« L’insécurité budgétaire dont souffrira la nouvelle agence sur les maladies infectieuses émergentes ne peut qu’être néfaste »
TRIBUNE
Sans financements supplémentaires, l’« ANRS maladies infectieuses émergentes » serait incapable de répondre aux épidémies à venir, estime, dans une tribune au « Monde », un collectif de chercheurs, de professionnels de la santé et du secteur associatif.
Publié le 14 janvier 2021 à 15h53 – Mis à jour le 15 janvier 2021 à 17h02 Temps de Lecture 5 min.
Tribune. Le 1er janvier 2021, l’Agence nationale de recherche sur le sida et les hépatites virales (ANRS) et le consortium REACTing, agissant sur les maladies émergentes, ont officiellement été fusionnés pour créer l’« ANRS maladies infectieuses émergentes ». Ce projet, qui porte la marque de l’excellence de la France dans le domaine de la recherche et notamment de la recherche contre le VIH et de ses acquis, a pour objectif à la fois d’animer, de coordonner et de financer la recherche sur ces maladies. Avec l’objectif, notamment, de préparer en temps de « paix » des réponses adaptées aux temps de crise et d’être en mesure, le moment venu, de les déployer de façon immédiate et coordonnée.
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La mise en place d’une agence dédiée à la lutte contre les maladies infectieuses est une excellente nouvelle pour les acteurs impliqués et les personnes concernées, mais les financements prévus aujourd’hui sont insuffisants. Nous, chercheurs, professionnels de la santé et acteurs associatifs, nous inquiétons du manque d’anticipation budgétaire de l’exécutif qui ne permettra pas, en l’état, de répondre aux ambitions affichées. Pour une réponse efficace et rapide aux épidémies actuelles et à venir, cette nouvelle agence requiert, selon des estimations conservatoires, 76 millions d’euros de subventions d’Etat dès 2021, soit 36 millions de plus que l’enveloppe dont bénéficiait l’ANRS pour la recherche sur le sida et les hépatites en 2020.
Les engagements financiers demandés sont pourtant dérisoires, comparés aux efforts consentis – et nécessaires – par d’autres pays
Manque de préparation politique
Sur ces 36 millions d’euros, seuls 2 millions d’euros ont été prévus au budget 2021, laissant entendre que le reste devra être trouvé via des financements exceptionnels ou des partenariats publics/privés. Nous savons pourtant, et la crise actuelle nous le rappelle quotidiennement, l’importance de la recherche publique dans l’anticipation et l’accès à des politiques de santé favorables aux populations. Ces approximations dans la construction budgétaire de cette nouvelle agence laissent entrevoir un manque de préparation politique qui nous interpelle à plusieurs titres.
Les engagements financiers demandés sont pourtant dérisoires, comparés aux efforts consentis – et nécessaires – par d’autres pays : en Allemagne, 105 millions d’euros sont engagés chaque année pour la recherche sur les maladies infectieuses (budget annuel de l’Institut Robert-Koch, janvier 2021), aux Etats-Unis, plus de 5 milliards de dollars (plus de 4,11 milliards d’euros, le budget annuel moyen du National Institute of Allergy and Infectious Diseases, janvier 2021) ! Autre point de comparaison, l’augmentation de budget demandée correspond à une journée d’aides aux entreprises en France dans le cadre de la crise sanitaire.
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Les modalités prévues pour abonder le budget de l’agence sont tout à fait antinomiques avec le fonctionnement même de la recherche en situation de crise sanitaire due à des infections émergentes. Pour favoriser un travail de qualité, coordonné et répondant aux besoins spécifiques de ces urgences de santé publique – par définition peu ou pas prévisibles –, il est fondamental de mettre en place une administration financière efficace pour une agence réactive, et un investissement au long cours qui soit cohérent avec le temps de la recherche. Une véritable prévisibilité des montants disponibles garantit une dynamique de la recherche engagée sur plusieurs années.
L’insécurité budgétaire dont souffrira, si rien ne change, cette nouvelle agence ne peut qu’être néfaste à l’efficacité de la recherche. Un non-sens, tant 2020 nous montre que le temps perdu face à une pandémie ne se rattrape pas.
Des moyens pour l’innovation
Enfin, nous craignons que ces limitations budgétaires se fassent au détriment d’une recherche de qualité sur le VIH/sida et les hépatites virales, tant le financement de la recherche sur les maladies infectieuses émergentes est le socle de notre préparation contre les épidémies futures. Si le budget alloué à la lutte contre le VIH/sida et les hépatites virales semble sanctuarisé pour 2021, la recherche sur les maladies infectieuses émergentes pourrait le grever, mettant à mal les acquis de ces dernières années.
Et si son montant était pérennisé, force serait de constater que le budget consacré à la lutte contre les maladies émergentes se limite à 2 millions d’euros. Le budget de REACTing étant déjà d’un million d’euros en 2019, il aurait à peine doublé en 2021. Or les recherches en amont ont fortement manqué dans la crise du Covid-19. Sans financements supplémentaires, elles feront aussi défaut aux prochaines crises sanitaires, et cela organiserait de facto notre future incapacité à répondre à une nouvelle épidémie.
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Ce sont finalement les luttes contre toutes les épidémies et maladies émergentes qui risquent d’en souffrir, en France et bien au-delà, dans un monde globalisé.
Comme le déclarait le président Emmanuel Macron lors de son intervention à l’institut Imagine, le 4 décembre 2020 : « Sous pression et en crise, on sait inventer des choses formidables. (…) La clé pour nous c’est, hors crise, de garder cette capacité à décloisonner, aller vite, innover et rester focalisés sur un même but. » Et la clé réside notamment dans les moyens qui sont mis à la disposition de ces innovations.
Les défis à relever en matière de recherche face aux épidémies actuelles et à venir ne sauraient souffrir d’un manque d’ambition et d’anticipation politique. Nous demandons donc au président de la République de garantir les 36 millions supplémentaires de subventions annuelles d’Etat nécessaires au bon fonctionnement de cette nouvelle agence.
Françoise Barré-Sinoussi, lauréate 2008 du prix Nobel de médecine et présidente de Sidaction ; Aurélien Beaucamp, président d’Aides ; Pascale Cossart, professeure à l’Institut Pasteur et membre de l’Académie des sciences ; Dominique Costagliola, directrice de recherche à l’Inserm, membre du CA d’Aides ; François Dabis,professeur d’épidémiologie et santé publiqueà l’université de Bordeaux, ex-directeur de l’ANRS ; Marie-Paule Kieny, directrice de recherche à l’Inserm ; Xavier de Lamballerie, directeur de l’Unité des virus émergents de Marseille, un laboratoire sous tutelle de l’Inserm, l’université d’Aix-Marseille et l’IRD ; Gilles Pialoux, professeur à l’université Paris-Sorbonne, chef de service des maladies infectieuses et tropicales à l’hôpital Tenon et vice-président de la Société française de lutte contre le sida ; Christine Rouzioux, présidente de l’association Arcat/Le Kiosque, membre des académies de médecine et de pharmacie, membre du CA de Sidaction ; Philippe Sansonetti, professeur émérite à l’Institut Pasteur et au Collège de France, membre de l’Académie des sciences ; Guido Silvestri, professeur et vice-président du laboratoire de pathologie et médecine de l’université de médecine Emory (Atlanta) ; Stefano Vella, professeur vacataire spécialiste de santé mondiale à l’Université catholique de Rome
Une nouvelle agence consacrée aux maladies infectieuses émergentes en manque de moyens
L’entité, créée le 1er janvier, doit donner un « nouvel élan » à la recherche sur les maladies infectieuses. Mais le budget alloué par l’Etat est insuffisant, alertent spécialistes et associations de patients.
Par Pascale SantiPublié le 01 janvier 2021 à 09h00 – Mis à jour le 02 janvier 2021 à 11h23
Temps de Lecture 4 min.

Presque un an jour pour jour après l’irruption du Covid-19, la France va se doter d’une agence de recherche consacrée aux maladies infectieuses émergentes. Mais alors que l’ampleur de la pandémie et ses impacts tant sanitaires que sociaux et économiques justifient pleinement une telle initiative, les spécialistes comme les associations de patients s’interrogent sur la modestie des moyens propres mobilisés à cette fin.
La nouvelle entité va voir le jour le 1er janvier 2021. Elle est issue du rapprochement de l’Agence nationale de recherche sur le sida et les hépatites virales (ANRS), née en 1988 face à l’urgence de l’épidémie à VIH, avec le consortium Reacting (Research and Action Targeting Emerging Infectious Diseases), créé en 2013 sous l’égide de l’Inserm, et regroupant des équipes et des laboratoires « afin de préparer et coordonner la recherche pour faire face aux crises sanitaires liées aux maladies infectieuses émergentes ». La nouvelle agence aura aussi pour rôle de travailler de manière pluridisciplinaire sur ces maladies infectieuses émergentes comme Ebola, Zika ou le Covid-19.
« Anticipation »
Cette structure « vise à donner un nouvel élan à la recherche sur les maladies infectieuses émergentes tout en gardant ses missions actuelles », nous indiquait début décembre Gilles Bloch, président de l’Inserm, pour qui « l’idée est d’organiser une réponse rapide aux événements majeurs tels que celui de l’année 2020 ». Son nouveau nom sera « ANRS, maladies infectieuses émergentes ». Elle sera présidée par Yazdan Yazdanpanah, chef du service des maladies infectieuses et tropicales de l’hôpital Bichat (AP-HP) et membre du conseil scientifique Covid-19. François Dabis, à la tête de l’ANRS depuis quatre ans, ne sera plus présent dans l’organigramme, alors qu’il aurait souhaité continuer et que la communauté le voyait poursuivre sa mission. Lui et Yazdan Yazdanpanah travaillent sur ces sujets depuis des années.
Si elles « saluent la pertinence du projet », les associations Aides et Sidaction, très impliquées dans le fonctionnement de l’ANRS, alertent « sur le manque de garanties financières » dans un communiqué diffusé le 21 décembre. Reçues le 18 décembre à l’Elysée, elles déplorent le manque de réponses satisfaisantes sur le budget. En clair, si le budget actuel dont va disposer l’ANRS pour la partie VIH et hépatites pour 2021 se situe à 45 millions d’euros, dont 39 millions alloués par l’Etat, « l’Elysée n’a pas pu nous assurer d’autre financement, à part 2 millions d’euros », destinés à couvrir les frais de fonctionnement pour 2021, déplore Marc Dixneuf, directeur général d’Aides, reçu, avec Françoise Barré-Sinoussi, présidente de Sidaction, Florence Thune, directrice générale du Sidaction et Catherine Aumond, vice-présidente d’Aides. « Cette agence requiert un doublement de ce budget, soit 36 millions de plus de subvention d’Etat », écrivent les associations.
« L’idée est d’avoir une agence avec des financements à la hauteur des enjeux afin de pouvoir être dans l’anticipation, se préparer à des épidémies futures », nous a indiqué Yazdan Yazdanpanah.
« Risque d’un échec de plus »
« Nous sommes très préoccupés, l’agence ne peut fonctionner en l’état, le risque est d’être dans un échec de plus dans la lutte contre le Covid-19 », déplore Marc Dixneuf. Il compare avec les investissements d’autres Etats dans les maladies émergentes : en Corée du Sud, 330 millions d’euros ont été alloués aux pathologies émergentes, dont 100 millions pour la lutte contre le Covid-19 ; en Allemagne (105 millions d’euros), ou encore aux Etats-Unis (près de 1 milliard d’euros). « L’enveloppe supplémentaire demandée n’est pas gigantesque, cela pour structurer la recherche sur les maladies émergentes en France, alors que l’Etat dépense chaque jour environ 50 millions d’euros pour les tests de dépistage du SARS-CoV-2 », ajoute François Dabis.
Françoise Barré-Sinoussi, colauréate du prix Nobel de médecine, et Jean-François Delfraissy, président du conseil scientifique Covid-19, ont également écrit à Emmanuel Macron sur cette situation. Ils ont été réorientés vers les ministères de la recherche et de la santé.
« Le modèle économique de l’ANRS repose sur un engagement pérenne et durable de l’Etat pour pouvoir proposer à la communauté des chercheurs des engagements dans la durée », explique François Dabis, qui s’inquiète aussi de l’autonomie qu’aura la nouvelle agence dans le cadre de l’Inserm. « Faute de budget suffisant, il y a des risques d’affaiblissement très forts de la recherche publique française dans ce domaine des épidémies », alerte le spécialiste.
« Ce serait intéressant que les malades au long cours du Covid-19 participent aux projets de recherche, comme ils le font dans la lutte contre le VIH », estime Marc Dixneuf, directeur général d’Aides
Le collectif TRT-5 d’associations de patients qui luttent contre le sida, les hépatites, et d’autres maladies demande que les moyens « ne souffrent pas de ce rapprochement, car les besoins sont nombreux, notamment dans les recherches thérapeutiques ou en sciences sociales ». « Ce serait intéressant que les malades au long cours du Covid-19 participent aux projets de recherche, comme ils le font dans la lutte contre le VIH. C’est possible si cette structure a un budget alloué, pas si elle doit chercher de l’argent », ajoute Marc Dixneuf.
Face à ces interrogations, le ministère de la recherche indique qu’un programme prioritaire de recherche, doté de « plusieurs dizaines de millions d’euros », sera constitué dès le premier semestre 2021 avec le secrétariat général pour l’investissement (SGPI). Mais ce financement sera étalé sur « plusieurs années ».
La nouvelle agence devrait aussi se voir déléguer des programmes hospitaliers de recherche clinique (PHRC), selon des modalités définies par un groupe de travail en cours de constitution associant les ministères de la recherche et de la santé. L’agence pourrait aussi être dotée de moyens d’Etat au titre de la lutte contre la pandémie pour des appels à projets tels que le récent programme « résilience Covid-19 » préparé conjointement par Reacting et l’Agence nationale de la recherche. Le ministère de la recherche évoque enfin l’augmentation du budget de l’Inserm liée à la loi de programmation de la recherche, « qui pourra utilement accompagner l’émergence de cette agence ».
Il n’est pas certain que ces différentes pistes rassureront les partisans d’une agence plus autonome, dotée d’un budget solide et récurrent.