Un nouvel art de vivre domestique au temps du Covid

Technologie, hygiène et bien-être : la maison idéale à l’ère du Covid-19

Par  Anne-Lise Carlo

Publié le 15 janvier 2021 à 17h26, mis à jour hier à 20h00

https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2021/01/15/technologie-hygiene-et-bien-etre-la-maison-ideale-a-l-ere-du-covid_6066432_4497916.html?xtor=EPR-32280629-%5Ba-la-une%5D-20210117-%5Bzone_edito_2_titre_12%5D

ENQUÊTE

Faut-il transformer nos habitats maintenant que la pandémie a fait de nous de nouveaux sédentaires ? Comment penser un rapport au domicile bouleversé par la généralisation du télétravail et le confinement ? Esquisse pièce par pièce d’un nouvel art de vivre domestique.

« Monte-Meubles, l’Ultime Déménagement », œuvre de Leandro Erlich dans le cadre du « Voyage à Nantes », été 2012. JACQUES LOIC / PHOTONONSTOP 

Une coquille d’escargot. Un cocon. Un refuge. Il y a différentes manières de définir notre logement en temps de pandémie, mais toutes racontent la même chose : le réinvestissement, à la fois psychique et matériel, d’un lieu où l’on peut enfin souffler, au propre comme au figuré. Enlever le masque et relâcher la vigilance.

Les crises épidémiques ont toujours modifié en profondeur nos lieux de vie.

Comme beaucoup de pans de notre existence, notre rapport au domicile est bouleversé par les confinements et la généralisation du télétravail. Mais jusqu’ici, le domicile lui-même n’a pas beaucoup changé. On bricole un bureau de fortune, on entrepose des masques sur un coin de table, on se réfugie dans une chambre pour travailler…

Or les crises épidémiques ont toujours modifié en profondeur nos lieux de vie: les aménagements du baron Haussmann à la fin du XIXe siècle, dans un Paris insalubre en proie à la peste et au choléra, visaient à faire respirer la capitale avec de grands boulevards, des égouts et des espaces verts ; les constructions modernistes des années 1920, influencées par la lutte contre la tuberculose, comportaient de nombreuses ouvertures laissant passer lumière naturelle et air extérieur.

Les dessinateurs Pénélope Bagieu, Oscar Barda, Sandrine Deloffre, Timothy Hannem, Benoît Luce et Antonin Segault ont eu l’idée d’un genre de cadavre exquis au moment du premier confinement, la « coronamaison » (https://coronamaison.fun). Un gabarit est créé, complété et partagé sur les réseaux sociaux par des illustrateurs. L’immeuble fait  actuellement 1 470 étages. Owen D Pomery 

Comment nos maisons et appartements vont-ils répondre à la crise du Covid-19 ? Trois axes de réflexion se superposent pour redessiner l’habitat : la technologie, le retour de l’hygiénisme et le bien-être, incluant à la fois confort et conscience écologique. Avec un même but : créer une habitation bienheureuse et protectrice. « Même si elle a une fonction aussi enveloppante qu’un cocon, ce ne sera pas une maison coupée ni du monde extérieur ni de son environnement naturel. C’est même tout le contraire », juge Mateo Kries, président du Vitra Design Museum.

L’architecte parisien Nicolas Ruiz pense, lui, que l’essentiel est ailleurs, dans une philosophie de l’intérieur qui reste à construire. « A penser uniquement des habitations aux usages fonctionnels (manger, dormir), nous avons oublié de nous inventer un art de vivre domestique, une réflexion profonde sur le bien-être », estime-t-il. A l’image du hygge danois, du lagom suédois ou du feng shui chinois. Visite guidée de la maison post-Covid.

1. L’entrée protectrice

Voilà un espace revenu au centre de l’aménagement intérieur. Depuis une dizaine d’années, l’entrée et le vestibule étaient plutôt en voie de disparition dans nos maisons et appartements. Mais avec les risques de contamination par les vêtements, chaussures ou toute autre matière venue de l’extérieur, ils pourraient retrouver du service. L’idée d’une pièce qui fonctionnerait comme un « sas sanitaire » protégeant ainsi la « maison-sanctuaire » fait son chemin. Cette tradition existe au Japon depuis des siècles avec le genkan, un espace situé en général en léger contrebas du sol, fait pour protéger le foyer des souillures extérieures, qu’elles soient spirituelles ou sanitaires. Sur le bureau des architectes, on voit désormais fleurir des projets redessinant ce sas d’entrée, agrémenté d’un vestiaire agrandi mais aussi d’un petit lavabo pour se laver immédiatement les mains. Du côté des designers, on trouve de nouvelles propositions, comme une boîte de dépôt spécifique pour les colis, permettant d’éviter tout contact avec le livreur, ou encore une serrure intelligente fonctionnant grâce à la technologie wifi sur la porte d’entrée : fini les clés en métal, porteuses de bactéries.

2. Le séjour multifonctionnel

C’est une pièce de vie centrale qui doit désormais savoir faire plusieurs choses à la fois. « Salle de classe, de réunion, de gym ou de cinéma, le séjour chez nous en voit de toutes les couleurs depuis le printemps, confirme Vincent, 42 ans.Nous cherchons à déménager et notre premier critère de recherche est désormais un grand séjour central avec, si possible, une alcôve côté salon que l’on pourrait isoler si on le souhaite. Là, ce serait vraiment le rêve. » En attendant, Vincent s’avoue très tenté par les meubles multifonctionnels que le confinement a remis au goût du jour.

Le designer Romain Chauveau a par exemple dessiné une belle méridienne qui se transforme en bureau avec luminaire à ses heures (Supercraft Studio). De même, les tables basses avec plateau relevable qui deviennent bureau d’appoint ou table à manger s’avèrent très utiles. Le mot-clé dans ce séjour, c’est compartimenter. Tout doit y être cloisonnable et décloisonnable à l’envi. Paravents, étagères sur roulettes ou portes coulissantes ont repris du service pour mieux structurer les espaces et créer des séparations visuelles éphémères en fonction des besoins.

Depuis la Californie, le designer suisse Yves Béhar a également imaginé une station de sport cachée derrière un grand miroir design. Eteint, il agrandit votre salon ; allumé, il se transforme en portail tactile personnalisé, proposant des programmes de kickboxing, barre au sol, yoga ou méditation guidée. Le designer s’est aussi penché sur les purificateurs d’air, un marché prometteur pour nos intérieurs saturés. Celui qu’il a dessiné pour la marque coréenne Coway est un petit meuble chic rosé prêt à s’intégrer discrètement dans notre décoration.

3. La cuisine essentielle

« C’est une pièce qui prend une place déterminante dans cette nouvelle maison », estime Jean-Sébastien Blanc, cofondateur du studio de design 5.5. Face à la fermeture des restaurants, la cuisine a repris du service. Elle a même fait office de bureau de dépannage alors que le reste de la famille investissait le séjour pendant le confinement. « Avec les enfants, on y a confectionné des gâteaux et repris goût aux petits plats faits maison », raconte Amélie, 38 ans.Des moments de plaisir et de partage réconfortants, qui peuvent être gâchés par une pièce mal agencée.

« Une cuisine redécorée et tournée vers le “zéro déchet”, cela repose l’esprit. »

« Le problème numéro un, c’est la place. Comme on fait plus de stock pour aller moins souvent au supermarché, on se retrouve confronté à un besoin de rangement accru », constate Jean-Sébastien Blanc. Veiller au gaspillage alimentaire et faire du tri dans les placards est une première étape vers l’épure. Le designer suggère aussi de transformer sa cuisine en « atelier » en ajoutant des étagères pour exposer nos trouvailles d’épicerie fine, et en rangeant les condiments achetés en vrac dans de jolis bocaux en verre.

#coronamaison Dorine Bourelier 

« Une cuisine redécorée et tournée vers le “zéro déchet”, cela repose l’esprit », ajoute le designer. Par manque d’espace et de temps, les cuisines furent la première pièce « sacrifiée » des habitations modernes en réduisant leur taille (cuisine « américaine », kitchenettes…). Qu’elles reviennent ainsi au centre du temps passé à la maison est un intéressant retournement de l’histoire.

4. Le bureau mobile

Le « coin bureau » fera désormais partie intégrante des conceptions des maisons de demain, de manière durable : en mai 2020, 40 % des salariés d’entreprises de plus de 10 personnes télétravaillaient, et une partie d’entre eux souhaitent continuer à le faire à l’avenir – après un accord national interprofessionnel conclu fin novembre, des négociations sont en cours dans de nombreuses sociétés. Car le télétravail ne peut s’improviser sur un coin de table.

« Le bureau est un questionnement récurrent dans l’espace domestique puisque le télétravail va s’installer dans les mentalités. »

Pour tous ceux qui n’ont pas la chance de disposer d’une pièce en plus, il faut créer des conditions idéales pour retrouver chez soi un cadre serein et confortable. Après le bricolage pratiqué pendant le confinement, l’un sur le canapé, l’autre sur le lit, de nombreux citadins se sont résolus à créer un « coin travail ». En témoigne cette annonce parue sur Leboncoin pour une méridienne à vendre à Paris : « Achetée il y a deux mois mais ne convient pas dans le salon car finalement nous aurions besoin d’espace pour installer un bureau à la place. »

« Le bureau est un questionnement récurrent dans l’espace domestique puisque le télétravail va s’installer dans les mentalités », confirme l’architecte Nicolas Ruiz (studio HnA), qui a offert quatre-vingts téléconsultations gratuites sur ces questions d’aménagement pendant le confinement. Parmi les nombreuses solutions possibles, on en retiendra deux permettant de se doter d’un bureau mobile. Celle du designer Samuel Accoceberry avec Nebula, des élégants panneaux acoustiques articulés, réalisés à partir de matières recyclées et soutenus par une structure en chêne ou frêne massif. Ils permettent d’isoler phoniquement son bureau au sein du salon ou de la chambre.

De même, le « bureau mobile » imaginé par les designers 5.5 en collaboration avec l’enseigne Leroy-Merlin, à fabriquer soi-même, qui est en réalité un simple chariot à plancha détourné et redécoré avec du liège et un petit store vénitien. Il faut aussi prendre soin de l’arrière-plan, recommande le décorateur américain Jonathan Adler : pourquoi pas s’inventer un coin Zoom, dans une cuisine, devant une garde-robe ou un bar – ailleurs en tout cas que devant la sempiternelle (fausse) bibliothèque, devenue le symbole de la visio-frime…

5. La salle de bains hygiéniste

Il n’est pas certain que ce soit une bonne nouvelle : nos salles de bains de demain pourraient bien ressembler à des toilettes d’aéroport, avec du sans-contact au robinet et du virucide à flots… Des revêtements anti-microbes se font une place sur le marché. En France, la société MetalSkin a élaboré un produit capable de tuer 99,95 % du SARS-CoV-2 en quatre heures. Cette innovation validée scientifiquement est un alliage composé à 92 % de cuivre, un métal naturellement biocide.

Autre priorité des architectes : donner une fenêtre aux salles d’eau, l’aération naturelle tout comme l’ensoleillement restant les meilleurs remparts contre les maladies. L’expérience ultime mais ultra-séduisante est celle imaginée par l’architecte franco-suédoise Anna Chavepayre pour sa maison Hourré dans le Béarn qui, en cherchant à multiplier les points d’eau, s’offre une salle de bains d’extérieur avec bain et toilettes à l’air libre, et une vue panoramique sur la campagne pyrénéenne. A ne pas tenter sur un balcon parisien.

6. La chambre-cocon

Avec nos longues journées passées à la maison, la chambre doit plus que jamais être une alcôve intime. Les décorateurs conseillent de « sacraliser » cet espace pour pouvoir s’isoler périodiquement de la vie de famille, y retrouver calme et sommeil. Exactement l’inverse de la « chambre-bureau » dans laquelle se sont retranchés beaucoup de parents pendant le premier confinement.

« La chambre, c’est désormais la cabane à l’intérieur même de la maison. »

La pièce doit pouvoir rester celle de l’évasion et du rêve. « La chambre, c’est désormais la cabane à l’intérieur même de la maison », estime le designer Jean-Sébastien Blanc. D’ailleurs, du côté des enfants, les « lits cabane » connaissent un succès grandissant. Attention toutefois à ne pas se bâtir un camp retranché sous la couette : en temps de sédentarité contrainte, le syndrome de la cabane n’est pas loin…

Autre priorité dans la maison post-Covid, purifier l’air de nos chambres avec le renfort des peintures biosourcées (moins toxiques), des matières naturelles comme le liège dépolluant et antibactérien ou des plantes telles que l’aloe vera.

#coronamaison @lydia__am 

Enfin, le rangement est là aussi source de salut pour préserver cette alcôve. Lors de ses téléconsultations, l’architecte Nicolas Ruiz a entendu près de quarante fois la phrase : « J’ai essayé la méthode [de la Japonaise] Marie Kondo mais ça ne marche pas pour moi… » « Cela me conforte dans l’idée que nous avons besoin de créer une philosophie de vie, d’habiter, de ranger en adéquation avec nos cultures, nos histoires d’Européens », ajoute-t-il.

7. L’oxygène du dehors

« Dans les années 1950-1960, on construisait la plupart des logements avec des terrasses ou balcons mais peu à peu, ces espaces “bonus” se sont faits beaucoup plus rares », explique l’architecte espagnol Vicente Guallart, qui construit une « ville post-Covid » à Xiong’an, à 100 km au sud de Pékin. Il s’agit d’un éco-quartier autosuffisant, qui permettra de répondre aux crises sanitaires et climatiques. Dans sa démarche, l’architecte a multiplié pour ses habitations, toutes conçues en bois, les ouvertures vers l’extérieur : des terrasses-extensions du salon, des serres sur les toits…

D’autres poussent la logique assez loin. Pour le collectif Encore, animé par l’architecte Anna Chavepayre et son mari et producteur associé Julien Chavepayre, il ne faut plus séparer extérieur et intérieur : c’est le secret d’une « maison vivante, sensible aux climats et aux saisons ». Une terrasse intérieure couverte, des fenêtres coulissantes qui s’éclipsent pour laisser entrer le paysage sont autant de moyens de se sentir « libres ».

« Pour un projet de 84 nouveaux logements de type locatif dans le quartier de Brazza à Bordeaux, nous avons réussi à envisager des appartements traversants et largement vitrés qui comprennent chacun deux espaces extérieurs et deux accès. Les extérieurs bien dimensionnés transforment ainsi l’appartement en maison. Ce sont des endroits où il fera bon être confiné, si j’ose dire… », ajoute Julien Chavepayre. Là encore, le Japon cultive cette ambiguïté entre dedans et dehors depuis longtemps, avec des jardins intérieurs ou un couloir (engawa) qui fait le tour de la maison, cloisonné en hiver et ouvert en été.

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Dans un appartement sans balcon, il est à présent possible de s’offrir une « bulle verte » en se lançant dans le jardinage, assisté par l’intelligence artificielle. Gardyn, une ferme hydroponique domestique, permet ainsi de cultiver verticalement jusqu’à trente variétés (salades, tomates cerise, légumes, fleurs) sans avoir la main verte. Le système reste cher (670 euros), mais le marché devrait vite se démocratiser.

Enfin, si l’on possède un espace vert, l’idée de se doter d’un « bureau de jardin » a germé dans plus d’une tête, dans la lignée des tiny houses. De nombreux fabricants proposent des constructions modulaires en bois. Avec ces cabanes, on retrouve ainsi chaque jour un petit chemin symbolique à faire pour « quitter » la maison. Et un moyen de crier « A ce soir chéri(e) ! » tout en gardant les pantoufles.Anne-Lise Carlo

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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