Péril sur la grotte Cosquer, à étudier d’urgence par 37 mètres de fond
Elévation du niveau de la Méditerranée, pollution maritime et risques sismiques font courir un danger d’extinction à cette grotte ornée de peintures rupestres, nichée dans une calanque proche de Marseille et que l’Etat veut reproduire à l’identique.
Par Pierre BarthélémyPublié hier à 19h45, mis à jour hier à 20h40 https://www.lemonde.fr/sciences/article/2021/01/11/peril-sur-la-grotte-cosquer-a-etudier-d-urgence-par-37-metres-de-fond_6065906_1650684.html?xtor=EPR-32280629-%5Ba-la-une%5D-20210112-%5Bzone_edito_2_titre_10%5D
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La grotte Cosquer est semblable à ces espèces qui, à peine découvertes, sont aussitôt classées dans la catégorie « en danger d’extinction ». « Tous les jours, on y perd quelque chose », résume Geneviève Pinçon, qui dirige le Centre national de préhistoire. La liste des périls qui pèsent sur la grotte ornée est malheureusement longue.

Après avoir préservé le site en submergeant son entrée, la mer – et l’action que les humains ont sur elle – se révèle désormais la principale ennemie pour les œuvres rupestres. Due au réchauffement climatique, l’élévation du niveau de l’eau, de plus de 3 millimètres par an, semble la menace la plus évidente. Par ailleurs, ces dernières années, les équipes travaillant aux relevés de la grotte Cosquer ont noté qu’à plusieurs moments l’eau, à l’intérieur de la cavité, pouvait monter de quelques dizaines de centimètres, un phénomène lié à la multiplication des épisodes de haute pression atmosphérique sur le nord du Bassin méditerranéen.
« C’est le site en France pour lequel on sait qu’on ne pourra pas sauver grand-chose. » Geneviève Pinçon
Mais l’eau est une chose, ce qu’elle transporte en est une autre. La pollution maritime n’est en effet pas négligeable à proximité du port de Marseille et du terminal pétrolier de Fos-sur-Mer. Autre problème aquatique : les rejets, tout proches, des eaux usées produites par un million d’humains. Bien que passées en station d’épuration, elles n’en restent pas moins chargées de bactéries et de produits chlorés ayant servi au traitement, susceptibles de s’attaquer aux peintures paléolithiques.
Une perte irrémédiable
Enfin, comme si cela ne suffisait pas, à ces menaces d’origine anthropique il faut ajouter les problèmes liés à la géologie locale. Non seulement les strates de calcaire dans lesquelles la grotte s’est creusée telle une carie ont tendance à bouger et à glisser les unes sur les autres, mais les petits tremblements de terre, assez fréquents dans le Sud-Est, n’arrangent pas les choses : « Des colonnes se fracturent, des blocs roulent lors des secousses sismiques », décrit Geneviève Pinçon. Laquelle reconnaît qu’avec toutes les agressions auxquelles la grotte est soumise « sa perte est irrémédiable. C’est le site en France pour lequel on sait qu’on ne pourra pas sauver grand-chose et c’est pourquoi le fouiller est devenu une urgence. Parce que, pour le moment, c’est la mer qui fait la fouille avant les hommes… »Article réservé à nos abonnés Lire aussi Reproduction de la grotte Cosquer : tout l’art de la réplique
Propriétaire du site, l’Etat a donc décidé de lancer une étude exhaustive de la grotte Cosquer, qui devrait commencer cette année. La seule manière de « sauver » le site consistera à l’examiner de fond en comble, à le connaître. Dans des conditions normales, comme ce fut le cas par exemple pour la grotte Chauvet, en Ardèche, « le principe, c’est une recherche non invasive : j’ouvre à peine, j’étudie et je protège, explique Geneviève Pinçon. Là, à l’inverse, on est plutôt dans une démarche de fouilles préventives ». Celles-ci, aussi appelées « fouilles d’urgence », sont effectuées sur des terrains dont les couches archéologiques vont être détruites par des aménagements – immeubles, parkings souterrains, routes, voies ferrées… A Cosquer, aucun bulldozer ne passera mais la mer joue le même rôle.
« Une quête un peu impossible »
Même si urgence il y a, les travaux des archéologues devraient durer des années, étant donné les conditions compliquées d’accès au site (à 37 mètres de profondeur), qui nécessitent une formation de plongeur et dépendent aussi des caprices de la météo ou de l’état de la mer. « L’idée principale, lors de la fouille d’une grotte ornée, c’est de comprendre comment s’est comporté l’homme préhistorique dans le monde souterrain, souligne Geneviève Pinçon. Pour savoir où il est passé dans la grotte, on relève de façon très systématique les artefacts classiques – le matériel lithique et osseux –, mais on cherche aussi les traces de pieds ou de doigts, la petite goutte d’ocre qui est tombée ou les morceaux de charbon de bois. »
Les archéologues devront répondre à de multiples questions, poursuit la préhistorienne : « Venaient-ils seuls ou à plusieurs ? Le matériel était-il préparé à l’avance ou sur place ? Combien d’artistes y avait-il ? Leur donnait-on un coup de main ? Y a-t-il des superpositions d’œuvres, des séquences, une mise en scène ? Où le spectateur était-il le mieux inscrit dans la scène qu’ils avaient composée ? Nous ne sommes plus autant qu’avant dans l’étude de l’art. Nous voulons contextualiser tout cela pour nous éclairer sur cette société paléolithique. C’est une quête un peu impossible mais il est important pour la société d’aujourd’hui de se comparer avec les populations d’autrefois. » Surtout quand la puissance d’évocation de représentations créées il y a des millénaires demeure intacte : cette main préhistorique est tellement la nôtre.