rue » : aller voir de parfaits inconnus, et avec bienveillance, à la manière de Socrate dans les dialogues de Platon, questionner les bases de leurs croyances. « En cinq minutes, il demande aux gens pourquoi ils pensent que leurs certitudes sont vraies, sans jamais être dans le jugement, juste en les interrogeant. Et il réussit à avoir des résultats », applaudit Samuel Buisseret.

L’aide des vulgarisateurs, sceptiques et zététiciens

Ce déclic n’aurait, bien sûr, pas pu se produire sans que Stalec n’aille lui-même vérifier les informations et fasse preuve de probité intellectuelle. « Souvent, le complotiste se cache derrière un esprit critique dont il serait le seul détenteur, sauf que cet esprit critique porte sur tout, sauf sur sa propre théorie du complot, resitue Sylvain Delouvée, maître de conférences en psychologie sociale à l’université de Rennes-II. Mais cet esprit critique, il peut arriver qu’il se porte sur l’existence du complot. Et là commence la désescalade. »

Pour une partie des anciens théoriciens du complot, le déclic est passé par une même étape, celle de l’identification d’une faille dans leurs croyances. Celle-ci arrive lorsque la théorie du complot se rapproche de leurs plates-bandes. Clément, 30 ans, est agrégé en biologie. S’il boit sans méfiance les paroles du pseudo-diététicien Thierry Casasnovas sur les vertus de certains jus, il s’aperçoit, en revanche, que le vidéaste ne maîtrise pas du tout son sujet dès lors qu’il parle de physiologie humaine et de médicaments, pourtant à la base de sa rhétorique anti-Big Pharma. « Les gens comme ça emploient des mots savants, mais quand on connaît le sujet, ça ne tient pas du tout. Ils bluffent sur toute la ligne », dénonce-t-il désormais.

« Ce n’est pas inné de savoir douter de manière raisonnable, de recontextualiser une information, la vérifier, la recouper… », admet Sébastien Carassou

Mais tout le monde n’est pas spécialiste des sujets abordés dans les vidéos complotistes, ni n’est formé pour s’en méfier. « Ce n’est pas inné de savoir douter de manière raisonnable, de recontextualiser une information, la vérifier, la recouper et distinguer une source fiable d’une source complotiste », admet Sébastien Carassou, docteur en astrophysique et lui-même conspirationniste repenti. Heureusement, des antidotes en ligne existent : ce sont les vidéos de scientifiques pédagogues, sceptiques et zététiciens (adeptes de la zététique, ou « art du doute »).

« Mon ex-petit ami, qui était ostéopathe, avait compris à travers eux que son métier relevait du “fake med” », c’est-à-dire du charlatanisme médical, se souvient Barbara Vasseur, autrefois prisonnière du cliché de Big Pharma. « Un jour, il me pose devant trois vidéos consécutives d’Astronogeek, avec Hygiène Mentale, La Tronche en Biais, etc. Je comprends très vite que je dois en tirer des conclusions. »Une expérience de crop circles faits main achèvera de la convaincre qu’il est aisé de se laisser berner et se rangera du côté des sceptiques.

Incohérences et confiance trahie

Impossible pour autant de réduire la sortie de la croyance à un simple déclic intellectuel. Chaque histoire est différente, et l’émotionnel joue un rôle tout aussi important. « Etre dans les sphères conspirationnistes vingt-quatre heures sur vingt-quatre peut induire un mal-être, car le conspirationnisme donne une vision très sombre du monde, désigne des coupables mais n’offre pas d’issue », relève Marie Peltier, spécialiste des théories du complot liées à la guerre civile en Syrie. D’autant que cette noirceur, c’est parfois dans leurs propres compagnons de croyance que les adeptes de théories du complot la découvrent. Or, les complotistes sont souvent animés par un idéalisme exacerbé et tolèrent mal la déception et les tromperies.

Sébastien Carassou, d’abord piqué d’ufologie, a été choqué de comprendre que la démarche d’un des participants stars à un congrès était purement mercantile. Clément, qui a un temps été dessinateur pour le polémiste Dieudonné, Egalité et réconciliation, et l’essayiste d’extrême droite Alain Soral, voyait dans les accusations médiatiques de racisme un complot contre ses idoles, jusqu’à ce qu’il soit témoin de propos antisémites. « J’ai compris que je n’étais pas là pour les bonnes raisons », s’excuse-t-il aujourd’hui pudiquement.

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Aux Etats-Unis, Patricia Steere, figure emblématique de la communauté des platistes (persuadés que la Terre n’est pas ronde), a, elle, été accusée d’être un agent de la CIA transsexuel infiltré. Des allégations délirantes qui provenaient de son ancien petit ami platiste, dont elle s’était séparée après un viol conjugal, raconte-t-elle dans sa biographie, Everything That Was Beautiful Became Ugly : Escaping Flat Earth with Patricia Steere (non traduit). Tétanisée, elle a, depuis, quitté le mouvement.

Pour d’autres, la sortie passe par un épisode traumatique. Pour Samuel Buisseret, c’est la mort de son cousin, un jour où ce passionné de thèses ésotériques croit voir des symboles contradictoires partout. « J’ai eu une sorte d’écœurement, pour la première fois, j’ai décidé d’être dans la suspension du jugement. » La sortie des théories du complot lui prendra plusieurs années de doute, d’errances et de reconstruction. Pour beaucoup, c’est l’épreuve la plus dure à vivre.Notre série « Sortir du complotisme »

Cet article fait partie d’une enquête en trois parties :

  1. Pourquoi les théories du complot séduisent autant
  2. L’imprévisible déclic de la sortie du complotisme
  3. La difficile reconstruction après avoir tourné le dos au conspirationnisme

William Audureau

« On est très en colère contre soi-même » : la difficile épreuve de l’après-complotisme

« Sortir du complotisme » (3/3). Quand s’écroule une croyance, la confiance en soi s’effondre avec. Cette période longue et douloureuse requiert de la bienveillance de la part des proches. 

Par William Audureau

Publié hier à 15h47, mis à jour à 05h57  

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/01/20/on-est-tres-en-colere-contre-soi-meme-la-difficile-epreuve-de-l-apres-complotisme_6066964_4355770.html

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Une famille dîne pour le réveillon de Noël le 24 décembre 2020 à Monterrey, au Mexique.
Une famille dîne pour le réveillon de Noël le 24 décembre 2020 à Monterrey, au Mexique. DANIEL BECERRIL / REUTERS

Ils ont ferraillé bec et ongles sur les réseaux sociaux, ont participé à des guerres de tranchées éprouvantes avec leurs contradicteurs, parfois se sont coupés complètement de leur famille et de leurs amis, ou sans aller jusque-là, se sont construits, durant des années, une vision du monde simpliste mais confortable. Jusqu’à réaliser que celle-ci était fausse. Face à eux, le vertige du néant.

Tous les repentis du complotisme auxquels Le Monde a parlé témoignent d’un même sentiment de désarroi après avoir abandonné leurs croyances, accompagné de violents sentiments de rancunes contre soi-même. S’ouvre alors pour eux une période charnière méconnue, faite de doutes, de vulnérabilité, voire de détresse.

« Une vraie souffrance »

La sortie du complotisme n’est pas anodine : elle a un coût psychologique, narcissique. « Le pire, c’est la perte de confiance en soi, compatit Pascale Duval, porte-parole de l’Unadfi, association de protection contre l’emprise sectaire et les théories du complot. Comment a-t-on pu se faire avoir ainsi ? C’est la raison pour laquelle les anciens adeptes ont envie de se terrer, de recoller les morceaux de cette période de leur vie où ils ont eu l’impression de s’épanouir, ou bien ils ont envie de témoigner pour que cela n’arrive pas aux autres, mais il y a toujours un besoin de tourner la page. »

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Colère contre soi-même, ressentiment, culpabilité… tous attestent de ce malaise. « On se dit qu’on s’est fait bananer pendant des années, qu’on n’est pas si malin qu’on le croit, et ça fait du mal », témoigne Sylvain Cavalier, aujourd’hui vidéaste sur la chaîne Debunker des étoiles. « C’est pour ça que les sceptiques revenus de ce type de croyances se comportent parfois mal [avec les complotistes]. C’est une vraie souffrance », témoigne décrypte Samuel Buisseret, alias MrSam, lui aussi ancien conspirationniste reconverti en pourfendeur de désinformation.

La blessure est encore plus grande quand elle s’accompagne de la conviction d’avoir voulu œuvrer pour le bien. « Ma croyance aux complots sur le 11-Septembre et sur la Lune, j’en ris aujourd’hui, raconte Barbara Vasseur, vidéaste aujourd’hui pro-sciences. Mais Big Pharma, oui, j’ai pris un gros coup à l’ego. La médecine naturelle, la santé des gens, c’était important pour moi, or j’ai désinformé ma communauté sur ce qu’est vraiment la médecine, et j’ai beaucoup de remords. »

Une phase de grande vulnérabilité

Pour le « déconverti », c’est une période de grande vulnérabilité. « Quand quelqu’un sort de la radicalité, comment savoir s’il n’y retournera pas ? Ce sont parfois des gens assez fragiles, et il est difficile d’appréhender l’assise de ce type de revirement », témoigne Marie Peltier, qui a vu un complotiste pro-Assad se muer en activiste « anti ».

« Avoir été dans une théorie du complot ne protège pas contre une autre. Ce n’est pas un vaccin », confirme Clément

« Avoir adhéré à une théorie du complot et en être revenu ne protège pas contre une autre. Ce n’est pas un vaccin », confirme Clément, tombé dans deux complosphères différentes, celle [du polémiste d’extrême droite Alain] Soral puis celle de la naturopathie. C’est du reste ce qui menace les partisans de QAnon, qui ne verront pas Donald Trump effectuer un second mandat. « Certains quitteront QAnon, mais ça ne veut pas dire qu’ils quitteront la complosphère, pronostique Tristan Mendès France, spécialiste des communautés extrêmes en ligne. La béance laissée sera probablement comblée par un autre récit ».

Pour les autres, ceux qui accepteront d’entrer dans le doute et de remise en question profonde, débutera une période très dure, « sans plus rien à quoi se raccrocher », témoigne Samuel Buisseret. « C’est une identité à se refaire à partir de zéro », confirme Sébastien Carassou. Comme Stalec, qui a depuis changé de pseudonyme.

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Le difficile deuil d’une communauté d’adoption

L’entourage peut aider à basculer d’un côté ou de l’autre. Mais de quel entourage parle-t-on, quand certains ont pris leurs distances avec leurs proches et se sont fait de nombreux amis complotistes ? « L’attachement à la communauté, qui s’est parfois substituée à la famille, peut être un frein majeur à la sortie », confirme Pascale Duval, de l’Unadfi.

Tristan Mendès France cite l’exemple de l’un des fondateurs des DéQodeurs, un compte français pro-QAnon, qui a annoncé à ses pairs qu’il sortirait du mouvement si le « plan » pro-Trump ne se manifeste toujours pas après le 20 janvier. La levée de boucliers a été immédiate. « On l’a accusé de saper la foi des soldats digitaux. Face à la pression, il est revenu sur ses dires », constate Tristan Mendès France.

« Plus on a partagé des contenus complotistes, plus on est devenu une pièce de cette communauté, plus il est dur d’en revenir », décrypte Samuel Buisseret

Sur Twitter, Stalec, vedette de la sphère conspirationniste pro-hydroxychloroquine avant de faire son mea culpa début janvier, a lui aussi essayé, un court moment, de revenir à ses positions de départ. Plusieurs centaines d’abonnés en moins, des procès en malhonnêteté, des accusations violentes, et surtout, le rejet d’une communauté qui l’avait accompagné jusque-là avec bienveillance durant des mois : comment ne pas être tenté de faire machine arrière ? « C’est le problème de l’escalade d’engagement, décrypte Samuel Buisseret, de la chaîne YouTube sceptique MrSam. La première raison pour laquelle on partage ces contenus conspirationnistes – mais cela vaut aussi pour les contenus sceptiques –, c’est pour le sentiment d’appartenance à un groupe. Plus on en a partagés, plus on est devenu une pièce de cette communauté, plus il est dur d’en revenir », explique le vidéaste.

Lui-même a perdu des amis en sortant du complotisme et se souvient d’un moment « extrêmement douloureux ». Dans ces cas-là, mieux vaut avoir des amis non conspirationnistes à quai. « S’ils sont tous dans les théories du complot, on perd toutes nos relations sociales. C’est aussi difficile que de sortir d’une secte ou d’une religion », résume Sylvain Cavalier, alias Debunker des Etoiles.

L’importance de la famille et des amis

Le rôle des proches est essentiel. « Il ne faut pas essentialiser le complotisme, ce n’est pas un virus, exhorte Clément. On ne naît pas complotiste et on n’est pas condamné à le rester toute sa vie. Encore faut-il laisser aux gens la chance d’en sortir. » En amont, il faut donc réussir à ne pas froisser sans non plus acquiescer. Un délicat équilibre. « Si tante Guenièvre à table dit que l’homéopathie c’est formidable, le simple fait de dire “je n’y crois pas”ça suffit parfois déjà à instiller du doute », conseille Samuel Buisseret.

« Les mots sont des fenêtres ou bien ce sont des murs. Vous n’arriverez jamais à faire comprendre quelque chose à une personne si vous la qualifiez de complotiste ou de conspirationniste », témoigne Stalec

Les qualificatifs jugés dénigrants, eux, sont le plus souvent jugés contre-productifs, et risquent d’accélérer la fracture. « Les mots sont des fenêtres ou bien ce sont des murs. Vous n’arriverez jamais à faire comprendre quelque chose à une personne si vous la qualifiez de complotiste ou de conspirationniste »témoigne Stalec sur son compte. La plupart des anciens complotistes interrogés par Le Monde ont pu compter sur des amis ou de la famille qui étaient restés présents et qui se sont montrés compréhensifs. Un point crucial, selon Pascale Duval : « Le principal conseil, c’est de ne jamais couper le lien, pour que l’adepte ait conscience que quelqu’un est là pour l’attendre et lui pardonner. »

Hors du cadre familial, d’autres initiatives peuvent permettre de faciliter la reconnexion. Marie Peltier, autrice de plusieurs ouvrages sur le complotisme, conseille de « désinvestir le champ purement argumentatif, et proposer des solutions du quotidien, s’ancrer dans le réel », par exemple par des rencontres de terrain entre politiques, journalistes, scientifiques et citoyens, et remettre de l’humain et du dialogue entre les métiers. « Quitter le champ numérique permet de casser les projections parfois délirantes que le Web entretient. » 

L’investissement dans un nouveau travail, une nouvelle relation amoureuse permettent également de redonner du sens à sa vie. A défaut, ce peut être l’entrée dans une autre communauté. Samuel Buisseret, après plusieurs mois d’une incrédulité nouvelle, s’est mis à décrypter les trucages d’une vidéo sur la télékinésie. Sa démonstration a été remarquée par la chaîne anticomplotiste La Tronche en biais, qui l’a encouragé à en faire d’autres. Il a, depuis, rejoint le camp des sceptiques, qui se battent contre les discours manipulateurs. « Ces félicitations m’ont encouragé. Cela a été le pivot, l’accueil dans une nouvelle communauté. Ça tient à pas grand-chose ! »

D’une manière générale, la bienveillance est cruciale. « Quand j’ai voulu m’éloigner de [l’essayiste d’extrême droite Alain] Soral et de [l’humoriste] Dieudonné, faire des dessins sur la cause animale, se souvient Clément, j’ai fait face à des personnes qui connaissaient mon passé, auraient pu me fermer la porte, mais ils ne l’ont pas fait. Ils m’ont autorisé le fait d’avoir changé, à avoir une autre occupation. C’est essentiel. Sans cela, j’aurais pu replonger. »Notre série « Sortir du complotisme »

Cet article fait partie d’une enquête en trois parties :

  1. Pourquoi les théories du complot séduisent autant
  2. L’imprévisible déclic de la sortie du complotisme
  3. La difficile reconstruction après avoir tourné le dos au conspirationnisme

William Audureau

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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