« Sur l’environnement, la parole politique se dévalorise et n’offre que le miroir de nos propres contradictions »
CHRONIQUE
En matière de protection environnementale, le grand écart qui perdure entre parole et action politiques finit par éroder le lien démocratique entre les dirigeants et la société.
Publié hier à 06h53, mis à jour à 11h00 Temps de Lecture 4 min.
Chronique. Le 11 janvier s’ouvrait, à Paris, le One Planet Summit, à l’initiative du président français, Emmanuel Macron : c’était l’occasion, en pleine crise sanitaire due au Covid-19, de remettre la biodiversité et le changement climatique au cœur de la parole présidentielle. Ce retour, sur la scène diplomatique, des grands périls environnementaux a été salué par des organisations non gouvernementales, des personnalités engagées pour la protection de l’environnement, etc. D’autres, au contraire, ont fustigé des discours creux, répétés ad nauseam depuis de nombreuses années, sans le moindre effet tangible. Emmanuel Macron l’a d’ailleurs reconnu : aucun des vingt objectifs fixés voilà dix ans par les Etats parties à la convention sur la diversité biologique n’a été atteint.
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Plus que tout autre sujet, l’environnement est, de fait, l’objet d’un hiatus profond entre la parole et l’action politiques. Ce grand écart se vérifie avec une telle constance qu’il passe désormais à peu près inaperçu et n’est même plus signalé par les commentateurs tant il est devenu banal. Il est pourtant probable qu’il érode discrètement le lien démocratique entre les responsables politiques et la société.
« Double pensée » orwellienne
Entre autres choses, le One Planet Summit a été l’occasion d’éprouver à nouveau cette opposition de phase entre les mots et les actes sur la question environnementale. Au cours du sommet, le président Macron a brandi son smartphone devant l’assemblée :
« Cet objet-là, qu’on partage tous (…), c’est l’un des objets qui sont l’illustration géniale de ce qu’est la mondialisation – “made in globally” – c’est l’un des pires objets, sans doute, en termes d’émissions de gaz à effet de serre : chaîne logistique, matériaux rares, obsolescence. On a créé un système où on incite les gens à en changer tous les six mois (…). L’un des premiers objets sur lesquels on change les comportements et la production, c’est ça, et de manière très concrète. »
Mais quatre mois plus tôt, devant le gratin de la « French Tech », Emmanuel Macron moquait les sceptiques de la 5G, les renvoyant à leur obscur désir de « lampe à huile » et assurant que la France allait « prendre le tournant de la 5G parce que c’est le tournant de l’innovation ». C’est aussi, nul ne l’ignore, une technologie qui va conduire des centaines de millions d’individus à remplacer leur smartphone. On est là aux confins du « en même temps » macronien et de la « double pensée » orwellienne.
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De même, fin mars 2018, Emmanuel Macron avait eu des mots que n’aurait pas reniés un militant de Greenpeace ou d’Extinction Rebellion. « Imaginez. Vous vous réveillez et quelque chose a changé, disait-il dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux à l’occasion de l’événement Earth Hour (Une heure pour la planète). Vous n’entendez plus le chant des oiseaux. Vous regardez par la fenêtre : les paysages que vous avez jadis chéris sont désormais desséchés et toute vie en a disparu. L’air et l’eau, tout ce que vous respirez et qui permet la vie est altéré. (…) Le temps du déni est révolu. Nous ne sommes pas seulement en train de perdre la bataille contre le changement climatique, nous sommes en train de perdre notre bataille contre l’effondrement de la biodiversité. »
Dans les mois suivants, le gouvernement offrait aux fédérations de chasseurs la cogestion de l’Office français de la biodiversité, autorisait la chasse d’espèces menacées, criminalisait de facto la critique de l’agriculture industrielle en associant la gendarmerie nationale avec les grands syndicats agricoles au sein de la cellule Demeter, réautorisait l’utilisation des pesticides les plus destructeurs de la biodiversité, renonçait à la promesse de sortir du glyphosate, détricotait les propositions de la convention citoyenne sur le climat, etc.
Promesses intenables
Ce n’est ni l’apanage de la présidence actuelle ni celle des dirigeants français. Les décisions en cohérence avec les discours sur la protection de l’environnement sont, pour l’essentiel, des promesses intenables d’une vertu sans cesse renvoyée aux prochaines décennies – neutralité carbone en 2050, fin du plastique à usage unique en 2040… Et dans le meilleur des cas, elles se limitent à la sanctuarisation juridique de grands principes qui ne sont et ne seront jamais pleinement appliqués. Emmanuel Macron n’y a pas dérogé en troquant l’action concrète et immédiate contre la promesse de soumettre au référendum l’inscription de la lutte contre le réchauffement dans la Constitution.
Nous voici revenus il y a quinze à vingt ans, lorsque Jacques Chirac avait fait cette déclaration célèbre, en 2002 à Johannesburg : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » La seule suite donnée à ces propos avait été l’inscription, trois ans plus tard, de la Charte de l’environnement dans le bloc constitutionnel. Une décision certes importante, mais lorsque votre maison brûle, la première chose que vous faites n’est pas de changer la loi fondamentale, c’est plutôt de chercher un extincteur.
La parole politique n’a guère plus à offrir qu’un miroir de nos propres contradictions
Que peut bien produire, sur l’opinion, une telle emphase et une telle outrance des mots, lorsque ceux-ci ne rencontrent à peu près jamais la moindre action à leur mesure ? Sur la question la plus importante de notre temps, la parole politique n’a guère plus à offrir qu’un miroir de nos propres contradictions. Elle se dévalorise aux yeux de tous, et met en scène ce qui est interprété, au mieux comme de l’impuissance, au pire comme du cynisme ou de la duplicité. Depuis moins d’une décennie, les opinions occidentales sont travaillées par la tentation de l’autoritarisme. Il y a sans doute de nombreuses raisons à cela, mais l’incapacité des démocraties de marché à répondre à une urgence qu’elles-mêmes ne peuvent que reconnaître n’y est peut-être pas complètement étrangère.